1871 : l’année de tous les dangers

D’après la correspondance Kuhlman-Almquist (3/10)

La lettre du 6 mai 1871 commence par une phrase qui résume l’état d’esprit qui régnait à l’époque : « Nous vivons depuis quelque temps dans un état d’agitation qui laisse peu de place aux affaires. » Josef Kuhlman l’écrit depuis Alger, seul dans son bureau, son clerc Charles Charolles venant d’être mobilisé et envoyé en garnison à l’Arba, à quarante kilomètres au sud.

Carte du département d’Alger datant de 1913.

Ce printemps 1871 est l’un des moments les plus instables qu’ait connus l’Algérie coloniale. Depuis Paris et depuis les montagnes kabyles, deux tempêtes soufflent simultanément sur le fragile édifice commercial que Kuhlman a mis trente ans à construire, lui qui est présent à Alger depuis 1841.

La révolte deS Mokrani

Le 16 mars 1871, Mohammed El Mokrani, caïd de Medjana, prend les armes contre l’administration française. Les confréries Rahmaniyya le rejoignent en avril, et en quelques semaines la révolte mobilise, selon les estimations de l’époque, près de 200 000 insurgés dans l’est et le centre de l’Algérie. Pour Kuhlman, les effets sont immédiats. Les routes de l’intérieur deviennent dangereuses, les chantiers s’arrêtent, les acheteurs de bois disparaissent. Les seules dimensions encore vendables, note-t-il sobrement en juillet, sont « les planches de 3×9 pouces de plus grande longueur, les madriers de 1 à 1¾ pouce, et les chevrons de même », les matériaux de construction résidentielle, moins touchés que la grande charpente publique par l’effondrement des chantiers pendant l’insurrection.

Attaque de Bordj Bou Arreridj par les hommes du cheikh El Mokrani — Gravure de Léon Morel-Fatio, L’Illustration, 1871.
Pierre Lambert de Maupas. Courtier en marchandises depuis 1844. Principal associé de Josef Kuhlman. Collection personnelle de l’auteur.

Les cargaisons immobilisées en entrepôt témoignent à elles seules de l’ampleur du désastre. En mai 1871, Kuhlman écrit au sujet des poutres de l’Ino, arrivées quelques mois plus tôt dans un état déplorable à la suite d’une collision en mer :

« Les poutres de l’Ino étaient si pourries qu’elles pouvaient à peine être vendues. »

Et il ajoute, en un constat d’une sobriété remarquable pour un homme qui a tout vu depuis 1841 : « Je n’ai jamais vu des temps aussi difficiles. »

Dans la région de Bourkika, à l’ouest d’Alger, où il possède une propriété, des groupes armés attaquent les fermes européennes. Le post-scriptum qu’il glisse à son fils en juillet, d’une tension contenue, dit tout :

« Dites-lui également que les Arabes menacent Marengo, Bourkika, Ameur el-Aïn et Bou Medfa, et que j’ai donné l’ordre à Maupas de se replier sur Alger. »

La Commune de Paris

Simultanément, la France métropolitaine est en pleine convulsion. La Commune de Paris (18 mars–28 mai 1871) immobilise l’armée de Versailles sur le sol français, et pour l’Algérie la conséquence est directe : aucun renfort militaire ne peut être envoyé. Kuhlman l’écrit avec une lucidité remarquable :

« L’agitation en France fait que les troupes ne peuvent y être envoyées depuis là-bas. Pour ma part, je considère la situation politique de l’Algérie et de la France comme des plus alarmantes. »

C’est l’une des rares fois où Kuhlman dépasse le périmètre commercial pour livrer un jugement politique. La phrase n’est pas celle d’un homme surpris, c’est celle d’un observateur qui a vu, depuis trente ans, les convulsions françaises retentir immédiatement sur Alger.

La crise de l’argent

À cette double instabilité politique s’ajoute une crise financière qui étreint tous les circuits commerciaux. La guerre franco-prussienne a suspendu la convertibilité des billets de la Banque de France depuis août 1870, et en Algérie la pénurie de papier-monnaie est telle que :

« Les propres billets du gouvernement sont parfois refusés au paiement. »

Pour honorer ses engagements envers Almquist, 47 000 francs attendus fin septembre, il n’a plus que deux options : une traite sur le négociant Saulière à Alger, ou une traite sur lui-même payable à Marseille, avec une commission bancaire de 0,75 %. La même semaine, un incendie ravage l’entrepôt où il a stocké la majeure partie de ses marchandises. Il le signale en une seule phrase, sans s’étendre davantage.

Le bilan d’une année

À la fin de 1871, le produit net des trois navires principaux de l’année, l’Ino, l’Amélie et la Norma, atteint environ 39 600 francs, soit 84 % de l’objectif initial de 47 000 francs. Douze mois de révolte, de Commune, de billets refusés, de poutres pourries et d’entrepôts en feu et il a quand même encaissé 84 % de sa cible. C’est la mesure de cet homme.


Glossaire et géographie

L’Arba (Larbaa) : Commune proche de Blida, à environ 40 km au sud d’Alger. En mai 1871, la région est en zone de combat.

La Mitidja : Vaste plaine fertile au sud d’Alger. Asséchée et mise en valeur dès les années 1840 par les colons français, elle forme le cœur de la colonisation agricole algérienne.

Marengo : Village de colonisation algérienne fondé en 1848. Lire « Marengo d’Afrique », du même auteur sur le site https://marengodafrique.com.

Bourkika : Village créé en 1855, sur la route entre Marengo et El-Affroun. C’est là que Kuhlman possède la ferme Saint-Joseph (139 hectares).

Kabylie : Région montagneuse à l’est d’Alger, berceau de la révolte de 1871.

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