Le Colonel Bohm

Dans un précédent article, j’ai évoqué le personnage du colonel Bohm, beau-frère de Johan Kuhlman et qui m’a permis d’identifier précisément le nom original de l’épouse de ce dernier, Gertrud van Sypesteyn et sœur de Cornelia, mariée à Bohm.

Le Colonel Jacob Larssons Bohm (1601-1643), beau-frère de Johan Kuhlman. Dessin faisant partie du livret de Fritz Knack (Festschrift 600 Jahre Jacobshagen) édité en 1936.

Jacob Larsson Bohm est né le 27 février 1601 à Örebro, en Suède. Officier de carrière au service de la couronne suédoise pendant la guerre de Trente Ans, il est mentionné dans les sources contemporaines sous plusieurs orthographes — Boom, Baum, Bhoom — avant que sa veuve ne fixe définitivement la graphie Bohm sur l’épitaphe qu’elle lui consacre. Son nom figure dans les Rullors, les registres militaires des armées suédoises, aux côtés de celui du lieutenant-colonel Johan Kuhlman (1604–1648), dont il est le beau-frère : Kuhlman a en effet épousé Gertrud van Sypesteyn, sœur de Cornelia, l’épouse de Bohm. Les deux hommes servent dans le même régiment et cette solidarité militaire se double d’une alliance familiale scellée par les deux sœurs hollandaises.

Le personnage du colonel Bohm est associé à un épisode tragique : L’incendie de Stargard. J’aurai l’occasion dans un prochain article d’y revenir plus longuement. Cet incendie s’inscrira durablement dans la mémoire collective de Stargard. En 1735, lors du centenaire, une série de sermons et de discours le commémore. Puis lors de la reconstruction de l’église Sainte-Marie, un vitrail représentant l’incendie et la colombe blanche est commandé à l’atelier Rudolf et Otto Linnemann de Francfort-sur-le-Main — vitrail qui sera détruit plus tard en 1945.

Huit ans après l’incendie de Stargard, Jacob Larsson Bohm refait surface dans les archives avec une nomination officielle. Le 3 mars 1643, Johann Oxenstierna, fils du grand chancelier Axel von Oxenstierna et Légat plénipotentiaire de Suède en Allemagne, le désigne comme commandant du château et juge (Burghauptmann und Burgrichter) à Saatzig (Szadzko). Il s’agit d’une charge civile et judiciaire attachée à la gestion du domaine local : Bohm perçoit 60 florins par an pour sa fonction judiciaire et 100 florins en lieu et place d’un logement, le tout prélevé sur les revenus du domaine.

Cinq mois à peine après cette nomination, lors d’un inventaire du domaine de Saatzig et de ses villages dépendants, Bohm est harcelé verbalement de façon répétée par Balthasar Schwanenthal, secrétaire de campagne du général-major Carl Gustav Wrangel. Bohm refuse le duel à plusieurs reprises — sa femme Cornelia est malade, ses enfants en bas âge, et sa fonction lui impose une retenue que son tempérament militaire rend difficile à tenir. Au petit matin du 9 août 1643, Schwanenthal se rend à Marienfließ, dans les jardins du presbytère du domaine. Bohm s’y trouve également pour remettre des courriers destinés au chancelier Oxenstierna. La provocation reprend ; cette fois, le duel est inévitable. Dans le combat, Bohm perd son épée — sa main droite était invalide depuis une blessure de campagne antérieure. Désarmé, il reçoit un coup d’estocade « entre la rate et l’estomac », mortel selon le diagnostic du médecin présent.

Depuis son lit de mort, Bohm dicte sa dernière lettre à Axel von Oxenstierna, suppliant le chancelier de protéger Cornelia et leurs quatre enfants et de leur maintenir la jouissance du domaine de Gutschkow, seul bien qui leur permettrait de survivre à sa mort. La lettre est datée du 10 août 1643. Les sources polonaises et allemandes indiquent que Bohm meurt ce même jour ; le Riksarkivet de Stockholm mentionne pour sa part indique comme date de sa mort le 11 septembre 1643 — un mois de plus, peut-être le temps d’une longue agonie.

