L’hôtel Kung Carl

Depuis que j’ai découvert, en feuilletant les archives des journaux Suédois, que Josef Kuhlman logeait à l’hôtel Kung Karl lors de ses voyages à Stockholm, j’en ai fait moi aussi mon point de chute dans la capitale Suédoise. Que ce soit pour les affaires ou pour un voyage d’agrément, je ne manque jamais l’occasion d’y séjourner et profiter de son atmosphère « fin de siècle ».

hotel kung carl à stockholm
l’Hôtel Kung Karl, de nos jours. Photo personnelle de l’auteur.

L’hôtel Kung Carl est l’un des plus anciens hôtels de Stockholm, avec une histoire riche remontant au XIXe siècle. Il a été fondé en 1866 sur la place Brunkebergstorg par le marchand de vin Johan Lundberg, et a été nommé en l’honneur du monarque régnant, le roi Charles XV. En 1925, l’hôtel a déménagé à son adresse actuelle, Birger Jarlsgatan 21, où il est devenu un lieu de prédilection pour l’élite culturelle de l’époque, accueillant des personnalités comme l’acteur Karl Gerhard et l’auteur August Strindberg ou encore l’actrice Greta Garbo.

29 juillet 1867
la place Brunkebergstorg à Stockholm en 1896

Je n’ai pas pu retrouver une photo de cet hôtel à l’époque où Josef y séjournait. Voici une photo historique de la place Brunkebergstorg à Stockholm en 1896, où se trouvait le premier Hôtel Kung Carl mais cette vue donne une idée de l’apparence de la place à l’époque.

18 juin 1873
18 juillet 1873

Le Guide du Voyageur en Suède et en Norvège publié en Suède en 1870 par la librairie Samson & Wallin mentionne l’hôtel parmi ceux de premier ordre :

En 1977, il a été acquis par la famille Östlundh (Kurt et Gertrude), comptant alors 46 chambres. Il s’agit toujours d’un hôtel familial, qui s’est agrandi pour atteindre aujourd’hui 143 chambres, avec des installations modernes comme un bar-restaurant, des salles de conférence et une mini-salle de sport. Le bâtiment actuel, de style Belle Époque, date de la fin du XIXe siècle (autour de 1884), et l’hôtel y a ouvert en 1903 avant sa rénovation en 2012.

Le Cabinet de Curiosités de Linköping

A l’occasion d’un voyage en Suède, pendant l’été 2022, j’eus l’opportunité de faire un crochet vers Linköping (1) et son « cabinet de curiosités (2) » où j’avais repéré quelques effets ayant appartenu aux Kuhlman au XVIIIe siècle. Parmi les donateurs les plus remarquables du Cabinet de curiosités de Linköping figure la famille Kuhlman de Norrköping, ville voisine et jumelle de Linköping, qui a contribué à la collection à deux reprises distinctes, à travers deux générations.

Le Kuriositetskabinettet de Linköping est rattaché à la Bibliothèque diocésaine et régionale (Stifts- och landsbiblioteket), l’une des plus anciennes institutions culturelles de la ville et de la région. Sa collection s’est constituée progressivement au fil des siècles grâce aux dons de notables locaux, de marchands, de voyageurs et d’ecclésiastiques — comme en témoignent les entrées du catalogue, avec des dons échelonnés de 1777 jusqu’au XIXe siècle et au-delà. En 1996, la bibliothèque diocésaine fut entièrement détruite par un incendie criminel. Le cabinet de curiosités fut lui aussi gravement touché, mais fort heureusement de nombreux objets et livres purent être sauvés. Parmi les rescapés figure notamment le célèbre luth de Raphael Mest (1633), œuvre du maître luthier de Füssen, aujourd’hui restauré et conservé au musée du comté de Linköping. Le cabinet est aujourd’hui exposé au rez-de-chaussée de la bibliothèque principale de Linköping (Linköpings huvudbibliotek), où des expositions thématiques régulières sont organisées autour de ses collections.

Inventaire des dons de la famille Kuhlman :

N° 48 — Boîte en écorce de bouleau

XVIIIe siècle | H 2,7 cm — Ø 8,7 cm

Boîte ronde en écorce de bouleau, recouverte de velours noir et décorée de broderies en étain. À l’intérieur du couvercle, une inscription manuscrite : « De l’ouvrage des femmes lapones. Obtenu sur place en août 1777. I. Kuhlman. »

Donateur : Johan Kuhlman (1738–1806), négociant en manufactures à Norrköping. Date du don : 1777.

