Les premiers temples protestants d’Algérie

Une histoire plus ancienne qu’on ne le croit

On a longtemps tenu pour acquis que le temple protestant de la rue de Chartres, inauguré le jour de Noël 1845, était le premier lieu de culte protestant d’Alger et donc d’Algérie. Cette idée largement répandue est inexacte. Avant ce temple construit de toutes pièces par l’architecte Guiauchain, il y en avait eu d’autres : des lieux provisoires mais officiels, un oratoire aménagé dans une maison de banlieue, une communauté qui avait su s’organiser bien avant que la première pierre fût posée. Pour comprendre ce que fut le premier temple protestant d’Algérie, il faut remonter non pas à 1845, mais à 1835.

Avant 1830, des protestants vivaient à Alger, captifs pour la plupart, mais aussi consuls et marchands des puissances du Nord. Ils représentaient, avec les orthodoxes, près d’un tiers des esclaves chrétiens de la Régence, selon Jean Volff, mais ils étaient, précise-t-il, « spirituellement abandonnés » : les missions catholiques qui géraient les hôpitaux et les chapelles de prison ne s’étendaient pas à eux. Les protestants libres, rattachés au consulat britannique, disposaient selon les traités de 1662 d’un droit à prier, que le consul exerçait dans sa propre résidence. Il n’y avait ni temple, ni pasteur, ni communauté organisée. C’est cette absence que la demande de décembre 1834 allait, pour la première fois, chercher à combler.

Lorsque les troupes françaises débarquent à Alger en juin 1830, la question religieuse ne tarde pas à se poser. Parmi les officiers, les chirurgiens et les administrateurs qui accompagnent l’expédition, nombre d’entre eux sont protestants. Français réformés, Alsaciens luthériens et Suisses des deux confessions font partie de l’armée expéditionnaire. La Légion étrangère, créée en mars 1831 pour absorber les volontaires étrangers, grossit encore cette communauté de centaines d’Allemands, de Scandinaves, d’Européens du Nord. S’y ajoutent bientôt les premiers colons civils, les négociants, les artisans, les interprètes, et en marge de tout cela, les attachés consulaires de Suède, de Norvège, du Danemark, de Prusse et d’Angleterre. Pendant cinq ans, cette communauté dispersée n’a ni pasteur ni lieu de culte propre. Les réunions de prière se tenaient dans des maisons particulières, parfois animées par des missionnaires anglais de passage.

En décembre 1834, la communauté protestante d’Alger adresse une demande officielle aux autorités coloniales : elle veut un lieu de culte et un pasteur. La demande est accordée. Le Gouverneur général Clauzel autorise par arrêté la création d’une Église réformée libre et un temple provisoire est aménagé dans un bâtiment existant. Le 7 janvier 1836, le premier Consistoire protestant d’Alger est constitué, encore officieux mais déjà reconnu. Parmi les laïcs qui le composent figure le chef de bataillon Isaac Sol, aide de camp vétéran de la prise d’Alger, dont le nom est le premier à apparaître dans les archives de cette institution naissante.

Ce temple provisoire, dont l’adresse exacte reste à ce jour inconnue, sera le lieu de culte de la communauté pendant neuf ans. On ignore à quoi il ressemblait, dans quel quartier il était situé, s’il avait une façade reconnaissable ou s’il se fondait dans la masse des bâtiments environnants. Mais son existence est attestée sans ambiguïté par un document d’une clarté remarquable. Le 28 avril 1838, le Moniteur Algérien publie le programme officiel de la Fête du Roi, célébrée le 1er mai en l’honneur de Louis-Philippe. Parmi les festivités prévues à midi, on lit : « Prières publiques dans l’église catholique, le temple protestant, les mosquées et les synagogues. » Le temple protestant y figure aux côtés de l’église catholique, des mosquées et des synagogues, l’un des quatre lieux de culte officiellement reconnus à Alger, sept ans avant la construction de la rue de Chartres. Ce n’était pas un lieu improvisé ni une réunion privée tolérée : c’était une institution.