La suite dans un prochain épisode…

Sources : Professeur Marcin Majewski (Musée de Stargard) · Fritz Knack (Festschrift 600 Jahre Jacobshagen) · Etienne Laude-Kuhlman (La véritable saga des Kuhlman)

L’inauguration des tunnels d’Hydra

Le vendredi 29 septembre 1848, le Gouverneur-général Viala Charon (1), accompagné de M. le Directeur-général des affaires civiles Vaïsse (2), a présidé à l’inauguration des aqueducs souterrains creusés sous la direction de M. Mondésir (3), ingénieur des ponts-et-chaussées, entre le chemin de ceinture et la colonne Voirol. Grâce à ce beau travail, qui sera bientôt complété par trois autres tunnels, Alger n’aura plus à souffrir de la disette d’eau, comme cela est arrivé en 1846. Le gouverneur général était entouré des principales autorités de la colonie, des représentants consulaires et c’est à ce titre que Josef Kuhlman fût invité à la cérémonie (chancelier du Consulat du Danemark à cette époque).

Le Général Viala Charon (1794-1880). Collection personnelle de l’auteur.

Pendant le premier siècle de la domination turque, Alger n’était alimenté que par des puits et des citernes. Un an après l’expulsion des maures d’Espagne, en 1611, un de ces industrieux exilés, nommé Moustafa, découvrit une source au pied d’une éminence, non loin du fort de l’Empereur, et en amena l’eau en ville, au moyen d’un aqueduc, qui fut le premier que l’on eût construit ici depuis l’époque romaine.

Huit ans après, en 1619, Moustafa-Pacha fit commencer l’aqueduc de Hamma, que son frère, cheik Hossain kaïd Koussa-Pacha, termina en 1621. D’autres travaux hydrauliques, exécutés par les pachas, leurs successeurs, complétèrent le système des eaux destinées à alimenter la ville d’Alger.

Pendant les premières années de la domination française, l’ouverture de routes nombreuses amena la destruction de plusieurs conduites d’eau ; les anciens aqueducs, n’étant pas suffisamment entretenus, se détériorèrent sur un grand nombre de points ; et il en résulta des suites qui contribuèrent à diminuer l’approvisionnement de la ville.

La conduite d’amenée d’eau de l’aqueduc d’Aïn Zeboudja vers le réservoir de distribution, vers la fontaine puis vers les différents bâtiments. Source : Carte des Archives du Service Historique de l’armée de terre, Vincennes, 1V_H 00063_001_0307, 1840.

Après avoir été longtemps dans les attributions de l’architecte en chef, à qui on ne fournissait pas les fonds nécessaires pour l’exécution de nouveaux travaux, pas même pour l’entretien des anciens, — le service des eaux de la ville fut confié spécialement à M. Mondésir, ingénieur des ponts-et-chaussées. Des moyens d’action plus puissants, mis à la disposition de ce chef de service ; qui sut en user avec zèle et habileté, amenèrent une prompte et importante amélioration dans le régime des eaux urbaines.

Deux aqueducs principaux construits par les Turcs alimentaient la ville : Aïn-Zboudja qui a son origine auprès de Dély-Ibrahim, et qui, outre cette source, en rencontre plusieurs autres sur son trajet jusqu’à la Casbah, d’où il distribue les eaux à la ville haute ; Telemli qui commence à Mustapha-Supérieur auprès de la maison de campagne du gouverneur, et aboutit à la Porte-Neuve.

Le Golf d’Alger près de Mustapha. Extrait de « Esquisses africaines, dessinées pendant un voyage à Alger et lithographiées par Adolphe Otth (4)».

