Les Kuhlman à Norrköping (3e partie)

Le premier cercle des familles : parrains, marraines et alliances (1700–1738)

Troisième volet de la série « Les Kuhlman à Norrköping », suite directe de « L’éclaireur ». Cet article s’appuie sur les actes de naissance, de mariage et de décès des enfants de Johan, Joachim Adolph et Heinrich Kuhlman, conservés dans les registres paroissiaux de Norrköping.

Pour une cousine éloignée de Suède qui se reconnaitra certainement …

Trois frères, trois destins

L’article précédent racontait comment Joachim Adolph Kuhlman, né à Gadebusch le 7 août 1687, avait construit pendant des années les routes commerciales baltes avant de s’installer définitivement à Norrköping vers 1719. Mais derrière cette histoire se profile une fratrie plus complexe. Joachim Adolph avait deux frères. Johan, né vers 1692 à Wismar, avait choisi les armes : volontaire en Flandre à dix-huit ans, cornette sous le maréchal Stenbock en 1712, combattant à la bataille de Gadebusch, dans la ville même où ses frères étaient nés, puis prisonnier à Tönningen en 1713. Une vie de soldat, pas de marchand. Johan ne s’installa jamais à Norrköping. Et pourtant, ses enfants y furent baptisés : Jürger en 1700, Andreas en 1707, Anna Stina en 1714, le plus ancien acte connu présentant un Kuhlman dans les registres de la ville. Sa famille gravitait autour de Norrköping, même si lui-même en était absent, au gré des campagnes et des captivités.

Heinrich, le benjamin, né à Gadebusch en 1693, était le dernier à faire ce chemin. Il prête serment comme Borgare en novembre 1726, sept ans après que son frère aîné Joachim Adolph eut ouvert la voie.

1715 : Joachim Adolph, encore « von Lübeck »

Un acte de naissance du 13 novembre 1715 est éclairant. Il fait apparaître parmi les parrains d’un enfant de Johan un certain « Jochim Adolph Kuhlman von Lübeck ». Joachim Adolph est témoin d’un enfant de la famille Schröeder mais il est encore identifié comme venant de Lübeck. Il n’est pas encore un habitant de Norrköping, mais un visiteur, une présence connue et attendue. C’est entre 1715 et 1719 qu’il franchira le pas définitif.

Deux frères installés, une seule communauté

Dès qu’Heinrich arrive en 1726, les deux fratries installées à Norrköping fusionnent. Les actes de naissance de ses enfants avec Christina Brauner (née en 1714, décédée le 24 mai 1739) en portent la trace à chaque page.

À la naissance de Hinrich Junior le 30 octobre 1731, l’une des marraines est Madame Magdalena Kuhlman, Magdalena née de Besche, épouse de Joachim Adolph depuis 1721. La belle-sœur devient marraine. En 1734, à la naissance du petit Erich, c’est Joachim Adolph lui-même qui est parrain. Le frère aîné tient le cadet sur les fonts : geste fort, dans la société du XVIIIe siècle, qui engage une responsabilité spirituelle devant la communauté entière.

La famille de Besche, une noblesse qui ouvre des portes

Parmi les marraines de Hinrich Junior le 30 octobre 1731 figure Magdalena de Besche, épouse de Joachim Adolph. Les de Besche sont une famille de la haute noblesse suédoise dont le rayonnement militaire, administratif et économique, s’étend bien au-delà de Norrköping, et qui fera l’objet d’un article à part entière. Ce qu’il faut retenir ici : lorsque Magdalena de Besche tient le petit Hinrich sur les fonts, c’est la légitimité sociale d’une lignée noble qu’elle lui apporte en don de baptême.

Anna Christina von Block, la ville incarnée
Magnus Gabriel Block (1669-1722)

L’autre marraine de Hinrich Junior en 1731, Anna Christina von Block (née von Düben, 1676–1763), est l’épouse de Magnus Gabriel Block, médecin chef de la province, échevin de Norrköping, anobli en 1719, l’une des figures intellectuelles et civiques les plus importantes de la ville dans la première moitié du XVIIIe siècle. Sa présence au baptême des Kuhlman dit clairement dans quelle strate de la société norrköpingoise la famille s’est insérée.