Le 31 octobre 1839, une ordonnance royale donne au protestantisme algérien son assise juridique définitive, en créant l’Église consistoriale pour le culte protestant d’Alger. Sa particularité, unique en France, est de réunir luthériens et réformés sous une même institution – distinction impossible à maintenir dans une communauté aussi petite et aussi mêlée. Le premier pasteur officiel, Jean-François Sautter, genevois né en 1791, préside cette assemblée jusqu’en 1847. Le Consistoire d’Alger tient ses séances et ses bureaux dans des locaux proches de l’emplacement qui accueillera bientôt le temple de la rue de Chartres. L’Alger pratique de 1863 signale d’ailleurs que le « Consistoire central protestant » était domicilié rue Palma, n°2 — l’artère qui longeait le futur temple sur son côté.

Pendant ce temps, loin du centre d’Alger, un autre lieu de culte protestant prend forme à l’ouest. Par ordonnance du 10 juillet 1842, les autorités créent un poste pastoral luthérien destiné à la communauté germanique et alsacienne installée à Dély-Ibrahim, alors petit village agricole à une heure de marche de la ville. Le pasteur Jacques Timothée Dürr, alsacien d’origine, débarqua à Alger le 18 janvier 1844 avec sa femme et ses sept enfants, et prit ses fonctions trois jours plus tard. Sa paroisse n’avait pas de temple : il officiait dans une grande maison louée par le Gouvernement général pour 3 000 francs annuels, dont le rez-de-chaussée avait été converti en salle de culte. Ce dispositif portait le nom modeste d’oratoire, mais c’était, dans la réalité, une Église à part entière, avec ses fidèles, ses cérémonies, sa vie propre. Dürr n’allait pas s’en tenir là : il parcourait le territoire avec une énergie remarquable, fondant successivement les communautés de Douéra et de Blida, avant d’être nommé à Alger en 1850, puis d’étendre son action jusqu’à la province de Constantine. Le Mobacher du 15 novembre 1876 lui décerna, à l’heure de ses funérailles, le titre que ses coreligionnaires lui avaient donné de son vivant : « Apôtre de l’Algérie ». Le pasteur Charles Monod, dans son éloge funèbre, le dit en une phrase : « De La Calle à Oran, d’Alger à Biskra, aucun groupe de coreligionnaires ne s’est trouvé en dehors du cercle de sa bienfaisante activité. »

L’orphelinat de Delly Ibrahim.

C’est dans ce contexte – une communauté organisée de longue date, un consistoire en place depuis six ans, plusieurs lieux de culte existants – que l’architecte Guiauchain construisit, entre 1844 et 1845, le premier temple protestant spécialement édifié à cet usage en Algérie. Le bâtiment s’élevait à l’angle de la rue de Chartres et de la rue Palma, dans un quartier central d’Alger alors en pleine construction car les maisons voisines ne dataient elles-mêmes que de 1843. La façade s’inspirait de l’église de la rue Grignan à Marseille. Marcel Paviot, qui en fit la description en 1951 dans L’Écho d’Alger, l’évoquait comme une Madeleine de Paris en miniature : un portique à quatre colonnes cannelées d’ordre toscan, un fronton sobre portant les mots gravés « Au Christ rédempteur ». L’ensemble disait sans emphase ce qu’il était : un lieu de prière, pas un monument. L’intérieur, aux lignes sévères, pouvait recevoir 350 fidèles, et une galerie haute était réservée aux chantres qui, chaque dimanche, donnaient à la cérémonie sa couleur musicale.

Le temple fut inauguré le jour de Noël 1845 par le comte Eugène Guyot, directeur des affaires civiles d’Algérie. La cérémonie était à l’image de la communauté : bilingue, biculturelle, délibérément inclusive. Deux cultes se tinrent simultanément — l’un en français, présidé par le pasteur Sautter, l’autre en allemand, présidé par le pasteur Dürr. Sur la table de communion avait été déposée une Bible offerte par la Duchesse d’Orléans, épouse du fils de Louis-Philippe, que le gouverneur général Jonnart fera ultérieurement classer comme pièce historique. L’entrée principale donnait sur la rue de Chartres. L’entrée annexe et la loge du concierge se trouvaient la rue de Palma, au n°1 adresse que l’on retrouve dans L’Akhbar du 21 décembre 1848, qui invitait les protestants d’Alger à venir s’inscrire sur le registre électoral du consistoire « chez le concierge du Temple, rue Palma, n°1 ». Les bureaux administratifs occupaient le n°2 de la même rue. Le temple et le consistoire formaient ainsi un seul ensemble, tournant ses deux façades vers deux rues parallèles.