Les travaux exécutés auprès d’Hydra par M. Mondésir, se rapportent au premier de ces aqueducs ; celui d’Aïn-Zboudja. La conduite turque, qui était en fort mauvais état, n’aurait pu être réparée à moins d’une dépense de 100,000 fr., à laquelle il en fallait ajouter 80,000 pour la reconstruction du pont qui est auprès du café d’Hydra ; et d’ailleurs le tracé ancien faisait, entre le chemin de ceinture et Hydra, un détour de neuf cents mètres ; si l’on parvenait à éviter ce détour, on économisait chaque année les frais d’entretien sur une distance de près d’un kilomètre. M. Mondésir a résolu cet important problème, en exécutant pour moins de 70,000 fr. un nouveau tracé qui, au moyen d’un tunnel de 540 mètres de longueur, amène l’eau en droite ligne au lieu de suivre les sinuosités de la conduite turque.

Vendredi dernier, ce tunnel, celui qui a son origine sous la propriété Récy, a été inauguré par M. le gouverneur-général. On a bouché en sa présence l’ancienne conduite et on a ouvert aux eaux leur voie nouvelle. M. le gouverneur-général Charon, avec les personnes qui l’accompagnaient, s’est alors engagé dans le tunnel éclairé par des bougies et des lampes et a traversé le souterrain. L’aqueduc est creusé dans une roche blanchâtre assez friable ; la maçonnerie y a été employée seulement aux endroits où des failles avaient causé des éboulements ou en faisaient craindre. Son niveau est en maximum à vingt-deux mètres au-dessous du sol ; la hauteur est d’un peu plus de deux mètres. A côté de la cuvette où passent les eaux, il y a un trottoir d’un parcours facile.

En sortant de ce souterrain, on trouve, sur l’espace de quinze cents mètres qui le sépare du deuxième, plusieurs travaux hydrauliques, tels que des regards et un pont. Des sources affluentes sont versées dans l’aqueduc principal par des conduites accessoires.

Panorama d’Alger d’après Jean-Charles Langlois, 1833. On distingue au premier plan un regard permettant de prélever de l’eau.

Le second tunnel creusé dans la propriété de M. Martin, n’a qu’une longueur de deux cents mètres. Les deux souterrains et la conduite intermédiaire, traversent la ligne de faite qui sépare le bassin de Oued-el-Kerma de celui de Oued-Kenis qui vient aboutir au ravin de Birmandrais.

Ce beau travail viendra complet et amènera les eaux à Alger par la ligne la plus droite, et par conséquent avec la plus grande économie, quand on aura percé deux tunnels sous les terrains mouvants de l’ancien consulat de Suède (5), et un troisième sous la butte du fort l’Empereur. Il ne manquera plus alors qu’à exécuter le grand réservoir qui serait si utile à notre ville en cas de siège, et si un ennemi extérieur, maître de la campagne, usait de la faculté de détourner les eaux. Nous avons entendu M. le gouverneur-général affirmer, avec beaucoup de raison, que l’exécution de ce réservoir serait plus pressante que celle des trois tunnels complémentaires. En effet, une énorme quantité de maisons mauresques ont été démolies ou sont sur le point de l’être ; les nombreuses maisons européennes, bâties depuis quelques années sont dépourvues de citernes, malgré les prescriptions d’un arrêté sur la matière. Ainsi, les eaux pluviales, cette précieuse ressource dans l’ancien système de construction, ne seront plus recueillies désormais. Il faut donc remplacer cette réserve qu’une incroyable incurie a laissé disparaître. On comprend dès-lors, que M. le général Charon a bien raison de réclamer la priorité pour l’exécution du grand réservoir.

Le beau et utile travail exécuté par M. Mondésir, partie importante d’un système général destiné à beaucoup augmenter l’approvisionnement d’eau de notre ville, ajoute à sa réputation comme ingénieur et lui assure des droits incontestables à la reconnaissance de tous les habitants d’Alger.

D’après le journal l’Akhbar dimanche 1er octobre 1848.