Les Callwagen, une fidélité sur plusieurs générations

Un autre parrain d’Hinrich junior est Herr Friedrich Callwagen. Sept ans plus tard, en 1738, c’est Madame Callwagen qui est marraine du petit Johan. La famille Callwagen, des marchands bien établis à Norrköping, apparaît ainsi à deux reprises sur sept ans dans les actes des enfants de Heinrich, signe d’une amitié durable qui dépasse le simple protocole.

Les Wendel et les Braad, le fil qui mène à Martine Forsberg

À la naissance d’Erich le 14 mai 1734, l’une des marraines est Madame Anna Wendel. Le petit Erich mourra quelques mois plus tard le 4 septembre. En 1738, pour Johan, c’est Madame Bradeen (Braad) qui figure parmi les marraines. Les Braad forment l’une des familles marchandes les plus actives de la région, dont l’importance dans la vie sociale et économique de Norrköping se mesure notamment au rôle du navigateur Christopher Henric Braad (1728–1781) et aux liens qui relient, par des chemins généalogiques précis, les Kuhlman à Martine Forsberg, cousine éloignée de la famille. Ces connexions feront l’objet d’un développement ultérieur.

Eleonora Beata, ou la deuxième génération

Le 28 novembre 1767, le Norrköpings Weko-Tidningar (n° 47) annonce le mariage d’Eleonora Beata Kuhlmann, fille de Joachim Adolph et Magdalena de Besche, née le 28 mars 1730, avec le marchand Anders Stenbom. Quarante-huit ans après l’installation définitive de Joachim Adolph, les Kuhlman sont à présent bien intégrés dans la bourgeoisie locale.

Ce que Ces registres disent

Additionner les noms des parrains et marraines des enfants Kuhlman entre 1714 et 1738, c’est dresser la carte d’un monde : marchands (Callwagen, Nordstein, Neuhauser), nobles (de Besche, von Block), pasteurs (Wetterstein), professions libérales (Nauman, Widegrén), familles alliées (Wendel, Braad, Hillerström, Kröner, Westerberg). Le même réseau, les mêmes noms, d’un acte à l’autre, d’une génération à l’autre.

Johan avait posé le premier acte par la naissance de ses enfants. Joachim Adolph avait développé le réseau puis Heinrich avait poursuivi avant de transmettre à Henrik junior et Johan. C’est le début du Cercle de Johan…

La prochaine partie sera consacrée à la famille de Besche, l’alliance qui, au-delà du commerce, a ancré les Kuhlman dans la noblesse suédoise industrielle.


Sources : Registres paroissiaux de Norrköping (1700–1770) ; Norrköpings Weko-Tidningar, n° 47, 28 novembre 1767 ; kuhlmansaga.com ; Riksarkivet.

Les Kuhlman à Norrköping (2e partie)

L’éclaireur : Joachim Adolph sur les routes de la Baltique (1712–1726)

Suite de « Les Kuhlman à Norrköping (1re partie) »

Des marchands de la baltique, gravure du XVIIIe siècle.

Quand Heinrich Kuhlman prête serment comme Borgare de Norrköping le 17 novembre 1726, il n’arrive pas totalement en étranger. Il rejoint une ville où son frère aîné, Joachim Adolph Kuhlman, est déjà une figure établie et connue des autorités, inscrite dans les registres à une douzaine de pages au moins et intégrée dans les réseaux commerciaux de la région. L’index du registre de bourgeoisie est éloquent : Joachim Adolph y apparaît à treize reprises1, là où Heinrich n’occupera d’abord qu’une seule entrée. Ce déséquilibre n’est pas le signe d’une inégalité entre frères mais juste le signe que l’un a précédé l’autre, qu’il a tâté le terrain, construit les relations, obtenu les autorisations. Joachim Adolph a été l’éclaireur.

Les deux frères sont nés à Gadebusch, en Mecklembourg. Joachim Adolph voit le jour le 7 août 1687 ; Heinrich, le 5 novembre 1693. Six ans les séparent. Heinrich est le benjamin de la fratrie. Quand l’aîné obtient son premier passeport suédois, le cadet n’a pas encore vingt ans.