La rue de Chartres posait ses propres difficultés. Artère étroite et souvent encombrée, elle était le dimanche matin un vrai parcours d’obstacles. Le pasteur Chatonney, dans un rapport conservé par les archives de la paroisse, en fit un tableau sans ménagement : « Située jadis dans le quartier aisé de la vieille ville française, l’église de la rue de Chartres disparaît aujourd’hui dans une véritable cour des miracles et, le dimanche, il faut presque jouer des coudes pour atteindre le porche encombré par les mendiants et les marchands ambulants. » On avait fini par protéger l’entrée d’une grille de fer. Les grandes cérémonies n’en succédèrent pas moins aux cérémonies ordinaires. Le 1er août 1853 s’y tint la distribution des prix de l’école protestante, présidée par le préfet Jaubert-Mézeray en présence de M. Duval, inspecteur d’Académie, et du général Chabot-Latour. Des décennies plus tard, le même temple accueillit les obsèques du Premier ministre malgache Rainilaiarivony (17 juillet 1896), de la princesse Rasindranoro (9 décembre 1901) et de la reine Ranavalo (24 mai 1917) – rappel que le protestantisme en Algérie au XIXe siècle touchait aussi, par les accidents de l’exil et les hasards de la politique coloniale, aux rives lointaines de l’Océan Indien. Sur les murs de l’intérieur, des plaques commémoratives rappelaient les noms des grands bienfaiteurs de l’Église : le pasteur Sautter, qui avait fondé les premières structures pastorales algériennes ; le pasteur Dür – ainsi orthographié dans l’article de Paviot – qui avait levé des fonds en Europe pour l’orphelinat de Dély-Ibrahim ; et le pasteur Caron, aumônier militaire tombé pendant la guerre de 1939-1945.

Après l’indépendance algérienne, le temple fut désaffecté, puis occupé par l’Organisation nationale des aveugles algériens, avant de se dégrader lentement. La rue de Chartres était devenue rue du Docteur Charles-Aboulker, puis rue Amar El Kama. Au n°15 de cette rue, les quatre colonnes toscanes et le fronton portant l’inscription « Au Christ rédempteur » sont encore debout.

Sources : Moniteur Algérien, 28 avril 1838 · L’Akhbar, 21 décembre 1848 · L’Écho d’Alger, 14 novembre 1951 (Marcel Paviot) · Jean Volff, Revue d’Histoire du Protestantisme · Le Mobacher, 15 novembre 1876 · Judaicalgeria.com · temples.free.fr

L’assassinat de Gustave III : Un tournant pour la Suède

Article publié initialement le 21 janvier 2026 et enrichi le 17 mai.

Dans la nuit du 16 au 17 mars 1792, un coup de pistolet retentit dans l’Opéra Royal de Stockholm. Gustave III, roi de Suède, s’effondre lors d’un bal masqué, victime d’un complot fomenté par une noblesse qu’il avait osé dépouiller de ses privilèges. Il mourra treize jours plus tard. L’événement choqua toute l’Europe. Mais que savons-nous du regard que portèrent les Kuhlman sur cet assassinat ? La famille était alors bien installée à Stockholm, nobles de titre, marchands de condition, proches des cercles cultivés de la capitale suédoise. Étaient-ils du côté du roi ou de celui des conjurés ? Une lettre conservée aux Archives Royales de Suède, écrite quatre jours après l’attentat par Johan Peter Kuhlman, apporte une réponse.

Le Roi Gustave III, dessin de Pehr Horberg datant de 1779
Le Roi Gustave III, dessin de Pehr Horberg daté de 1779.

Gustave III de Suède, né le 24 janvier 1746 à Stockholm est mort assassiné le 29 mars 1792 dans cette même ville. Il est roi de Suède et grand-duc de Finlande du 12 février 1771 jusqu’à son assassinat. Parlant et écrivant parfaitement le français, Gustave III est un souverain francophile, adepte de la philosophie des Lumières. Il admire Beaumarchais, Marmontel et Voltaire. Il visite à deux reprises la Cour de Versailles, qui lui réserve le meilleur accueil. Patron des arts, il entretient une troupe de comédiens, de chanteurs et de danseurs français. En 1773, il crée la première troupe d’opéra de Suède et fait bâtir le premier opéra royal de Stockholm, qui sera inauguré en 1782. Il favorisa la diffusion en Suède d’œuvres d’art françaises.