(1) Le baron Viala Charon (1794–1880), général de division. Nommé gouverneur général de l’Algérie le 9 septembre 1848 et le reste jusqu’au 22 octobre 1850. C’est un militaire de formation (École polytechnique), vétéran des guerres napoléoniennes et de la conquête de l’Algérie depuis 1835. Il avait notamment été directeur des affaires d’Algérie au ministère de la Guerre avant d’accéder à ce poste.

(2) l s’agit de Claude-Marius Vaïsse (1799–1864). Nommé directeur général des affaires civiles en Algérie le 1ᵉʳ septembre 1847, il est en poste à l’arrivée de Charon. Il quitte ce poste le 24 janvier 1849 pour devenir préfet du Doubs, puis préfet du Nord. Il est connu pour être devenu plus tard le grand rénovateur urbain de Lyon (surnommé « l’Haussmann lyonnais »).

(3) Piarron de Mondésir, ingénieur des Ponts et Chaussées, fut l’une des figures techniques marquantes de la France du XIXe siècle. Affecté au service des eaux d’Alger à partir de 1846, il fut spécialement chargé de résoudre la grave pénurie d’eau qui frappait la ville, en restaurant et modernisant l’antique aqueduc ottoman d’Aïn-Zboudja. C’est sous sa direction que furent percés les deux grands tunnels souterrains du Val d’Hydra — 540 et 200 mètres de galeries creusées jusqu’à 22 mètres de profondeur — inaugurés en grande pompe le 29 septembre 1848 en présence du gouverneur général Charon. De retour en France, il s’illustra sur les grands chantiers ferroviaires du chemin de fer du Nord, où ses mémoires sur les tranchées de Saint-Just et de Chepoix devinrent des références dans la formation des ingénieurs. Homme de science autant que de terrain, il présenta en 1867 à l’Exposition universelle un appareil de ventilation par air comprimé, et publia en 1873 chez Dunod un ouvrage de référence sur le Calcul des ponts métalliques à poutres droites et continues.

(4) Adolphe Otth était un naturaliste et artiste voyageur suisse. Homme de science autant que dessinateur de talent, il parcourut le pourtour méditerranéen au cours de plusieurs voyages d’exploration, notamment les Baléares et l’Algérie. Il séjourna en Algérie vers 1836–1837, soit seulement quelques années après la prise d’Alger par les Français (1830). Il rapporta de ce voyage une série de dessins d’une précision étonnante, témoignages visuels irremplaçables de l’Algérie dans ses premières années de colonisation. Son œuvre majeure : Esquisses Africaines (1839)
« Esquisses africaines, dessinées pendant un voyage à Alger et lithographiées par Adolphe Otth » publié à Berne, chez J.F. Wagner, lithographe, 1839. Adolphe Otth mourut de la peste en 1839 à Jérusalem, lors d’un voyage au Proche-Orient, à seulement 36 ans. Son « Esquisses Africaines » fut publié l’année même de sa mort, ce qui en fait un testament artistique et scientifique d’autant plus précieux.

(5) Le consul de Suède de 1829 à 1847, Fredrik Schultze, possédait ou avait possédé sept propriétés dans les alentours d’Alger. Une de celles-ci s’effondra en 1845 suite à des éboulements consécutifs aux pluies diluviennes survenues pendant l’hiver précédent. Mais de quelle propriété s’agissait-il ? On peut lire qu’il s’agissait de l’ancien Consulat de Suède, une grosse bâtisse située derrière le fort l’Empereur. Mais celle-ci avait déjà été endommagée lors de la conquête de 1830. J’ai l’intuition que les textes ont confondu ces diverses propriétés parfois appelées « Consulat de Suède », parfois « résidence d’été du consul de Suède ». Le fait est que le doute subsiste vu le nombre de propriétés qu’ont possédé les Schultze-Bowen … Et quelle est celle que Kenney Bowen Schultze appelait « La Calorama » ?

