Une famille protestante au service d’une colonie
C’est la note consignée par Josef dans le journal du Consulat de Suède et Norvège le 12 juillet 1875 et relatif à l’enterrement du sujet Norvégien Herman Rustad qui m’a conduit à m’intéresser au « Pasteur Monod ».
I. Quelques définitions
Le protestantisme désigne l’ensemble des courants chrétiens issus de la Réforme du XVIe siècle, initiée par Martin Luther en Allemagne (1517) et Jean Calvin en France et en Suisse (1541). Rejetant l’autorité du pape, il fonde sa doctrine sur la seule lecture de la Bible. En France, ses deux grandes familles sont les réformés (calvinistes) et les luthériens. En Algérie coloniale, ces deux confessions coexistaient au sein d’un même organe, le consistoire luthéro-réformé, institué par ordonnance royale en 1839, fait unique en France, où elles disposaient habituellement de structures séparées.
Le consistoire est l’organe de gouvernance de chaque paroisse protestante. Institué par Calvin au XVIe siècle, il réunit le pasteur et des Anciens, ou presbytres, c’est-à-dire des laïcs élus par la communauté, chargés à la fois de la discipline morale et de la gestion de la paroisse. Sous le Concordat de 1801, les consistoires furent reconnus et intégrés au droit public français. Le pasteur n’est pas un prêtre. Il ne revendique aucun pouvoir sacré au sens catholique, et peut se marier. Serviteur de la Parole, il administre les sacrements – baptême et Sainte Cène – non comme prérogative d’une élite spirituelle, mais comme service rendu à sa communauté, qui l’a élu ou appelé. Sa mission première reste la prédication et l’accompagnement spirituel des fidèles. L’oratoire, enfin, est un lieu de prière plus modeste qu’un temple – souvent une salle aménagée dans un bâtiment existant, annexée à une école ou à un orphelinat, destinée à la célébration du culte pour une communauté restreinte.
II. La famille Monod
La famille Monod compte parmi les plus illustres dynasties protestantes de l’histoire française. Originaire du Pays de Vaud, en Suisse, elle a fourni dix-sept pasteurs à l’Église protestante en deux siècles. Parmi ses membres les plus connus figurent Adolphe Monod (1802–1856), l’un des plus grands prédicateurs réformés du XIXe siècle, et Frédéric Monod (1794–1863), fondateur de l’Union des Églises évangéliques.
La branche aînée s’était établie à Copenhague depuis le XVIIIe siècle : Jean Monod (1765–1836) y avait exercé comme pasteur de l’Église française réformée, et c’est dans cette ville que naquit son fils Guillaume, en 1800. Cette ascendance scandinave, assez rare pour un pasteur français, allait donner à la famille une sensibilité particulière pour les communautés protestantes nordiques d’Algérie. La famille comptait plusieurs branches actives simultanément. Horace Monod était pasteur à Marseille ; son frère Guillaume, formé à Genève, avait exercé dans le Midi de la France ; et son fils Charles, né en 1850, serait à son tour envoyé à Alger.
III. Guillaume Monod à Alger (1849–1853)

En 1848, le poste de pasteur-président du Consistoire d’Alger était vacant depuis près de deux ans, faute de candidats disponibles. Ce fut Horace Monod, pasteur à Marseille, qui proposa son frère Guillaume. Celui-ci accepta et fut élu le 30 mai 1849 pasteur et président du Consistoire d’Alger. Il avait quarante-neuf ans. Son passage à Alger ne dura que quatre ans, mais il fut d’une remarquable intensité. Il obtint des autorités la création de trois nouveaux postes pastoraux dans la colonie, à Bône pour le culte luthérien, à Alger et Oran pour le culte réformé, structurant ainsi pour la première fois un réseau pastoral qui dépassait la seule ville d’Alger. En 1852, il publia les « Instructions adressées aux Protestants d’Afrique par l’un de leurs pasteurs », premier guide spirituel rédigé spécifiquement pour les protestants d’Algérie.