1712 — Premier passeport suédois

Le premier document conservé dans le dossier de Joachim Adolph aux Archives nationales suédoises date du 5 avril 1712. Il est signé par Carl Gustaf Mörner, Feld-Maréchal et Gouverneur Général de Göteborg et Bahus, au nom du roi de Suède. C’est un passeport royal en bonne et due forme, autorisant le porteur à voyager librement jusqu’à Stockholm.

Pass för Hamburgsk Expedition : Jochim Adolf Kullman

« Passeport pour l’Expédition de Hambourg : Jochim Adolf Kuhlman »

À vingt-cinq ans, Joachim Adolph est déjà membre d’une Hamburgsk Expedition, un groupe de marchands organisés autour du commerce entre Hambourg et la Suède. Il se trouve à Göteborg, obtient un sauf-conduit royal, et part pour Stockholm. Nous sommes en 1712, au cœur de la Grande Guerre du Nord. La Suède de Charles XII est en guerre, les routes maritimes sont surveillées, les passeports sont nécessaires pour tout déplacement. Joachim Adolph sait naviguer dans cet environnement complexe.

Le circuit de la baltique : Lübeck, Hambourg, Göteborg

Cinq ans plus tard, en décembre 1717, la ville de Lübeck lui délivre un certificat sanitaire officiel. Le document, émis par les Bourgmestres et le Conseil de la ville impériale libre, atteste que Lübeck est indemne de toute maladie contagieuse, condition indispensable pour entrer dans un port étranger. Le formulaire imprimé en gothique porte, de la main du secrétaire Pelhofz, le nom du voyageur et le motif précis de son voyage :

Jochim Adolff Kühlmann, fürsichtiger Bürger, welcher seiner Handels Geschäft halber von hinnen nach Hamburg und von dannen nach Gottenburg zu öffte zu reißen, und so dan wieder aufhero nach Lübeck zu retourniren Vorhabens…

« Jochim Adolff Kühlmann, citoyen reconnu, qui, pour ses affaires commerciales, a l’intention de voyager d’ici à Hambourg, puis de là à Gothenburg, et d’en revenir à Lübeck… »

Le circuit est désormais rodé : LübeckHamburgGöteborgLübeck

Joachim Adolph effectue ce trajet à plusieurs reprises, l’expression zu öffte zu reißen (voyager fréquemment) l’indique sans ambiguïté. C’est est un marchand professionnel, inscrit dans une logique commerciale régulière et documentée. Le sel, les marchandises diverses, les affréteurs, les ports suédois, tout cela forme un système qu’il connaît et pratique depuis au moins 1712.


1718 : Un réseau bien établi

L’année 1718 est celle d’une intense activité administrative. Installé à Linköping, ville voisine de Norrköping, chef-lieu de la province d’Östergötland, Joachim Adolph multiplie les démarches. En février 1718, une attestation collective est établie à Stockholm par plusieurs marchands en sa faveur. En août 1718, le marchand Johan Kruge atteste que le réseau commercial auquel Joachim Adolph est associé, autour de P. Anton von Cölln de Lübeck, commerce avec les ports suédois depuis au moins 1715, avec Kalmar pour le sel et les marchandises diverses, et vraisemblablement avec Norrköping.

Le 27 juin 1718, Joachim Adolph signe de sa propre main une requête adressée au Landshövding, le gouverneur de la province d’Östergötland.

Ergebenster Diener — Jochim : Adolph : Kuhlman ✝

« Très dévoué serviteur — Jochim Adolph Kuhlman » — formule standard des lettres commerciales allemandes du XVIIIe siècle, suivie de son paraphe personnel.

C’est la signature autographe de Joachim Adolph. Il maîtrise les codes de la correspondance officielle, il sait à qui écrire et comment. Il demande une autorisation royale de commerce et de voyage. La réponse favorable lui parviendra le 22 février 1719.