La Défense de Norrköping à l’époque moderne (XVIIe–XIXe siècles) – (4/5)

Les corps militaires bourgeois (Borgerliga militärkårer)
Le parc du château de Johannisborg à Norrköping. Photo Etienne LAUDE, juillet 2022.

1. Les trois divisions du corps bourgeois

Le corps militaire du Borgerskapet fut divisé en trois divisions : La cavalerie, sous son capitaine le fabricant Peter Jakob Swartz11 ; L’infanterie, sous son capitaine le conseiller municipal Johan Jakob Westerberg¹2 et L’artillerie sous son capitaine, le marchand Hans Ekhoff13.

2. Le corps des fabricants et le Corps de Chasseurs-Libres (Frikårsjägarna)

Deux corps supplémentaires furent formés. Le premier était composé de fabricants non-bourgeois qui, n’étant pas citoyens et donc non astreints au service dans le corps de la milice, s’enrôlèrent volontairement, à condition d’être autorisés à former une troupe séparée et d’être exemptés de l’uniforme. Le magistrat résolut qu’ils étaient les bienvenus, mais qu’ils devaient d’abord demander l’approbation du gouverneur.

Le second corps, plus spectaculaire, était le Corps de Chasseurs-Libres (Frikårsjägarna ou Frijägare), formé par la jeunesse de la ville avec ses propres officiers et des uniformes verts. Un tel corps vert avait été discuté dès 1761 lors de la guerre de Poméranie, mais avait alors été interdit par le magistrat, qui le considérait comme une nuisance et une imposture lors des marches. La gravité de la situation en 1788 emporta ces réticences.

Le Corps Vert exigea cependant de rester uni à l’avenir, pour que ses membres ne soient pas obligés, lorsqu’ils obtiendraient leur brevet de bourgeois (Borgare), de rejoindre le corps militaire ordinaire. Les membres de ce dernier protestèrent, craignant que cela n’empêche le recrutement futur. Le magistrat trouva un compromis : le Corps Vert ne devait pas être augmenté de plus de membres.

3. Les exercices, la haute garde et la diffusion patriotique

Le corps bourgeois établit une haute garde et patrouilla dans les rues, à des fins déclarées d’entraînement selon le capitaine d’infanterie Westerberg. Le gouverneur, peu favorable à des exercices en semaine qui gênaient le travail, ordonna que ceux-ci aient lieu les après-midis des jours fériés.

Dans un geste remarquable de diffusion patriotique, certains de ceux qui avaient contribué à la reconstruction des redoutes décidèrent de financer une édition du discours que Gustaf Engzell14, pasteur du régiment du Corps franc de Dalécarlie, avait prononcé devant les paroissiens de Svärdsjö le 19e dimanche après la Trinité de l’année 1788. L’édition, tirée à 10 000 exemplaires, fut distribuée gratuitement aux congrégations de tout le diocèse de Linköping sur un feuillet ouvert, qui pouvait être accroché au mur de chaque chalet (stuga). Le Journal de la Société Sälskappet pour l’année 1788, n° 28, commente ainsi cette initiative :

«Cette exhortation peut maintenant être placée sur le plus grand mur du paysan, dont l’esprit est à la fois pris et suivi par les enfants et les petits-enfants, en effet tant que la Suède sera un royaume indépendant, tant qu’elle sera gouvernée par Gustave.»

4. La parade du Corps de Chasseurs-Libres (26 octobre 1788)

Le 26 octobre 1788, le Corps de Chasseurs-Libres effectua une démonstration publique mémorable : il défila de son lieu d’entraînement à Himmelstadlund sous la musique de campagne (fältmusik), conduit par son capitaine Erik Stenbom15, «ces jeunes guerriers se battant les uns contre les autres avec dévotion et amour pour le roi et le pays». L’enthousiasme était tel — le parc du château (Slottshagen) ayant également été mis à disposition pour les exercices — que le gouverneur dut limiter les tirs d’armes aux dimanches après-midi, afin que les citoyens ne perdent pas leurs heures de travail.