N° 52 — Médaillon en fonte représentant Charles XII

Fin XVIIIe – début XIXe siècle | L 13,1 cm — H 17,3 cm

Médaillon en fonte représentant le buste de Charles XII de face. Le personnage et le texte sont dorés. L’atelier de fabrication est inconnu.

Donateur : Nils Gustaf Kuhlman (1780–1849), commerçant à Norrköping. Date du don : 1839.

Note personnelle : ce médaillon a probablement appartenu à Heinrich Kuhlman (1693-1865). Le premier à s’être installé à Norrköping en 1826. D’autre part une médaille identique est mentionnée dans l’inventaire de sa succession sous le nom de Charles XI. Peut-être une erreur de copie.

N° 179 — Chaussures d’homme

Fin XVIIIe siècle | Lo 24 cm — L 7,5 cm — H du talon 2,3 cm

Chaussure à boucle en peau de chèvre, avec semelles retournées à bords rouges. Selon la tradition, ces chaussures sont identiques à celles portées par Gustave III avec l’uniforme du Svea Livgarde lors du coup d’État du 19 août 1772. Une inscription sur l’une des semelles précise : « A appartenu au conseiller de gouvernement von Schewen » (Johan Adolf von Schewen, 1737–1817).

Donateur : N. G. J. Kuhlman (1780–1849), Norrköping. Date du don : 1838.

N° 222 — Astrolabe

Vers 1630 | Ø 31 cm

Instrument composé de deux gravures sur cuivre collées sur les deux faces d’une planche en bois plane, l’une étant munie de graduations métalliques mobiles. Sur une cartouche en saillie prévue pour suspendre l’instrument, les gravures sont signées : « Amstelodami Prostant apud Guiljemum Blaeuw A° 1624 » et « (Delineavit) et excudit (Gui)ljemus Blaeuw A° 1628 ».

Willem Janszon Blaeu, élève de Tycho Brahe à Ven, était l’un des plus grands fabricants de globes, cartes et instruments scientifiques de son temps. L’astrolabe est une projection de la voûte céleste sur une surface plane ; il constitue l’instrument universel pour toutes les mesures astronomiques et nautiques.

Donateur : N. J. G. Kuhlman, commerçant à Norrköping. Date du don : 1839.

Cette pièce est sans nul doute la pièce la plus intéressante et il y a fort à parier qu’elle a appartenu au célèbre navigateur Christopher Henrik Braad (1728-1781), beau-frère de Johan Kuhlman (1738-1806). Voir l’article correspondant.

(1) Linköping (prononcé « Line-cheu-ping ») est une ville d’environ 168 000 habitants, située dans le sud de la Suède, au cœur de la province historique d’Östergötland, à environ 200 kilomètres au sud-ouest de Stockholm (coordonnées : 58° 24′ N, 15° 37′ E). Chef-lieu du comté d’Östergötland depuis le XVIIe siècle, Linköping était dès le XIIe siècle le centre de cette province historique et devint le siège de l’évêché de Linköping. Sa cathédrale, l’une des plus importantes de Suède, témoigne encore aujourd’hui de ce passé ecclésiastique remarquable. Linköping est le berceau de l’aviation suédoise — En 1912, Carl Cederström y fonde la première école de pilotage. L’entreprise SAAB (Svensk Aeroplan AB), fondée en 1937, y est toujours implantée et produit notamment le chasseur Gripen. La ville abrite le Flygvapenmuseum, musée de l’armée de l’air. Linköping forme avec sa voisine Norrköping, distante d’une cinquantaine de kilomètres, la quatrième aire urbaine de Suède — un binôme souvent appelé les « villes jumelles de l’Est suédois ».

