Les Kuhlman à Norrköping (4e partie)

Deux cercles, une ville : les Wendel, les Callwagen et les sivers

Quatrième volet de la série « Les Kuhlman à Norrköping ». Cet article examine deux familles dont les noms apparaissent de façon récurrente dans les actes de naissance et de mariage des Kuhlman : les Wendel et les Callwagen. Derrière ces noms se dessine la sociologie d’une ville marchande du XVIIIe siècle, et la manière dont les Kuhlman s’y sont inscrits.

Gravure historique de Norrköping vers 1700-1714, issue de Suecia Antiqua et Hodierna d’Erik Dahlberg, gravée par Jan van den Aveelen.
Ce que les parrains révèlent

Il est une chose que les registres paroissiaux du XVIIIe siècle font mieux que n’importe quel autre document : ils montrent à qui on fait confiance. Un parrain n’est pas choisi au hasard. C’est un homme ou une femme dont on attend qu’il ou elle veille sur votre enfant si vous disparaissez, qu’il ou elle lui transmette une part du monde que vous avez construit. Choisir un parrain, c’est désigner publiquement ses alliés.

« Baptême de Hinrich Kuhlman Junior, église Hedvig de Norrköping, 30 octobre 1731. Parmi les parrains : Madame Anna Christina von Block, Madame Magdalena Kuhlman née de Besche, Herr Friedrich Callwagen. » Image générée par IA.

Dans les actes de naissance des enfants de Heinrich Kuhlman, entre 1731 et 1738, deux familles reviennent avec une régularité qui ne doit rien au hasard : les Callwagen et les Wendel. On y trouve aussi, en filigrane, la famille Sivers, liée aux Wendel par mariage. Ces trois noms forment un réseau. Et ce réseau dit quelque chose d’essentiel sur la place des Kuhlman dans la Norrköping du XVIIIe siècle. Quelques années plus tard, Heinrich à présent marchand établi financera la publication d’un ouvrage du frère d’Anna, Henric Jakob Sivers.

Les Callwagen, marchands dans la ville des tissus

Herr Friedrich Callwagen est parrain de Hinrich Kuhlman Junior le 30 octobre 1731. Sept ans plus tard, Madame Callwagen est marraine de Johan le 29 mai 1738. Le nom Callwagen est d’origine germanique. Comme les Kuhlman, comme les Nordstein, comme les Neuhauser qui apparaissent dans les mêmes actes, les Callwagen appartiennent à cette vague de marchands allemands qui avaient fait de Norrköping, au tournant du XVIIIe siècle, l’une de leurs villes d’adoption. La cité était en plein essor : ses industries textiles, héritées de l’impulsion donnée un siècle plus tôt par le Hollandais Louis de Geer, attiraient les négociants du nord de l’Europe. Les Allemands y étaient nombreux, organisés, actifs.

« Un comptoir de négoce germanique au début du XVIIIe siècle. Le monde quotidien des Callwagen, Kuhlman et leurs associés à Norrköping. » Image générée par IA.

Les Callwagen n’apparaissent pas dans les registres de la noblesse suédoise, ce qui confirme leur appartenance à la bourgeoisie marchande (handelsmän), non à l’aristocratie. Ils commercent, ils investissent, ils parrainent. Ils sont de ce monde où la réputation se construit acte par acte, baptême par baptême. Le fait que Friedrich Callwagen soit encore présent en 1731 dans les actes Kuhlman, et que sa femme prenne le relais en 1738, suggère une relation qui dure, une amitié commerciale et personnelle enracinée sur plusieurs décennies.

On peut imaginer ces hommes se croisant aux mêmes comptoirs, discutant des mêmes prix du sel et de la toile, se recommandant mutuellement auprès des autorités du Magistrat. C’est ce monde-là que Friedrich Callwagen représente les marchands germaniques de Norrköping, solidaires entre eux, intégrés dans la vie civique de leur ville d’adoption.

Johan Ulrich Wendel et Anna Sivers, un mariage au carrefour de deux mondes

L’histoire des Wendel à Norrköping commence par un mariage. Le 20 mars 1715, Johan Ulrich Wendel épouse Anna Sivers. Cette date est précieuse : en 1715, Joachim Adolph Kuhlman est encore indiqué « von Lübeck ». Il n’est pas encore installé à Norrköping. Pourtant, il est déjà présent comme parrain dans les cercles où les Wendel évoluent. Les réseaux précèdent les installations.