La même année, il cofonda avec le pasteur Jacques Timothée Dürr et le membre du consistoire Thomas Brown l’orphelinat protestant de Dély-Ibrahim. Après de longues négociations avec le préfet d’Alger, l’ancien camp militaire de Dély-Ibrahim fut concédé à titre gratuit le 11 février 1852 ; les premiers garçons y furent installés le 1er juillet suivant. L’institution, née du travail commun de ces trois hommes, allait marquer durablement la vie protestante en Algérie. Souffrant d’une ophtalmie sévère contractée sous le soleil algérois, Guillaume Monod quitta Alger en 1853. Il rentra en France et y poursuivit un long ministère parisien, vivant jusqu’à l’âge de quatre-vingt-seize ans, en 1896.
IV. Charles Monod à Alger (1873–1897)
Vingt ans après le départ de Guillaume, un autre Monod arriva à Alger. Charles Monod (1850–1897) était le fils d’Horace et le neveu de Guillaume. Lorsqu’il fut nommé pasteur à Alger en 1873, à vingt-trois ans à peine, il portait avec lui toute l’histoire protestante algérienne de sa famille. Marié à Pauline Grivel, il eut une fille, Julie, née en Algérie. Charles Monod exerça son ministère pendant vingt-quatre ans, le plus long de toute l’histoire du Consistoire d’Alger au XIXe siècle. Il cofonda avec un collègue le journal le « Courrier du Dimanche », première publication protestante bimestrielle en Algérie, témoignage de son souci de maintenir le lien entre des fidèles dispersés sur un vaste territoire.
Son ministère fut aussi, inévitablement, celui des deuils. Le 12 juillet 1875, c’est lui qui célébra les funérailles du jeune Norvégien Herman Rustad au cimetière de Saint-Eugène, en présence du Consul Général Josef Kuhlman et de quelques rares connaissances du défunt. Charles Monod avait vingt-cinq ans. Herman Rustad en avait vingt-trois.
Seize mois plus tard, le 13 novembre 1876, il prononça l’éloge funèbre du pasteur Dürr sur sa tombe, devant une assemblée nombreuse venue de toute l’Algérie protestante. Le Mobacher du 15 novembre 1876 reproduit intégralement ce discours, dans lequel Monod évoque les cinquante-cinq ans de ministère de son aîné dont trente-trois passés en Algérie et lui rend le titre que ses coreligionnaires lui avaient décerné de son vivant : « Apôtre de l’Algérie ». On y lit cette formule sobre et juste, qui résume une vie : « Sa tête blanche s’est inclinée sur sa table de travail, et il s’est endormi pour ne plus se réveiller que dans les demeures éternelles. »
Charles Monod décèdera à Saint-Denis du Sig dans l’Oranais le 18 avril 1897. Il fut remplacé par le pasteur Jaulmes. Son ministère avait couvert une période de profondes transformations : l’arrivée massive des Alsaciens-Lorrains après l’annexion de 1871, l’essor économique de la colonie, la diversification croissante de la communauté protestante algéroise.
V. Une présence de près d’un demi-siècle
À travers Guillaume puis Charles, la famille Monod accompagna les protestants d’Algérie pendant près d’un demi-siècle de 1849 à 1897, avec une interruption de vingt ans entre les deux ministères. Ils y fondèrent des institutions, publièrent, prêchèrent et enterrèrent leurs fidèles. Ils furent les témoins et les artisans d’une communauté singulière : cosmopolite, dispersée, souvent loin de chez elle, qui trouvait dans ce petit temple de la rue de Chartres un point d’ancrage commun.
C’est cette même communauté qui avait accueilli en son sein, au fil des années, des marins scandinaves de passage, des employés de commerce venus du Nord, des diplomates suédois et norvégiens en poste à Alger. Herman Rustad était l’un d’eux, l’un de ces anonymes que Charles Monod accompagna dignement jusqu’à leur dernière demeure, comme il l’avait fait pour d’autres avant lui, et comme il le ferait encore après.
Sources : Archives de l’Église réformée de France · Jean Volff, Revue d’Histoire du Protestantisme · Le Mobacher, 15 novembre 1876 · L’Écho d’Alger, 14 novembre 1951 · Riksarkivet Stockholm