La suite dans un prochain numéro…

11. Peter Jakob Swartz — Fabricant et capitaine de cavalerie. Fabricant (fabrikör) de Norrköping, représentant de la bourgeoisie industrielle. Nommé capitaine de cavalerie (ryttmästare) du corps militaire bourgeois en 1788.

12. Johan Jakob Westerberg — Conseiller municipal et capitaine d’infanterie. Conseiller municipal (rådman) de Norrköping. Commande la division d’infanterie du corps militaire bourgeois en 1788. Organise les patrouilles nocturnes, justifiées comme entraînement militaire.

13. Hans Ekhoff — Marchand et capitaine d’artillerie. Marchand (köpman) de Norrköping. Commande la division d’artillerie (artilleridivisionen) du corps militaire bourgeois en 1788, inscrivant sa fonction dans la lignée des officiers artilleurs bourgeois dont Johan Kuhlman avait été le précurseur dès 1767.

14. Gustaf Engzell — Actif en 1788. Pasteur régimentaire (regementspastor) du Corps franc de Dalécarlie (Dalregementets frikår). Prononce devant les paroissiens de Svärdsjö un sermon patriotique le 19e dimanche après la Trinité de l’année 1788. Ce discours, financé par des bourgeois de Norrköping animés du même patriotisme, fut imprimé à 10 000 exemplaires et distribué gratuitement à toutes les congrégations du diocèse de Linköping — «afin que l’esprit en soit pris et suivi par les enfants et les petits-enfants».

15. Erik Stenbom — Capitaine du Corps de Chasseurs-Libres. Actif en 1788 à Norrköping. Capitaine (kapten) du Corps de Chasseurs-Libres (Frikårsjägarna). Conduit la parade mémorable du 26 octobre 1788 depuis Himmelstadlund au son de la musique de campagne.

Le Maitre de Haga

L’Enigme Vegult, un mystère encore non élucidé…

Avec cet article j’entame la rédaction d’une autre histoire parallèle à celle des Kuhlman. Une longue Saga dont la principale enigme, l’origine exacte d’un personnage mystérieux, arrivé à Christiania (Oslo) vers 1786 et grand-père d’Augusta Wilhemina Maklin, première épouse de Josef Kuhlman et mère de Sigurd…

Au printemps 1791, Johan Kuhlman prit sa plume et écrivit à son vieil ami Gjörwell (1), Bibliothécaire du Roi à Stockholm, une lettre en apparence anodine :

« Monsieur le Maître de Cavalerie de Haga m’a fait parvenir un dessin de la cave à glace, comme je le voulais. Mes relations avec lui sont très bonnes ! »

Il n’en dit pas plus. Le dessin avait voyagé de main en main — passé, dit-il, par un intermédiaire, puis par son ami le professeur Lidén, avant d’atterrir sur son bureau de Norrköping. L’auteur demeurait, lui, à l’autre bout du pays, dans le vieux quartier de Haga. Mais de quel Haga s’agissait-il ?

Lettre de Johan Kuhlman à Carl Christopher Gjörwell, 18 avril 1791. Archives Royales de Suède.

Il existait alors deux « Haga » en Suède. Celui de Stockholm d’abord — ce parc royal où le roi Gustave III, grand francophile, faisait édifier un palais monumental sous la direction d’un architecte français, Louis-Jean Desprez. Et puis celui de Göteborg — le plus vieux quartier de la ville, fondé en 1648, avec ses ruelles pavées et ses maisons en bois, à l’écart du fracas du port. C’est là, au numéro 35 de la rue Kyrkogatan, qu’une famille française avait élu domicile quelques mois plus tôt.