Ce que les attestations révèlent : en 1718, Joachim Adolph peut mobiliser plusieurs marchands établis à Stockholm pour témoigner en sa faveur. Ce réseau de références, Johan Kruge, P. Anton von Cölln de Lübeck, les signataires de l’attestation collective, est le fruit de six années de présence active sur les routes baltes. Ce n’est pas un inconnu qui frappe à la porte des autorités suédoises : c’est un homme connu, recommandé, attendu.

Recommandation du marchand Joachim Kruge, 2 août 1718
Attestation collective des marchands de Stockholm, 1718.
Joachim Adolph, Borgare de Norrköping

En 1719, Joachim Adolph prête à son tour serment comme Borgare de Norrköping. L’index du registre de bourgeoisie le cite à treize reprises, entre les pages 240 et 964, une présence qui court sur plusieurs décennies et couvre des activités variées : commerce, arbitrages, témoignages. Il est une figure de la communauté marchande de la ville, connu du Magistrat, intégré dans ses cercles. On notera aussi dans ce même index les mentions de Kuhlman Georg (pages 206, 325, 331, 487) et Kuhlman Johan (page 325), d’autres membres de la famille Kuhlman présents à Norrköping, dont les liens précis avec Joachim Adolph et Heinrich restent à établir.

Les Kuhlman venaient de s’enraciner à Norrköping.


17 novembre 1726 — Heinrich prête serment

Le registre de bourgeoisie de Norrköping, à la page 919, consigne la cérémonie du serment (Ed) tenue en novembre 1726, en présence des Rédmännen, les membres du conseil municipal : Mathias Wetterberg, David Schröder, Peter Morterfon, Henric Kliver, Johan Jeachem, Elias Wetterblad. La page 920 liste les nouveaux Borgare de l’année, sous la mention anno 1726 :

Lorens Wittespen, Johan Zettren,
Claes Dahlgren, Anders Jerfson,
Henric Kuhlman

Heinrich Kuhlman, en suédois Henric, comme il sera désormais connu, devient à son tour Borgare de Norrköping le 17 novembre 1726. Il a trente-trois ans. Il est le benjamin de la famille, celui que son aîné de six ans a précédé de quatorze années sur ces routes. Les deux frères sont nés dans la même ville de Gadebusch ; ils se retrouvent, à l’automne de 1726, tous les deux à Norrköping.

Prestation de serment de Henrich / Henrich Kuhlman en tant que Borgare de Norrköping, 17 novembre 1726.

Ce que ce dossier dit de la famille

Entre 1712 et 1726, le dossier de Joachim Adolph retrace quatorze années d’une stratégie familiale cohérente. Un frère aîné part le premier, construit patiemment un réseau commercial dans la Baltique, s’installe dans la région, obtient ses papiers, se fait connaître des autorités. Puis il accueille le benjamin. C’est un schéma classique dans les familles marchandes de la sphère hanséatique : l’aîné ouvre la voie, le cadet consolide et fonde. Joachim Adolph a fait le travail préparatoire. Heinrich arrivera et fondera la lignée dont nous suivons la trace.

Sources : Riksarkivet, dossier « Kuhlman Jochim Adolph » (passeport de Göteborg, 5 avril 1712 ; certificat sanitaire de Lübeck, 9 décembre 1717 ; attestation collective de Stockholm, 17 février 1718 ; attestation de Johan Kruge, Stockholm, 2 août 1718 ; requête au Landshövding, Linköping, 27 juin 1718, réponse 22 février 1719) ; registre de bourgeoisie de Norrköping, pages 919–920 et index sous « K ».

1 Pages 240, 265, 212, 322, 462, 535, 622, 628, 631, 640, 805, 834, 964 dans l’index du registre de bourgeoisie de Norrköping.

La nuit du 26 juin et l’incendie de la Djenina

7. Alger, les années fondatrices (1841-1849) – été 1844

Ce soir du 26 juin 1844, Josef Kuhlman venait de quitter son bureau du consulat et descendait la rue de la Marine en direction de son logement lorsqu’une lueur anormale attira son regard vers la place du Gouvernement. Il s’arrêta. L’horizon au-dessus de la place rougeoyait. Puis il entendit les cris.

Il courut.