(2) Le terme « cabinet de curiosités » ou Wunderkammer en allemand ou encore Kuriositetskabinettet en Suédois, désigne une collection encyclopédique et hétéroclite rassemblant des objets extraordinaires, rares ou étranges.
À l’origine, le cabinet était simplement un meuble à tiroirs dans lequel on rangeait des objets précieux : médailles, gemmes, bijoux. Avec le développement des collections, le mot a désigné d’abord une petite pièce dédiée, puis, aux XVIIe et XVIIIe siècles, à la fois la collection entière et son lieu d’exposition. Le terme est encore employé aujourd’hui dans le domaine de la muséologie pour désigner une salle aux dimensions restreintes dans laquelle sont exposés quelques éléments d’une collection.
Dès le Moyen Âge, les premiers grands collectionneurs font leur apparition — Louis d’Anjou, Jean de Berry — mais ce n’est qu’à la fin du XVe et au début du XVIe siècle que les princes italiens se font construire des studiolo décorés de peintures, comme Frédéric de Montefeltre à Urbino ou Isabelle d’Este à Mantoue. Ces espaces privés évoluent progressivement vers des lieux plus ouverts, mêlant peintures, petites sculptures, estampes et curiosités de toutes natures et provenances.
Avec l’essor des grandes compagnies maritimes et des expéditions, les collectionneurs développent un goût prononcé pour l’inédit et l’étrange, accumulant des objets d’histoire naturelle, des momies égyptiennes, du sang de dragon séché ou des squelettes d’animaux mythiques, côtoyant des œuvres d’art. Ces collections prennent alors souvent le nom de Chambres des Merveilles.
Ces cabinets rassemblaient ainsi pêle-mêle :
• des œuvres d’art (peintures, sculptures, miniatures, estampes) ;
• des curiosités naturelles (animaux empaillés, fossiles, pierres rares) ;
• des objets exotiques rapportés par les explorateurs ;
• des instruments scientifiques et philosophiques ;
• des raretés historiques et des reliques.
Rares sont les cabinets ayant survécu avec tout leur contenu. Mais ceux qui ont survécu sont d’un intérêt sans pareil.

La vallée des Consuls

Un havre de paix aux portes d’Alger.
Une villa sur le chemin de la vallée des Consuls. Photographie prise vers 1865. Cette villa pourrait être le  » Djenan Bey Rouhou » plus tard reconverti en couvent des Clarisses. Même si le bâtiment a été fortement transformé par la suite on peut reconnaître l’enchainement des fenêtres caractéristiques du couvent. Hypothèse soutenue par mon cousin Michaël Benture. Cette villa était la résidence d’été du Consul d’Angleterre. Collection personnelle de l’auteur.

Au cœur des environs d’Alger, nichée sur les flancs de la Bouzaréah, se trouvait une vallée exceptionnelle qui a traversé les siècles en préservant son charme d’antan. Ce lieu enchanteur, baigné par l’ombre protectrice d’oliviers centenaires, portait un nom évocateur : la Vallée des Consuls. À l’époque de la Régence ottomane, l’élite turque – deys, beys, janissaires et riches négociants – venait chercher refuge dans ces terres paisibles, loin de l’agitation urbaine. Les déplacements s’effectuaient alors par d’étroits sentiers serpentant entre les propriétés, sur le dos de chevaux ou d’ânes, bien avant que les routes modernes ne viennent quadriller la région. Un de ces chemins portait le nom évocateur de « chemin de la vallée des Consuls ».

Une voiture sur le chemin de la vallée des Consuls. Carte postale de la fin du XIXe siècle. Collection personnelle de l’auteur.

C’est dans ce cadre idyllique que les représentants diplomatiques des grandes nations européennes – France, Angleterre, Belgique, États-Unis et Suède – avaient élu domicile pour leurs résidences d’été. Leurs consulats, construits à faible distance les uns des autres sur les contreforts de la montagne, ont conservé pour la plupart leur caractère architectural d’avant la conquête française.

La Calorama : joyau du consul de Suède

Parmi ces demeures consulaires, une propriété se distingue par son histoire remarquable : celle qui appartenait au consul de Suède et Norvège, John Fredrik Schultze (1). En 1838, ce diplomate acquiert une magnifique bâtisse mauresque datant de l’époque de la Régence, située à El-Biar, en surplomb de la baie d’Alger. C’est son épouse, Kenney Bowen, fille du docteur Bowen, médecin du Consulat d’Angleterre, qui baptise cette résidence du nom poétique de « La Calorama » – terme d’origine grecque signifiant « La Belle Vue ». Un nom parfaitement choisi pour cette propriété offrant un panorama exceptionnel sur la Méditerranée et la ville blanche d’Alger. Le couple vécut sept années heureuses dans cette demeure, jusqu’à leur départ forcé en 1845. (2)

