(5/8) La rencontre avec Saïd – décembre 1843

En ce mois de décembre 1843, Josef gravit le chemin de la vallée des Consuls pour rendre visite au consul Schultze. Quelques mois s’étaient écoulés depuis sa dernière visite à la Calorama; les affaires du port et la fièvre des événements de l’été avaient occupé tout son temps. Schultze l’accueillit avec sa bienveillance habituelle sur la terrasse donnant sur la baie. Ils échangèrent quelques mots sur la colonie, sur l’avenir du commerce, sur la situation tendue avec le Maroc. Puis, au moment où Josef s’apprêtait à prendre congé, le consul l’arrêta d’un geste.
« Avant de partir, mon cher Kuhlman, je dois vous présenter l’autre membre important de notre consulat. Suivez-moi. »
Intrigué, Josef suivit Schultze qui descendit dans la cour intérieure du premier étage. Ils s’approchèrent d’une pièce adjacente à la salle à manger, et Josef entendit un grondement sourd qui le fit instinctivement reculer d’un pas. « N’ayez crainte, sourit Schultze, et permettez-moi de vous présenter Saïd. »
Dans l’encadrement de la porte, Josef découvrit avec stupéfaction un magnifique lion brun fauve, couché majestueusement sur les dalles fraîches. L’animal leva vers eux des yeux bordés de deux marques brunes en forme d’olive allongée qui lui donnaient un air étrangement coquet.
« Un lion ? Au consulat ? » balbutia Josef.
« Eh oui, répondit Schultze avec une évidente fierté. Saïd est arrivé ici il y a quelques mois, au printemps, quand il n’avait que trois mois. Il nous vient des montagnes de Biskara (1). Lors d’une chasse au lion dans l’Aurès (2) avec le célèbre Bombonnel (3), notre vice-consul eut pitié du petit lion qui s’était rapproché du Bordj de Seggana, l’a adopté et fait son éducation. »

Saïd hade rest sig och närmade sig dem med smidig gång. Schultze sträckte ut handen och smekte djurets massiva huvud, som gned sig mot honom likt en huskatt, vilket framkallade ett djupt spinnande som fick luften att vibrera.
« Il loge ici, dans la cour intérieure, expliqua le consul. Une situation excellente pour un lion de bon appétit – juste à côté de la salle à manger ! Mais surtout, il peut voir passer tous nos visiteurs. Je suis convaincu que Saïd observe et apprend. Peut-être écrira-t-il ses mémoires un jour, qui sait ? »