Une catastrophe épouvantable

Le spectacle qui s’offrit à lui dépassa tout ce qu’il aurait pu imaginer. Les baraques en bois construites sur la place du Gouvernement — ces constructions précaires que chacun à Alger regardait depuis des années avec inquiétude — étaient entièrement embrasées. Le journal L’Algérie en rendrait compte quelques jours plus tard en ces termes :

« Une catastrophe épouvantable vient de frapper la ville d’Alger. Le 26 juin au soir, un violent incendie a éclaté dans les baraques en bois construites sur la place du Gouvernement. Le feu a dévoré plusieurs maisons vers la rue de la Porte-Neuve, et a pénétré dans la Djanina, où sont établis les magasins du campement. Les désastres sont considérables ; on évalue à un million et demi la valeur d’effets militaires incendiés. On a à déplorer la mort d’un enfant et de plusieurs personnes mortes à l’hôpital à la suite de leurs blessures. »

L’origine du sinistre ? Un petit rôtisseur maure avait mis le feu à l’huile de sa poêle et perdu la tête. Le feu s’était communiqué à sa baraque, puis à toutes les autres. Ces constructions en sapin, bourrées de matières inflammables, avaient été dévorées avec une rapidité incroyable. « Si la moitié de la ville n’a pas brûlé », notait le correspondant du journal, « on ne le doit qu’à l’état parfaitement calme de l’atmosphère. »

La chance, en somme. Rien que la chance.

Le chaos

Sur la place, tout n’était que désordre. Les quelques pompes disponibles étaient en mauvais état ; personne ne commandait. Les soldats accouraient de tous côtés mais sans direction. Les marchands sauvaient ce qu’ils pouvaient, et les voleurs leur faisaient concurrence — une concurrence active, précisa le journal, puisque « plusieurs ont pu être arrêtés malgré le désordre ». Les Maltais de la ville se livraient à un pillage effréné. Un officier croisa un Bédouin qui s’enfuyait avec une charge d’effets et une canne à pomme d’argent ; il lui arracha la canne des mains et s’en servit vigoureusement pour l’obliger à lâcher prise.

Josef, coincé dans la foule des badauds qui encombraient les abords de la place, ne pouvait qu’observer. Il vit des soldats former des chaînes humaines pour extraire des caisses de la Djenina. Il vit un homme sortir d’une fenêtre en feu avec deux enfants sous les bras. Il vit des marchands courir en tous sens, sauvant leurs livres de comptes plutôt que leurs marchandises. La fumée acre lui brûlait les yeux.

Au plus fort des flammes, une silhouette se distinguait : l’abbé Landman (1), que le journal saluerait comme le héros de la nuit. « Il a toujours été au plus fort du feu dans la Janina, qu’il a escaladée cinq fois », rapportait le correspondant, « et n’a eu qu’à se louer du dévouement et de l’obéissance des soldats. »

Dans la confusion générale, une présence s’imposait avec autorité au milieu de la place : celle d’un officier de haute taille qui dirigeait les opérations avec la calme précision d’un homme habitué aux situations extrêmes. Un soldat lui cria son nom — Josef l’entendit sans pouvoir mettre un visage sur ce personnage qu’il ne connaissait pas encore : le colonel Marengo (2), commandant de la Place d’Alger.

Le feu fut finalement maîtrisé avant l’aube, faute de combustible plus que grâce aux secours.

La colère du lendemain

Les jours qui suivirent, la presse ne décoléra pas. Dans sa correspondance du 29 juin, publiée le 12 juillet, le journal L’Algérie mettait les responsabilités en cause avec une franchise inhabituelle :

« L’incendie du 26 a mis au grand jour l’imprévoyance de l’administration. On ne sait qui mérite le plus de blâme : de la direction des domaines qui a eu l’idée de construire les baraques dont l’existence a compromis un instant la ville entière, ou de la direction de l’intérieur chargée de la grande voirie qui a accepté ce plan, l’a fait exécuter et n’a pas veillé à ce que ces constructions fussent entièrement isolées. »