Kenney Bowen-Schultze, artiste peintre de talent, y créa de nombreuses œuvres qui ont permis de conserver l’aspect exact de bien des coins de l’Alger aujourd’hui disparu (3). Elle décéda à Alger le 1er avril 1861, à l’âge de 51 ans, laissant derrière elle un précieux témoignage visuel de cette époque. Après avoir connu divers propriétaires au fil des décennies, La Calorama fut rénovée et échoit en 1881 à Victor Olivier. C’est pendant le quart de siècle qui suit que la propriété demeure dans cette famille et qu’elle prend définitivement le nom qui lui est resté : la Villa des Oliviers, nom également inspiré par les oliviers sauvages qui peuplaient le terrain. Cette demeure exceptionnelle deviendra par la suite la résidence officielle de l’ambassadeur de France en Algérie, perpétuant ainsi sa vocation diplomatique à travers les âges.

Le couple Schultze incarnait parfaitement cet esprit cosmopolite de la Vallée des Consuls : un diplomate suédois et son épouse anglaise, fille de médecin consulaire et artiste talentueuse, vivant dans une demeure mauresque au nom grec, entourés de représentants de toutes les nations européennes. Une véritable mosaïque culturelle qui a marqué l’histoire de ces hauteurs algéroises.

Une villa de style néo-mauresque sur les hauteurs d’Alger. Encore à identifier. Collection personnelle de l’auteur.
L’ancien consulat de France

L’ancienne demeure du Consul de France mérite également une attention particulière. Transformée au fil du temps en résidence estivale des hauts dignitaires de l’Église, elle a notamment accueilli les évêques et archevêques d’Alger. Sa magnifique porte d’entrée en marbre blanc témoigne encore aujourd’hui de la splendeur passée. Durant les terribles épidémies de peste qui ravageaient la ville aux XVIIe et XVIIIe siècles, ce lieu servait de refuge salutaire au personnel consulaire. Entre ces murs se sont éteints des personnalités religieuses illustres telles que Mgr Pavie, le Cardinal Lavigerie et Mgr Dusserre.

La Maison des Consuls réunis.

Non loin de là se dresse une élégante demeure arabe qui servait autrefois de résidence d’été au Cheikh-ul-Islam. Cette propriété a joué un rôle historique crucial lors du siège d’Alger en 1830, en devenant le point de ralliement des différents consuls présents dans la vallée. C’est ainsi qu’elle reçut le nom évocateur de « Maison des Consuls réunis ».

Après avoir connu des périodes d’abandon et de dévastation, notamment suite à la séparation de l’Église et de l’État, puis une utilisation militaire durant la guerre, ces lieux chargés d’histoire furent l’objet de restaurations respectueuses de leur caractère originel. La vallée retrouva son éclat d’antan, perpétuant le souvenir d’une époque où diplomatie et art de vivre se conjuguaient harmonieusement sur les hauteurs d’Alger.

Emplacement des principales résidences d’été des consuls sur les hauteurs d’Alger. Extrait de la carte du territoire d’Alger, dressée en février 1844. Source ANOM.
La vallée des consuls vue de Saint-Eugène. Photographie datant des années 1940.

(1) voir la biographie dans un article précédent.

(2) la villa fut fortement endommagée par un éboulement de terrain faisant suite à de fortes pluies.

(3) Quelques tableaux de Kenney Bowen ont traversé le temps. Dans un prochain article je présenterai ces peintures de l’épouse du Consul Schultze.

La prise de Breslau par Gerhard Kuhlman, mai 1634

Breslau en 1650, gravure de Matthäus Merian.

L’armée Suédoise s’était aventurée bien au sud de l’Allemagne et rencontrait des difficultés car loin de ses bases de Poméranie. Le Général confia une mission bien spéciale à Gerhard. Il fut chargé de rechercher des alliés au sud de la Bavière et essayer de les convaincre de venir en aide à l’armée Suédoise. Nous connaissons cette histoire car Gerhard a laissé une lettre adressée au Généralissime Baner (1), conservée aux archives de Suède. A son retour, Gerhard fait le siège de la ville de Breslau…

« Breslau le 24 mai 1634, (2)

