4. Le cours d’arabe
(automne 1841)
Les conseils de Schultze résonnaient encore dans la tête de Josef. « Ne négligez pas l’arabe. » Il avait mis quelques semaines à franchir le pas, occupé à prendre ses marques au consulat, à apprendre les noms des capitaines, les rythmes du port, les habitudes de la ville. Mais l’avertissement du vieux consul était trop clair pour être ignoré. En septembre 1841, Josef se mit en quête d’un professeur.
Crusenstolpe, toujours bien informé, lui indiqua sans hésiter le chemin : une ancienne mosquée reconvertie en salle de cours, non loin du centre, où officiait depuis cinq ans déjà un certain Louis-Jacques Bresnier (1). Le premier professeur d’arabe officiellement nommé à Alger. Josef arriva un matin de semaine à l’heure dite. La salle était fraîche, à peine meublée, traversée d’un filet de lumière passant à travers le moucharabieh d’une fenêtre haute. Une dizaine d’hommes étaient déjà assis, des officiers pour la plupart, quelques fonctionnaires et un ou deux négociants. Bresnier entra sans cérémonie. Il était jeune, vingt-sept ans à peine, et se déplaçait avec l’assurance tranquille de quelqu’un qui sait exactement ce qu’il vient faire.

Il commença sans préambule : « Messieurs, vous avez tous en tête l’arabe que vous entendez dans la rue. Oubliez-le pour l’instant. Ce que vous allez apprendre ici est autre chose. »
Josef nota mentalement la formule. Il comprendrait plus tard ce qu’elle signifiait vraiment. Bresnier était l’élève de Silvestre de Sacy (2), le grand maître de l’arabisme parisien, et il en avait hérité la rigueur absolue. À ses yeux, la vraie langue arabe était l’arabe classique – celui du Coran, des textes médiévaux, des grandes grammaires composées à Fès ou au Caire. L’arabe parlé dans les souks d’Alger, ce mélange de dialectes berbères, ottomans et méditerranéens qu’il appelait parfois « le barbaresque », n’était à ses yeux qu’un patois transitoire, condamné à terme. Il organisait son cours en deux sections : d’un côté la langue parlée, de l’autre la langue écrite. Mais il ne laissait aucun doute sur laquelle des deux méritait qu’on s’y consacre vraiment.
« La maîtrise de l’arabe littéral, répétait-il, est la condition préalable à tout apprentissage sérieux. La seule routine sans principes ne présente qu’un chaos obscur, et confine à jamais celui qui s’y livre exclusivement dans une impasse. »

Josef appréciait la précision de cet homme. Il était lui-même trop méticuleux pour se satisfaire d’un arabe de façade, bon juste à marchander ou à donner des ordres. Il voulait comprendre. Bresnier dispensait ses cours cinq fois par semaine (3). Josef en suivit autant qu’il put, entre ses obligations au consulat et ses premières tournées sur le port. Il apprit l’alphabet, les racines, la structure trilitérale de la langue -cette logique profonde, si différente des langues germaniques ou romanes qu’il connaissait et avait l’impression de déchiffrer un monde plutôt qu’une langue.
Il observait aussi ses condisciples. Les officiers venaient en masse au début, puis disparaissaient au fil des mutations. Bresnier s’en plaignait régulièrement. Les fonctionnaires étaient plus assidus mais souvent pressés, cherchant des formules utiles plutôt qu’une vraie compréhension. Josef, lui, continuait. Un soir, en quittant la salle, il croisa Crusenstolpe qui passait par là.
« Alors, ce Bresnier ? »
Josef réfléchit un instant. « Un homme remarquable. Mais je crois que Schultze avait raison d’une façon qu’il ne soupçonnait pas lui-même. »
« Comment cela ? »
« Bresnier m’apprend l’arabe des livres. C’est indispensable. Mais l’arabe de la rue, des quais, des marchands … il faudra que je l’apprenne ailleurs. »
Crusenstolpe sourit. « Bienvenue à Alger, Monsieur Kuhlman. »
Notes :
(1) Louis-Jacques Bresnier (1814-1869), nommé premier professeur d’arabe à Alger en 1836 sur recommandation de Silvestre de Sacy. Il inaugura son cours public en janvier 1837 dans une ancienne mosquée reconvertie.
(2) Antoine Isaac Silvestre de Sacy (1758-1838), grand orientaliste français, figure tutélaire de l’arabisme européen.
(3) Bresnier dispensait effectivement ses cours cinq fois par semaine. Ses auditeurs étaient principalement des officiers, des magistrats, des fonctionnaires et des négociants.