L’homme s’appelait Vegult. C’est ainsi, en tout cas, qu’on le nommait en Suède. Son vrai nom était « de Vigeuil » ou « du Vigueil », plus exactement : une vieille seigneurie du Limousin, mentionnée dans les armoriaux du royaume de France comme le titre des Aubert, une lignée noble aujourd’hui oubliée. La légende familiale le prétendait Marquis et il était un ancien écuyer du Roi Louis XVI et catholique de surcroit émigré dans un pays luthérien, ce qui, en soi, constituait une forme de singularité qu’on ne peut ignorer.

Il était arrivé de France vers 1787, ou peut-être avant, avec son épouse, quelques caisses et des portraits familiaux de ses parents, certainement. En France, quelque chose s’était brisé. Mais quoi exactement ? Il n’en parlait pas.

Ce qu’on savait de lui, c’est qu’il avait été maître d’armes à Christiania (Oslo), qu’il était proche de Karl von Hessen-Cassel (2), le gouverneur de Norvège, professeur de français et peintre de portraits miniatures à ses heures. Un homme aux talents multiples, qui lui avait permis de toujours rebondir.

Était-ce lui, le mystérieux Maître de dessin de Haga ?

Il faut bien l’avouer : rien ne permet de l’attester si ce n’est ma propre intuition. L’hypothèse est cependant tentante — peut-être trop. Vegult vivait bien dans le quartier Haga de Göteborg au moment précis où Kuhlman reçut ce dessin. Il peignait, il dessinait, il enseignait. Et le professeur Lidén — l’intermédiaire mentionné dans la lettre — était le plus proche des amis de Johan, celui qu’il allait voir à Lida en calèche sur la route de Rödmossen, celui dont il parlait avec une affection particulière. Que Lidén ait croisé un maitre d’armes et artiste français à Göteborg et songé à en parler à son ami de Norrköping : rien de plus naturel, dans ce réseau de lettrés et de curieux qui tissaient alors la vie intellectuelle de la Suède gustavienne. Mais ce n’est qu’une hypothèse. Elle a la solidité de la chronologie mais pas encore la certitude d’une archive.

Ce qui est sûr, c’est que trois ans après cette lettre mystérieuse, en octobre 1794, un Français répondant au nom de Vegult arriva à Norrköping. Il prit une chambre chez le Directeur des Postes, proposa ses services comme professeur de français et peintre de portraits. Dans ses bagages, toujours ces tableaux : un homme à la perruque blanche et à la cape cramoisie — son père, disait-on — une femme aux boucles légères et au regard tranquille, un inconnu à la perruque sombre, et un jeune homme au crâne rasé qui fixait le regard avec une intensité que le temps n’avait pas effacée. Des visages venus d’une France qu’il ne reverrait probablement jamais.

Les portraits des de Vigueil. Collection personnelle de l’auteur.

Johan Kuhlman parlait le français. Sa bibliothèque de plus de mille volumes, son cercle d’amis cultivés, ses liens avec Gjörwell et Lidén, sa fascination pour les idées des Lumières — tout cela faisait de lui un homme à qui l’on pouvait parler sans traducteur, et peut-être sans masque. Est-ce que le nom — du Vigueil, une vieille seigneurie du Limousin — lui dit quelque chose ? Est-ce que l’accent, les manières, les portraits sur les murs de cet homme éveillèrent sa curiosité ? Je cherche encore à pouvoir le confirmer. Car ces portraits ont traversé le temps jusqu’à nous…

Ils se croisèrent à Norrköping, c’est certain. Peut-être se connurent-ils déjà.

Ce que Johan Kuhlman ne pouvait pas savoir, ce soir-là, c’est que la fille de cet homme — Louise Marie, élevée dans les années difficiles qui suivirent par son épouse Charlotte — épouserait un jour un Maklin. Que leur fille Augusta deviendrait la première épouse de son neveu Joseph. Que par ce chemin imprévisible, une famille française en errance, loin de ses racines désormais, traverserait deux siècles et trois continents pour finir par se mêler au nom Kuhlman.

Mais cela, c’est une autre histoire. Ou plutôt : c’est la même.