Eminence,

J’ai été très honoré de votre lettre en date du 9 mai et reçue le 19 que j’ai reçue avec une grande fierté et une très grande reconnaissance. Nous avons été particulièrement fructueux et avons donc réussi à avancer en ces lieux, et ce grâce aux Danois qui, dans leur retraite nous ont communiqué des informations précieuses. La forêt de Streüchlende a été conquise et les plans ont été respectés. Je vous remercie des faveurs gracieuses que vous m’avez accordées (3). Notre camp a été renforcé ces jours-ci par 120 livres de provisions et de munitions en provenance d’un certain tribunal et de la garnison d’Attstark , mais je m’étais permis de demander humblement à son Excellence une aide complémentaire de 50000 livres de pain, des bouchardes (4), bêches et pioches et comme le chaland avec tout l’équipement nécessaire est arrivé promptement, nous avons pu franchir le col de Gloÿandz (5) puis remonter le fleuve de l’Oder en Silésie et au passage conquérir une que les alliés français convoitaient.

Gravure de Belsazar Hacquet (1782) premier dessin connu du Großglockner.

Le Commissaire Général de la ville de Breslau, le Colonel Witzthumb semble avoir gardé un peu de pouvoir auprès de la population, sans que l’on sache encore très bien ce qui est arrivé précisément aux Suédois. Mais Il y a plusieurs milliers de survivants et de l’argent a été collecté et envoyé au quartier général. La Suisse ne semble pas être divisée mais il est préférable de rester en paix avec eux. Récemment, ils ont franchi la frontière du col de Kreÿer à Struppen. Le Procureur de la Cour d’appel de Cologne, Caspar von Ulrich, pour qui les provinces rurales ne sont pas les moins importantes n’étaient pas moins inquiets. Tous ont été molestés par les Impériaux puis déshabillés et ont ainsi été traités très honteusement.

Je dois vous faire part également, votre Excellence de ce que j’ai entendu de la part des Saxons à Chur (6) : le blé du côté polonais de l’Oder a été saisi, emmené et mis à l’abris et il a été constaté beaucoup de résistance de la part des habitants des petites villes de Bohème. La ville de Breslau est donc considérablement réduite en provisions et la population s’était déjà plainte de beaucoup de choses auparavant car les impériaux avaient commencé à détruire et à ruiner les villes de la région, comme Reinbach, Strigen, Schweinitz et d’autres endroits. Mais à présent, tous les passages et cols de Silésie ne pourront plus à présent être empruntés par l’ennemi. Les Bohémiens vont être pris en otage par l’ennemi puissant.

Plateau en face de Breβlow, le 3 juin/24 mai 1634 »
Signé Gerhard Kuhlman.

Lettre de Gerhard Kuhlman au Généralissime Banér datée du 24 mai 1634. Archives de Suède.

(1) Johan Banér, ou encore Jean Gustavson Baner, vulgairement appelé Banier, né le 23 juin 1596 à Djursholm et mort le 10 mai 1641 à Halberstadt, est un commandant en chef suédois à l’époque de la guerre de Trente Ans.

(2) Wrocław, en allemand : Breslau, est la troisième ville de Pologne aujourd’hui par sa population (672 929 habitants), la cinquième par sa superficie (293 km2), et l’une des plus anciennement fondées (vers l’IXe – Xe siècle).

(3) Nommé, à la suite de ce coup d’éclat, Lieutenant-Colonel à l’âge de 25 ans.

(4) La boucharde est un marteau à tête découpée en « pointe-de-diamant » avec lequel le tailleur de pierre achève de tailler les pierres dures dégrossies au ciseau.

(5) Col du Grossglockner (route de haute montagne en Autriche). Le massif culmine à 2054 m d’altitude.

(6) Coire (en allemand : Chur ; en romanche : Cuira ; en italien : Coira) est une commune et une ville suisse, chef-lieu du canton des Grisons et de la région de Plessur.

La rencontre avec Saïd

(5/8) Alger, les années fondatrices (1841-1849) – décembre 1843
« Saïd, le lion du consulat de Suède. Journal « l’Illustration » du 11 janvier 1845.

En ce mois de décembre 1843, Josef gravit le chemin de la vallée des Consuls pour rendre visite au consul Schultze. Quelques mois s’étaient écoulés depuis sa dernière visite à la Calorama; les affaires du port et la fièvre des événements de l’été avaient occupé tout son temps. Schultze l’accueillit avec sa bienveillance habituelle sur la terrasse donnant sur la baie. Ils échangèrent quelques mots sur la colonie, sur l’avenir du commerce, sur la situation tendue avec le Maroc. Puis, au moment où Josef s’apprêtait à prendre congé, le consul l’arrêta d’un geste.