”Han bor här på innergården”, förklarade konsuln. ”En utmärkt plats för ett lejon med god aptit – alldeles intill matsalen! Men framför allt kan han se alla våra besökare. Jag är övertygad om att Said observerar och lär sig. Kanske skriver han sina memoarer en dag, vem vet?”
Josef, rassuré par la douceur manifeste de l’animal, s’avança prudemment et tendit une main hésitante. Saïd la renifla délicatement, puis poussa sa tête sous la paume du jeune homme qui, émerveillé, se mit à le caresser.
« Tout le monde aime Saïd, continua Schultze. Et comme c’est un lion qui sait vivre, il répond à ces politesses avec une grâce remarquable. Voyez comme il vous accepte déjà ! C’est un excellent juge de caractère. »
« Il est magnifique, murmura Josef. Mais… n’est-il pas dangereux ? »
« Saïd ? Dangereux ? » Schultze éclata de rire. « Laissez-moi vous raconter ce qui s’est passé il y a quelques semaines. Un jour, notre cher Saïd parut extraordinairement triste et abattu. Il refusait de manger, ne voulait rien boire. Nous étions tous très inquiets. J’ai fait venir le docteur Driant, un médecin français fort habile qui exerce ici. » Le consul s’assit sur un banc de pierre, invitant Josef à faire de même, tandis que Saïd venait poser sa tête massive sur les genoux de Schultze.
« Le docteur examina longuement Saïd. Finalement, il déclara qu’il croyait voir quelque chose sur sa lèvre inférieure. À peine avait-il avancé le bras que Saïd ouvrit la gueule de lui-même – imaginez la scène, Kuhlman ! Cette gueule énorme, ces crocs terribles ! Driant y plongea la main intrépidement, et en ramena une énorme sangsue qui s’était logée dans un des sillons horizontaux et rugueux du gosier. Le lion n’a jamais pu nous dire comment cette sangsue était arrivée là, et ne le dira probablement jamais. »
Josef regardait Saïd avec un respect nouveau.
« Saïd supporta l’opération avec un héroïsme admirable, poursuivit Schultze. Quand elle fut achevée, il vida tout d’un trait une vaste cuvette remplie d’eau fraîche, puis se mit à regarder alternativement le docteur et la sangsue son ennemi, gisante sur ces mêmes dalles de marbre et rendant tout le sang dont elle s’était gorgée. Une minute après, Saïd était d’une humeur charmante, comme vous le voyez maintenant. »
”Ett filosofiskt lejon, kort sagt”, sa Josef leende.
”Precis! Said äter bara tre gånger om dagen, vilket är rimligt för någon av hans rang. Ett ordentligt lejon, och en som har det bra, kan inte göra mindre än att vara snål. Å andra sidan dricker han ofta och mycket, tolv eller femton gånger om dagen – men jag vill förtydliga att han inte är en drinkare!”
De två männen skrattade. Said, som kände av den glädjefyllda atmosfären, började leka med ett tjockt rep som en tjänare kastade till honom.
”Han är mycket efterfrågad”, fortsatte Schultze. ”Han låter sig gärna borstas och kammas. Cruseustolpe, vår sekreterare, tar hand om det regelbundet. Said har ännu inte visat någon benägenhet, likt Operans lejon, att putsa mustaschen eller bära stråhandskar och lackstövlar. Men vem vet? Kanske det kommer med åldern.”
« Pourquoi gardez-vous un lion au consulat ? » demanda Josef, caressant toujours la crinière épaisse de l’animal.
Schultze devint plus sérieux. « Voyez-vous, Kuhlman, après les événements de 1823 dont je vous ai parlé, j’ai passé des années à me demander comment servir au mieux la Suède et restaurer l’honneur de ce consulat. Quand Saïd nous est arrivé au printemps, j’ai vu en lui une opportunité. Civiliser un lion sauvage de Biskara, lui apprendre les usages européens, démontrer qu’avec patience et fermeté on peut transformer même la plus féroce des créatures en compagnon docile et affectueux… N’est-ce pas une belle métaphore de ce que nous essayons de faire ici à Alger ? »
« Et puis, ajouta-t-il avec un sourire malicieux, Saïd est devenu une attraction locale. Tous les visiteurs de marque veulent voir le lion du consul de Suède. Cela donne à notre modeste consulat un prestige certain. Les autorités françaises elles-mêmes viennent régulièrement l’admirer. »
Josef acquiesça, comprenant la subtilité diplomatique de la démarche.
« Vous reviendrez souvent voir Saïd, n’est-ce pas ? dit Schultze en se levant. Il a manifestement de la sympathie pour vous. Et qui sait, peut-être aurez-vous l’occasion de mentionner à vos contacts commerciaux que le consulat de Suède abrite le lion le plus civilisé de toute l’Afrique du Nord. Ce sont ces petits détails qui font la différence dans les affaires, Kuhlman. »
Josef quitta le consulat ce jour-là avec un cadeau inattendu : la découverte de Saïd, le lion philosophe du consulat de Suède. Les leçons reçues en ces murs au fil des visites – celle de 1823 que Schultze lui avait confiée deux ans plus tôt, et maintenant celle de Saïd – formaient un portrait singulier de cet homme qui avait tout vu et tout appris en trente années algéroises. Alger est décidément une ville pleine de surprises…
Text fritt inspirerad av en artikel från tidningen "L'Illustration" daterad 11 januari 1845.
(1) Biskra
(2) Aurès är en delvis bergig region belägen i nordöstra Algeriet, kännetecknad av sin rika historia, sin delvis bergiga terräng och sina traditionella invånare, berbergruppen Chaoui. Termen, som går tillbaka till antiken, kommer från berberordet Awras (Aouras), som betyder "vilddjur". Således översätts Adrar Awras bokstavligen till "vildt berg", kanske på grund av det stora antalet vilda djur som en gång bebodde dessa berg.
(3) Charles Bombonnel, född i Spoy (Frankrike) den 16 augusti 1816 och dog i Dijon den 3 juni 1890, var en fransk jägare av stora kattdjur i det som nu är Algeriet. Han ärvde sin fars jakttraditioner. Efter sina föräldrars död 1831 påbörjade han en resa till USA 1835 i hopp om att göra sin lycka. När han återvände till Frankrike 1843 gifte han sig och upptäckte samma år algeriets vilda djur. Fängslad av det bestämde han sig för att bosätta sig i Algeriet för att jaga pantrar och lejon.