Qui sont les Wendel ? Il existe en Suède une famille noble de ce nom (n° 1744 du Riddarhuset), anoblie en 1690, dont les racines sont militaires et plusieurs de ses membres sont morts dans les guerres de Charles XII. Un certain Johan Fredrik Wendel fut tué à Tönningen en 1713, la même capitulation où Johan Kuhlman, le frère soldat, fut fait prisonnier. Ces coïncidences de batailles et de familles dans une Suède en guerre ne sont pas fortuites : elles rappellent que le cercle des gens qui se connaissaient, qui se croisaient, qui se parrainent, était aussi le cercle de ceux qui combattaient ensemble ou mouraient ensemble. Le Johan Ulrich Wendel qui épouse Anna Sivers en 1715 appartient vraisemblablement à une branche marchande de cette lignée, ou à une famille homonyme bien établie à Norrköping. Ce qui est certain, c’est qu’il s’inscrit dans le même tissu social que les Kuhlman et qu’il y reste de nombreuses années. Car Madame Anna Wendel, marraine d’Erich Kuhlman en 1734, n’est autre que cette même Anna Sivers, toujours présente dans le cercle des familles Kuhlman près de vingt ans après son mariage.

Les Sivers, entre Lübeck, Östergötland et Norrköping

La famille Sivers est d’origine balte-allemande, fortement liée à Lübeck, cette ville qui, on l’a vu, était aussi le point de départ des Kuhlman sur les routes de la Baltique. Anna Sivers et son frère présumé Henric Jakob Sivers (né en 1709 à Lübeck et décédé en 1758 à Tryserum dans l’Östergötlands) sont les personnages qui nous intéressent ici.

Henric Jakob Sivers (1709-1758)

Henric Jakob Sivers choisit la voie pastorale : prédicateur de cour du roi de Suède, puis pasteur et doyen à Tryserum en Östergötland jusqu’à sa mort en 1758. Sa première femme décéda à Norrköping en 1738 ; plusieurs de ses enfants y furent baptisés. Il était aussi auteur et illustrateur, et Heinrich Kuhlman finança la publication de certains de ses ouvrages, confirmant encore le lien direct, économique et intellectuel, entre les deux familles. Le pasteur Sivers est même représenté par une peinture dans l’église Hedvig de Norrköping, cette même église où les Kuhlman baptisaient leurs enfants.

Anna Sivers, elle, avait choisi la voie marchande en épousant Johan Ulrich Wendel. Ces deux trajectoires, la plume et le comptoir, se rejoignaient dans le même cercle.

Deux cercles, une appartenance

Ce que révèlent les Callwagen et les Wendel-Sivers, c’est la double appartenance des Kuhlman à Norrköping. D’un côté, le cercle des marchands germaniques, les Callwagen, Kröner, Neuhauser, Nordstein, qui constituait leur milieu d’origine, leur langue, leur culture du commerce. De l’autre, le cercle de la notabilité suédoise locale, von Block, de Besche, Sivers dans sa version pastorale, qui représentait leur intégration dans leur société d’adoption. Ces deux cercles ne s’excluaient pas. Ils se superposaient, s’enrichissaient mutuellement. Un marchand allemand de Norrköping au début du XVIIIe siècle était à la fois héritier de la tradition hanséatique et sujet du roi de Suède. Il achetait à Lübeck et vendait à Kalmar. Il baptisait ses enfants à l’église Hedvig de Norrköping (l’église allemande) et siégeait au Magistrat à côté des Suédois de souche.

Les Kuhlman ont parfaitement incarné cet équilibre. Joachim Adolph avait épousé une de Besche, la noblesse suédoise. Heinrich avait pour parrains un Callwagen, le négoce germanique, et Anna Christina von Block, représentant la science et la médecine suédoises. Et au milieu, les Wendel-Sivers formaient le pont : une famille allemande luthérienne, enracinée comme les Kuhlman dans la double culture de la Baltique.

Ce que cette ville était

Norrköping au début du XVIIIe siècle n’était pas seulement une ville de tisserands et de marchands en pleine reconstruction (voir le chapitre dédié au sac de Norrköping). C’était un carrefour culturel, où des familles venues de Lübeck, de Hamburg, de Wismar, de la Courlande et de la Hesse se mêlaient aux vieilles familles d’Östergötland. C’était une ville où l’on pouvait arriver étranger et devenir Borgare en une génération. Où un passeport délivré à Göteborg en 1712 pouvait mener, quatorze ans plus tard, à un acte de bourgeoisie gravé dans un registre.

« Norrköping vers 1720, vue depuis le port de la Motala. La ville attirait les marchands germaniques venus de Lübeck, Hamburg et Wismar. » Image générée par IA.

Les Callwagen et les Wendel ne sont pas des personnages secondaires de cette histoire. Ils en sont les témoins actifs, ceux qui, en acceptant d’être parrains, ont dit à toute la communauté que les Kuhlman étaient des leurs.

La prochaine partie sera consacrée à la famille de Besche, l’alliance qui, au-delà du commerce, a ancré les Kuhlman dans la noblesse industrielle.

Sources : Registres paroissiaux de Norrköping, paroisse Hedvig (1715–1738) ; Adelsvapen-Wiki, famille Wendel nr 1744 et Von Sivers ; kuhlmansaga.com ; Riksarkivet.

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