« Avant de partir, mon cher Kuhlman, je dois vous présenter l’autre membre important de notre consulat. Suivez-moi. »

Intrigué, Josef suivit Schultze qui descendit dans la cour intérieure du premier étage. Ils s’approchèrent d’une pièce adjacente à la salle à manger, et Josef entendit un grondement sourd qui le fit instinctivement reculer d’un pas. « N’ayez crainte, sourit Schultze, et permettez-moi de vous présenter Saïd. »

Dans l’encadrement de la porte, Josef découvrit avec stupéfaction un magnifique lion brun fauve, couché majestueusement sur les dalles fraîches. L’animal leva vers eux des yeux bordés de deux marques brunes en forme d’olive allongée qui lui donnaient un air étrangement coquet.

« Un lion ? Au consulat ? » balbutia Josef.

« Eh oui, répondit Schultze avec une évidente fierté. Saïd est arrivé ici il y a quelques mois, au printemps, quand il n’avait que trois mois. Il nous vient des montagnes de Biskara (1). Lors d’une chasse au lion dans l’Aurès (2) avec le célèbre Bombonnel (3), notre vice-consul eut pitié du petit lion qui s’était rapproché du Bordj de Seggana, l’a adopté et fait son éducation. »

Le Bordj de Seggana. Photographie prise vers 1880. Collection personnelle de l’auteur.

Saïd s’était levé et s’approchait d’eux d’une démarche souple. Schultze tendit la main et caressa la tête massive de l’animal, qui se frotta contre lui comme un chat domestique, produisant un ronronnement grave qui faisait vibrer l’air.

« Il loge ici, dans la cour intérieure, expliqua le consul. Une situation excellente pour un lion de bon appétit – juste à côté de la salle à manger ! Mais surtout, il peut voir passer tous nos visiteurs. Je suis convaincu que Saïd observe et apprend. Peut-être écrira-t-il ses mémoires un jour, qui sait ? »

Charles Bombonnel.
Charles Bombonnel (1816-1890). Collection personnelle de l’auteur.

« Il loge ici, dans la cour intérieure, expliqua le consul. Une situation excellente pour un lion de bon appétit – juste à côté de la salle à manger ! Mais surtout, il peut voir passer tous nos visiteurs. Je suis convaincu que Saïd observe et apprend. Peut-être écrira-t-il ses mémoires un jour, qui sait ? »

Josef, rassuré par la douceur manifeste de l’animal, s’avança prudemment et tendit une main hésitante. Saïd la renifla délicatement, puis poussa sa tête sous la paume du jeune homme qui, émerveillé, se mit à le caresser.

« Tout le monde aime Saïd, continua Schultze. Et comme c’est un lion qui sait vivre, il répond à ces politesses avec une grâce remarquable. Voyez comme il vous accepte déjà ! C’est un excellent juge de caractère. »

« Il est magnifique, murmura Josef. Mais… n’est-il pas dangereux ? »

« Saïd ? Dangereux ? » Schultze éclata de rire. « Laissez-moi vous raconter ce qui s’est passé il y a quelques semaines. Un jour, notre cher Saïd parut extraordinairement triste et abattu. Il refusait de manger, ne voulait rien boire. Nous étions tous très inquiets. J’ai fait venir le docteur Driant, un médecin français fort habile qui exerce ici. » Le consul s’assit sur un banc de pierre, invitant Josef à faire de même, tandis que Saïd venait poser sa tête massive sur les genoux de Schultze.

« Le docteur examina longuement Saïd. Finalement, il déclara qu’il croyait voir quelque chose sur sa lèvre inférieure. À peine avait-il avancé le bras que Saïd ouvrit la gueule de lui-même – imaginez la scène, Kuhlman ! Cette gueule énorme, ces crocs terribles ! Driant y plongea la main intrépidement, et en ramena une énorme sangsue qui s’était logée dans un des sillons horizontaux et rugueux du gosier. Le lion n’a jamais pu nous dire comment cette sangsue était arrivée là, et ne le dira probablement jamais. »

Josef regardait Saïd avec un respect nouveau.