La vérité, connue de tous depuis longtemps, était cinglante : ces baraques en bois au milieu de la plus grande place d’Alger avaient été maintenues pour un « misérable loyer annuel » de 12 000 francs. L’administration avait exproprié les anciens propriétaires à vil prix, gardé les terrains deux ou trois ans sans rien faire, puis les avait loués à des marchands qui y avaient construit des abris en sapin. Le journal conclut avec amertume : « L’avidité du fisc autant que l’imprévoyance de l’administration supérieure sont les premières causes de ce malheur. »

Le 26 juin, les pompes de la ville n’étaient pas en état. Personne n’avait jugé utile d’en vérifier le fonctionnement. Schultze, que Josef alla voir le lendemain matin à la CaloRama, résuma la situation d’un mot : « Voilà ce que cela donne quand une ville est gouvernée par des militaires qui ne s’occupent que de la guerre. »

La souscription et l’avenir

Le 16 juillet, une commission fut formée pour recueillir les souscriptions en faveur des victimes (3). Les pertes les plus considérables étaient celles de l’État. Ironiquement, les propriétaires des baraques ne perdaient « heureusement que fort peu », leur concession administrative était expirée. Mais au-delà du sinistre, une question plus profonde s’imposait désormais. Le correspondant du journal, dans sa lettre du 25 juillet, la posa crûment :

« Le déplorable dénouement qui a détruit la Djenina impose à l’administration de sérieux devoirs. À quels projets va-t-il s’arrêter pour élever des monuments durables à la place des baraques ? »

La place du Gouvernement, libérée de ses constructions disgracieuses, offrait enfin l’espace pour bâtir ce qu’une vraie ville requiert : une mairie, un tribunal de commerce, une halle couverte. La capitale de l’Algérie méritait mieux que des baraquements en sapin. Josef rentra à pied, traversant la place encore fumante. Sous ses pieds, les dalles noircies gardaient la chaleur du brasier. Il pensa à ce que Schultze lui avait dit lors de sa première visite à la CaloRama trois ans plus tôt : « Cette ville est une superposition d’époques. »

Il en ajoutait une couche cette nuit-là, celle de la cendre.

Notes

(1) L’abbé Landman : ecclésiastique présent à Alger en 1844, dont le courage lors de l’incendie de la Djenina fut salué par la presse coloniale. Il escalada cinq fois les murs en feu de la Djenina pour aider à sauver des hommes et du matériel militaire.

(2) Le colonel Marengo, de son vrai nom Gaspard Joseph Marie Cappone (Casale, Piémont, 8 janvier 1787 – Alger, 9 décembre 1862). Vétéran de 22 campagnes napoléoniennes, c’est Napoléon lui-même qui lui donna le surnom de « Marengo » après la bataille de Friedland (1807) : « Un brave soldat comme toi ne peut se nommer Cappone, tu t’appelleras désormais Marengo. » Commandant de la Place d’Alger depuis 1840, Commandeur de la Légion d’honneur, il avait créé le premier jardin public d’Alger avec ses prisonniers militaires. Ce personnage hors du commun, Josef Kuhlman le voit pour la première fois cette nuit du 26 juin dans la confusion de l’incendie. Leurs chemins se croiseront à nouveau dans les années suivantes.

(3) La commission de souscription était présidée par M. le comte Guyot, directeur de l’intérieur. Elle comprenait notamment M. le colonel Marengo, chargé de recueillir les souscriptions militaires, M. Mercier-Lacombe, secrétaire-général de la direction de l’intérieur, M. Litchelin, président de la chambre du commerce, M. Eichemann, sous-intendant militaire, M. Pierrez, substitut du procureur du Roi, M. de Saint-Geniès, inspecteur des domaines, et M. Brantome, notaire et lieutenant-colonel de la milice, secrétaire et trésorier. Le journal nota avec ironie qu’aucun membre de la Marine n’y figurait, « qui cependant a rendu de si grands services dans la nuit du 26. » Des souscriptions parallèles étaient ouvertes à Paris chez M. Desprez, notaire, et M. Dubos, négociant, tous deux rue du Four-St-Germain.

Sources : L’Algérie – Courrier d’Afrique, d’Orient et de la Méditerranée. Articles parus les 6, 12, 16 juillet et 2 août 1844.