Le point de départ : quatre photos sans nom

Tout commence avec l’album de Sigurd, cet album de famille que mon père Lucien avait pu récupérer et photocopier chez Suzette, fille de Germaine Kuhlman. Quatre photos s’y trouvaient regroupées. Aucune n’était annotée, à l’exception d’un garçon appelé « Spanti ». Les questions étaient nombreuses. Après échange avec Dag, nous avions pu identifier les personnages un à un. La photo D représentait Swante Nyland, fils de la cousine germaine de Sigurd. La photo C montrait sa mère Amalia Sofia Augusta Hellberg (1831-1873) avec sa fille Amalia Augusta Fernanda (1854-1935). La photo B représentait la mère et grand-mère de ces dernières.
Restait la photo A, celle de gauche.
Une ressemblance troublante
Dès le premier regard, cette femme me frappait. On y reconnaissait quelque chose de familier, des traits que je retrouvais chez ma grand-mère Suzanne et chez sa sœur Germaine, des traits indéniablement Kuhlman. Ma conviction s’était forgée naturellement : il s’agissait d’Augusta Wilhelmina Macklin, première femme de Joseph Kuhlman et mère de Sigurd.
Le doute : une chronologie qui ne colle pas
Mais en examinant la photo de plus près, un détail me fit hésiter. Le format, la qualité, le carton support : il s’agissait sans aucun doute d’une carte de visite photographique. Or ce format n’est popularisé en Suède qu’à partir de 1854, grâce au procédé mis au point par Disdéri. Et Augusta, elle, était morte le 28 octobre 1853.
La chronologie rendait l’identification impossible.
Le dos de la photo : Axel Rydin, Norrköping


C’est alors que je retournai la photo. Au verso, une inscription en élégantes lettres bleues : Axel Rydins Fotografi-Atelier, Norrköping, Enkefru Lindéns gård, Nya Torget.
Axel Rydin (1837-1912) était un photographe-portraitiste suédois, actif à son studio de la Lindénska gården, Nya Torget à Norrköping, entre 1860 et 1871. La photo avait donc été prise au minimum sept ans après la mort d’Augusta. Toute identification avec elle était définitivement exclue.
Mais quelle Kuhlman vivait à Norrköping ?
La ressemblance familiale était pourtant réelle. Si cette femme ne pouvait pas être Augusta, elle portait indéniablement les traits des Kuhlman. La question devenait alors : quelle Kuhlman vivait à Norrköping entre 1860 et 1871, et était suffisamment proche de Josef ou Sigurd pour figurer dans leur album ? La réponse s’imposa : Ingeborg Kuhlman, sœur aînée de Joseph, avec qui celui-ci entretenait une correspondance régulière. Sigurd l’avait conservée dans son album, en souvenir de sa tante et du lien qui unissait son père à sa famille restée en Suède.
La vraie découverte : un daguerréotype oublié
C’est en continuant à feuilleter l’album que je fis la découverte la plus inattendue. Collé au dos d’une autre photo, presque invisible, se trouvait un vieux daguerréotype découpé et dont les traits s’étaient presque entièrement effacés avec le temps. En jouant sur les contrastes, en retravaillant l’image, je parvins à en améliorer la lisibilité. Puis, en utilisant l’intelligence artificielle, j’obtins une évocation du visage dissimulé sous les années : une femme assise, au regard direct, tenant une lettre dans la main, vêtue avec la sobriété élégante de son époque.


Un daguerréotype ne peut dater que d’avant les années 1860, et potentiellement d’avant 1853. La chronologie, cette fois, n’excluait pas Augusta, bien au contraire.
Pourquoi Sigurd aurait-il conservé précieusement, collé au dos d’une autre photo, ce daguerréotype quasi effacé, sinon parce qu’il représentait quelqu’un d’irremplaçable ? Quelqu’un qu’il avait quitté à l’âge de 14 ans pour rejoindre son père en Algérie, et qu’il n’avait jamais revu. Sa mère. Mais pourquoi était-elle cachée ? Nous ne le saurons jamais mais ce daguerréotype est peut-être la seule représentation photographique connue d’Augusta Wilhelmina Macklin.
Note : l’image présentée ici est une évocation générée par intelligence artificielle à partir du daguerréotype original très dégradé. Elle ne constitue pas une restauration fidèle mais une interprétation visuelle destinée à donner un visage à celle qui n’en avait plus.
Sources : album photographique de Sigurd Kuhlman, collection familiale Laude-Kuhlman ; Axel Rydin (fotograf), Wikipedia suédoise ; DigitaltMuseum, Nordiska museet.
on ne remercira jamais assez Etienne pour son immense travail de détective et en particulier celui mené sur cet album de photos familiales.
Un grand merci Etienne
Chère Claire, merci pour ton commentaire ! Et moi je vous remercierai jamais assez, Isabelle et toi, de m’avoir permis de l’étudier en détail. Cet album est maintenant rénové et protégé pour les générations futures !