« Saïd supporta l’opération avec un héroïsme admirable, poursuivit Schultze. Quand elle fut achevée, il vida tout d’un trait une vaste cuvette remplie d’eau fraîche, puis se mit à regarder alternativement le docteur et la sangsue son ennemi, gisante sur ces mêmes dalles de marbre et rendant tout le sang dont elle s’était gorgée. Une minute après, Saïd était d’une humeur charmante, comme vous le voyez maintenant. »

« Un lion philosophe, en somme, dit Josef en souriant. »

« Exactement ! Saïd ne mange que trois fois par jour, ce qui est raisonnable pour un personnage de son rang. Un lion comme il faut et qui a de l’aisance ne saurait faire moins sans lésinerie. En revanche, il boit souvent et beaucoup, douze ou quinze fois par jour – mais je tiens à préciser que ce n’est pas un ivrogne ! »

Les deux hommes rirent. Saïd, sentant l’atmosphère joyeuse, se mit à jouer avec une grosse corde qu’un serviteur lui lança.

« Il est très recherché de sa personne, continua Schultze. Il se laisse volontiers brosser et peigner. Cruseustolpe, notre secrétaire, s’en occupe régulièrement. Saïd n’a pas encore témoigné l’envie, à l’exemple des lions de l’Opéra, de cirer sa moustache ou de porter des gants paille et des bottes vernies. Mais qui sait ? Cela viendra peut-être avec l’âge. »

« Pourquoi gardez-vous un lion au consulat ? » demanda Josef, caressant toujours la crinière épaisse de l’animal.

Schultze devint plus sérieux. « Voyez-vous, Kuhlman, après les événements de 1823 dont je vous ai parlé, j’ai passé des années à me demander comment servir au mieux la Suède et restaurer l’honneur de ce consulat. Quand Saïd nous est arrivé au printemps, j’ai vu en lui une opportunité. Civiliser un lion sauvage de Biskara, lui apprendre les usages européens, démontrer qu’avec patience et fermeté on peut transformer même la plus féroce des créatures en compagnon docile et affectueux… N’est-ce pas une belle métaphore de ce que nous essayons de faire ici à Alger ? »

« Et puis, ajouta-t-il avec un sourire malicieux, Saïd est devenu une attraction locale. Tous les visiteurs de marque veulent voir le lion du consul de Suède. Cela donne à notre modeste consulat un prestige certain. Les autorités françaises elles-mêmes viennent régulièrement l’admirer. »

Josef acquiesça, comprenant la subtilité diplomatique de la démarche.

« Vous reviendrez souvent voir Saïd, n’est-ce pas ? dit Schultze en se levant. Il a manifestement de la sympathie pour vous. Et qui sait, peut-être aurez-vous l’occasion de mentionner à vos contacts commerciaux que le consulat de Suède abrite le lion le plus civilisé de toute l’Afrique du Nord. Ce sont ces petits détails qui font la différence dans les affaires, Kuhlman. »

Josef quitta le consulat ce jour-là avec un cadeau inattendu : la découverte de Saïd, le lion philosophe du consulat de Suède. Les leçons reçues en ces murs au fil des visites – celle de 1823 que Schultze lui avait confiée deux ans plus tôt, et maintenant celle de Saïd – formaient un portrait singulier de cet homme qui avait tout vu et tout appris en trente années algéroises. Alger est décidément une ville pleine de surprises…

Texte librement inspiré d’un article du journal « L’Illustration » en date de 11 janvier 1845.

(1) Biskra

(2) L’Aurès est une région en partie montagneuse située dans le Nord-Est de l’Algérie, caractérisée à la fois par sa riche histoire, son relief en partie montagneux et par son peuplement traditionnel, le groupe berbère des Chaouis. Remontant à l’Antiquité, le terme provient du berbère Awras (Aouras), qui signifie « fauve ». Ainsi, l’Adrar Awras se traduit littéralement par la « montagne fauve », peut-être en raison du nombre important de fauves vivant autrefois dans ces montagnes.

(3) Charles Bombonnel, né à Spoy (France) le 16 août 1816 et mort à Dijon le 3 juin 1890, est un chasseur français de félins sur le territoire actuel de l’Algérie. Il hérite des bases de la chasse de son père. À la suite de la perte de ses parents en 1831, il entame un voyage aux États-Unis d’Amérique en 1835 dans l’espoir de faire fortune. À son retour en France en 1843, il se marie et, durant cette même année, découvre la faune algérienne. Captivé par celle-ci, il prend la décision de s’installer en Algérie pour chasser la panthère et le lion.

Extrait d’une lettre autographe de Charles Bombonnel, 1862. Collection personnelle de l’auteur.