(1) Carl Christoffer Gjörwell, né le 10 février 1731 à Landskrona, mort le 26 août 1811 à Stockholm, est un homme de presse, éditorialiste, bibliothécaire et auteur de psaumes suédois. Bibliothécaire du roi, il est l’éditeur, à partir de 1755, du Mercure suédois, premier journal critique de son époque

(2) Charles de Hesse-Cassel, landgrave de Hesse-Cassel, né le 19 décembre 1744 à Cassel et mort le 17 août 1836 au château de Louisenlund à Güby, est un prince allemand de la maison de Hesse, beau-frère de Christian VII de Danemark et gouverneur de la couronne danoise dans les duchés. Charles de Hesse-Cassel est le deuxième fils survivant du futur landgrave Frédéric II de Hesse-Cassel et de son épouse, née princesse Marie de Hanovre (fille du roi George II de Grande-Bretagne). Frédéric II se convertit en 1747 à la foi catholique ce qui éloigne de lui son épouse demeurée protestante. Charles et ses frères sont éloignés de leur père, puis élevés par leur tante maternelle, Louise, reine du Danemark; mais elle meurt en 1751. Le prince Charles reste au Danemark, puis il devient en 1768 le successeur du comte von Dehn, comme gouverneur des duchés du Schleswig et du Holstein provinces en majorité germanophones qui appartenaient personnellement à la couronne du Danemark. Il réside au château de Gottorf. Le prince Charles épouse, le 30 août 1766, au château de Christiansborg la princesse Louise de Danemark, fille du roi Frédéric V. Il achète en 1768 le manoir et le village de Rumpenheim en Hesse qu’il agrandit en 1771 pour en faire un grand château, celui de Rumpenheim, ainsi que le domaine de Gereby en 1790, puis en 1807 les terres de Schlei et de Schwansen dans le Schleswig. Il hérite aussi du château de Panker. Le prince Charles de Hesse-Cassel devient landgrave de Hesse-Cassel le 25 janvier 1805, son frère aîné, qui était revenu en Hesse-Cassel en 1785, étant devenu prince-électeur. Il nomme son château de Louisenlund, dans le duché de Schleswig en l’honneur de son épouse, où il termine ses jours.

Capitaine Cattarinich

Encore un personnage dont l’album des Kuhlman a gardé la trace. Voici Joseph Catarinich.

Joseph Catarinich (1851-?)

Giuseppe dit Joseph Cattarinichi était un capitaine au long cours né en 1851, marié à Québec en 1881 avec Georgina Vallée, il était originaire de Lussi-Piccolo (aujourd’hui Mali Lošinj en Croatie). Il change son nom en arrivant au Canada et prend le nom de Cattarinich (prononciation correcte du nom croate Katarinić – comme il était appelé à l’origine)

A l’âge de 20 ans, participe en tant que matelot à l’expédition Austro-Hongroise du Pôle Nord (1871-1874). Il devient par la suite Capitaine au long cours en méditerranée dans les années 1870-1880 puis sur les lignes pour l’Amérique (Antille, Guyane, Etats-Unis, Argentine). Il était le père du célèbre hockeyeur Canadien Joseph Cattarinich (1881-1939) et propriétaire du club des Canadiens de Montréal. CDV Panajou à Bordeaux….

L’expédition austro-hongroise au pôle Nord est une expédition arctique, menée entre 1871 et 1874. Elle permit la découverte par hasard de la Terre François-Joseph. Selon Julius von Payer, l’un des leaders de l’expédition, le voyage était destiné à découvrir le passage du Nord-Est.

Son fils, Joseph Cattarinich (né le 13 novembre 1881 à Québec, Québec, Canada – mort le 7 décembre 1938) est un joueur professionnel de hockey sur glace (défenseur et gardien de but), entrepreneur de course de chevaux, vendeur de tabac et copropriétaire des Canadiens de Montréal dans la Ligue nationale de hockey (LNH) de 1921 à 1935.