Alger, les années fondatrices (1841-1849)

5. L’attaché commercial (1841-1843)

Dans les semaines qui suivirent sa visite à la Calorama, Josef Kuhlman prit officiellement ses fonctions d’attaché commercial au consulat de Suède et Norvège. Cruseustolpe lui aménagea un bureau dans la partie administrative du consulat, lui fournit un registre neuf et lui expliqua la procédure avec la sobriété efficace qui le caractérisait : « Vous enregistrez chaque navire nordique à son arrivée, vous vérifiez ses papiers, vous assistez le capitaine dans ses démarches auprès de l’Intendance maritime et des douanes françaises. Tout ce que vous apprenez ici vous servira quand vous solliciterez votre brevet. »

Evocation du Consulat de Suède et Norvège, au 12 rue de la Licorne.

Pour un diplômé de l’Université d’Uppsala, ancien secrétaire au Kommerskollegium de Stockholm, l’institution suédoise qui supervise précisément le commerce extérieur et les consulats, ce rôle aurait pu sembler modeste. Josef le prit au contraire avec la gravité d’un homme qui sait que les fondations d’une carrière se posent dans les détails. Il apprit à distinguer, au premier regard, un connaissement régulier d’un connaissement falsifié. Il apprit les tarifs de pilotage du port d’Alger, les droits de quai, les frais de santé imposés par la quarantaine. Il apprit surtout les hommes : le préposé aux douanes qui arrivait toujours en retard le lundi, le pilote-lamaneur qui connaissait chaque écueil de la rade mieux que personne, le négociant maltais qui achetait les cargaisons avariées à prix dérisoire pour les revendre en pièces détachées.

Alger, l’amirauté. Collection personnelle de l’auteur.
Les vapeurs de la ligne de Marseille

Ses journées commençaient invariablement à l’aube. Il descendait à pied la rue de la Marine, carnet en main, pour recenser les navires mouillant dans la rade. Trois fois par mois – les 5, 15 et 25, l’un des vapeurs de la Compagnie BAZIN entrait dans le port : le Pharamond, le Tage, ou parfois le Charlemagne lui-même, sur lequel Josef avait fait la traversée quelques mois plus tôt. La traversée durait en moyenne quarante-huit heures ; un bon vent pouvait la réduire à quarante-cinq. Ces paquebots à roues à aubes, dont les cheminées crachaient une fumée noire visible depuis les hauteurs de la Calorama, constituaient la colonne vertébrale du commerce entre Alger et la France. Le maréchal Bugeaud lui-même avait adressé aux frères BAZIN une lettre des plus flatteuses, affirmant « à quel point il était satisfait de leurs services » – preuve que dans cette colonie militaire, le commerce maritime était aussi une affaire stratégique.

Aux côtés des vapeurs de BAZIN mouillaient des bâtiments de toutes provenances : des goélettes sardes chargées d’huile d’olive, des brigantines espagnoles en transit, des felouques kabyles qui descendaient du côté de Dellys vendre du liège et de la cire, des voiliers maltais aux coques peintes en ocre. Josef apprit à lire la rade comme d’autres lisent un livre : chaque pavillon avait son histoire, chaque cargaison ses mystères.

Le port d’Alger en 1844 (Daguerréotype anonyme).

Pour les navires nordiques, il était désormais le premier interlocuteur à quai. Un capitaine norvégien de Bergen qui débarquait à Alger pour la première fois trouvait en Josef un compatriote parlant sa langue, connaissant ses codes, capable d’aller négocier en français avec l’administration militaire française qui régentait tout. Cette double compétence – la confiance des capitaines scandinaves et la maîtrise des rouages administratifs français – était précisément ce que Schultze avait voulu lui transmettre dès leur première rencontre.

Alger sous Bugeaud

La ville elle-même était en perpétuelle transformation. Les grandes artères percées dans les années précédentes commençaient à prendre leur physionomie définitive : des immeubles à arcades bordaient la rue de la Marine et la rue Bab-Azoun, leurs façades blanchies contrastant avec les ruelles de la vieille médina qui subsistait derrière, labyrinthe de maisons sans fenêtres extérieures où l’on s’enfonçait comme dans un autre siècle. La ville était une superposition d’époques : romaine, arabe, turque, française – chacune avait laissé sa couche, et Bugeaud en ajoutait une nouvelle à un rythme qui donnait le vertige.

La rue de la marine à Alger, vers 1860. Collection personnelle de l’auteur.

Car Alger en 1841 et 1842 n’était pas seulement une ville de commerce : c’était avant tout une ville en guerre. Le Gouverneur Général Thomas-Robert Bugeaud avait imposé à la colonie une doctrine militaire d’une brutalité méthodique. Les colonnes mobiles – unités légères, rapides, capables de se déplacer sur cent kilomètres en quelques jours – sillonnaient l’intérieur des terres, brûlant les récoltes, saisissant les troupeaux, détruisant les greniers pour priver Abd el-Kader et ses partisans de toute ressource. « La charrue et l’épée », disait Bugeaud. À Alger, au port, on voyait surtout les convois qui revenaient.

Josef observait ces départs et ces retours depuis les quais sans chercher à en juger. Il comprit cependant assez vite que la guerre et le commerce étaient, dans cette colonie naissante, les deux faces d’une même réalité : le port d’Alger prospérait précisément parce que les routes terrestres n’étaient pas sûres. Chaque village de la Mitidja qui brûlait dans l’intérieur des terres se traduisait, quelques semaines plus tard, par un nouveau navire mouillant dans la rade, chargé de matériel militaire, de vivres ou de futurs colons qui regardaient la ville blanche avec des yeux mélangés d’espoir et d’inquiétude.

L’ombre de Yusuf
Le général Yusuf vers 1860. Collection personnelle de l’auteur.

Dans les cafés du port où il accompagnait parfois Cruseustolpe, un nom revenait sans cesse dans les conversations des officiers et des négociants : Yusuf. Ce général de brigade aux origines fabuleuses, né à l’île d’Elbe et élevé à Tunis dans le sérail du bey Hussein, converti à l’islam, créateur des spahis, parlant l’arabe mieux que certains cheikhs – faisait déjà figure de légende vivante dans la colonie. On racontait qu’il conduisait ses chevauchées avec une précision d’horloger, qu’aucun cheval d’Algérie ne pouvait le fatiguer, qu’il campait comme un bédouin et dînait comme un prince. Alexandre Dumas, de passage à Alger, avait dit de lui : « À lui seul, c’est le conte entier des Mille et Une Nuits. » Josef retint le nom, sans savoir encore qu’il le rencontrerait un jour en chair et en os.

16 mai 1843 : La prise de la Smala

C’est en mai 1843 qu’Alger vécut ses journées les plus électrisantes depuis la prise de 1830. La nouvelle parvint au port dès le 19 mai au matin, portée par un courrier express depuis l’intérieur : le duc d’Aumale, fils cadet du roi Louis-Philippe, à la tête d’une colonne légère conduite par Yusuf et ses spahis, avait enfin surpris et capturé la Smala d’Abd el-Kader à Taguin, dans les Hauts Plateaux, après une poursuite de plusieurs jours. La Smala, cette cité nomade de plusieurs dizaines de milliers d’âmes qui constituait la capitale itinérante de l’émir, avec sa famille, son trésor, ses archives, ses ateliers et ses tribunaux, avait été entièrement capturée en une matinée. Mais Abd el-Kader lui-même avait échappé de justesse. On disait que Yusuf, au galop, s’était approché à quelques longueurs de cheval de l’émir avant que sa monture, épuisée, ne s’effondre sous lui. Le chef de la résistance alla se réfugier vers le Maroc.

Josef vit Alger exploser de joie. Les cloches de la cathédrale sonnèrent, les canons du fort tirèrent des salves. Des soldats en permission chantaient dans les rues, des officiers se congratulaient sur les terrasses, les négociants débouchaient du champagne dans les cafés du port. Cruseustolpe, homme de peu de mots, se contenta de poser sur le bureau de Josef une simple note : « La guerre change de visage. Le commerce s’en souviendra. » Le consul Schultze, croisé le soir même rue de la Marine, haussa légèrement les épaules avec le scepticisme serein de ceux qui ont vu trop d’histoires se répéter : « La guerre n’est pas finie, mon cher Kuhlman. Un émir sans Smala reste un émir. »

Il avait raison. Abd el-Kader continuerait de combattre encore quatre ans. Mais le mythe de son invincibilité était brisé.

Septembre 1843 : La grande fête de Bugeaud

Bugeaud avait la victoire fastueuse. En septembre 1843, tandis que les chaleurs de l’été commençaient à se dissiper, le Gouverneur Général organisa à Alger une fête militaire d’une ampleur sans précédent pour célébrer la prise de la Smala. La ville entière fut conviée. Josef se trouva au premier rang du spectacle. Sur la place Royale, des tribunes avaient été dressées. La revue des troupes dura plusieurs heures : les bataillons de zouaves défilèrent au pas cadencé sous leurs shakos écarlates, suivis des tirailleurs indigènes en burnous blanc, puis des spahis à cheval dont les capes rouge sang claquaient dans le vent du large. Au centre du dispositif, les étendards et le matériel capturés à la Smala furent exhibés devant la foule — bannières brodées, coffres du trésor de l’émir, tentes ornées de calligraphies coraniques. Un trophée de guerre destiné à démontrer que la résistance d’Abd el-Kader appartenait désormais au passé.

Le soir, un banquet réunit les officiers supérieurs, les consuls, les principaux négociants de la ville. Le consul Schultze y assista, en habit diplomatique. Josef, en sa qualité d’attaché consulaire, se trouva placé quelques tables derrière lui, aux côtés de Gentilli l’Italien et de Lambert de Maupas le Français — ses futurs concurrents dans le métier de courtier. Les trois hommes échangèrent des politesses prudemment calculées, chacun mesurant l’autre sans en avoir l’air, dans cet art subtil des milieux d’affaires où l’amitié et la rivalité occupent souvent la même chaise. Bugeaud prononça un discours bref et tonitruant, à son image. Il parla de la France, de la civilisation, de l’avenir de la colonie. Il ne mentionna pas les méthodes employées. Personne dans la salle ne s’en étonna.


La suite dans un prochain numéro …

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