Sur la scène internationale, Gustave III fut le premier chef d’État neutre à reconnaître l’indépendance des États-Unis en 1782. En 1784, il obtint de la France l’île de Saint-Barthélemy, dont le bourg principal fut rebaptisé Gustavia en son honneur, un nom qu’il porte encore aujourd’hui.

extrait lettre de Johan Peter Kuhlman à son oncle Johan au sujet de l'assassinat de Gustave III 1792

Les archives Royales de Suède contiennent une lettre intéressante de Johan Peter Kuhlman (1767-1839) à son oncle, Johan (1738-1806) qui l’éleva ayant perdu son père très jeune. Johan Peter est le père de Josef, futur Consul Général de Suède et Norvège à Alger. Cette intéressante lettre est écrite à une période cruciale, alors le Roi, Gustave III venait de subir un attentat et alors qu’il était entre la vie et la mort. Alors qu’il réduisait le pouvoir des nobles et imposait son absolutisme, de nombreux nobles en Suède commencèrent à mépriser le roi et complotèrent activement contre lui.

Les raisons du complot

Dès 1772, Gustave III avait réalisé un coup d’État pour gouverner en souverain absolu, abolissant la torture, réformant la justice et libéralisant l’économie. Soutenu par le peuple, il était en revanche de plus en plus redouté par la noblesse. En 1789, il porta le coup fatal aux privilèges aristocratiques en promulguant l’Acte d’Union et de Sécurité, qui accordait à tous les Suédois – roturiers inclus – l’égalité des droits et l’accès aux fonctions publiques. La noblesse, humiliée et dépossédée, fomente alors un complot. Plusieurs grands noms s’y engagent, dont les comtes Claes Horn et Adolf Ribbing. Quelques jours avant le bal, le roi reçut une lettre anonyme rédigée en français l’avertissant du danger :

« Il y a des personnes qui ne respirent que la haine et la vengeance contre vous, au point même de vouloir vous assassiner. Différez ce bal jusqu’à des temps plus convenables… »

Ses proches le supplièrent de ne pas paraître en public, ou au moins de porter une cotte de maille. Le souverain refusa.

Le 16 mars 1792, alors que le roi assistait à un bal masqué (1) à l’opéra royal de Stockholm, l’assassin Jacob Johan Anckarström (2) tira sur le roi dans le dos (3). Gustave III mourut treize jours plus tard d’une septicémie. La lettre est écrite le 20 mars, quatre jours après la tentative d’assassinat… Gustave III agonisera encore pendant neuf jours.

Et les Kuhlman, de quel côté étaient-ils ?

Les archives suédoises ont préservé une lettre de Johan Peter Kuhlman, père de Josef, futur consul général à Alger, qui répond très clairement à cette question. Bien qu’anoblie en 1649 par la reine Christine de Suède et inscrite au Riddarhuset sous le n°467, la branche Kuhlman de Norrköping avait progressivement quitté les armes pour le commerce, devenant cette noblesse commerçante que Johan Kuhlman (1738-1806) interrogeait lui-même dans ses lectures. Leur position face aux réformes de Gustave III aurait pu être complexe. Elle ne l’était pas.

Johan Peter Kuhlman (1767–1839)

L’auteur de cette lettre remarquable mérite qu’on s’y arrête. Johan Peter Kuhlman naît en 1767 à Stockholm. Il est le fils de Henrik Kuhlman (1731–1771), mort alors que Johan Peter n’avait que quatre ans, et neveu du grand négociant et mécène Johan Kuhlman (1738–1806), qui l’éleva et le forma au commerce. C’est au sein de ce cercle Kuhlman, réunissant lettrés, artistes et commerçants autour d’un idéal des Lumières, qu’il grandit.

Il embrasse une carrière dans les finances publiques et occupe le poste de Kamerarer (Chambellan) à l’Office de la Dette Suédoise(Skuldkontoret), entre les années 1800 et 1820. Il épouse Inga Näsbom (1776–1852), et devient le père de Josef Kuhlman, né le 2 janvier 1809, futur premier courtier maritime assermenté à Alger (1844), puis Consul Général de Suède et de Norvège en 1873. En mars 1792, Johan Peter a vingt-cinq ans. Sa lettre à son oncle, écrite quatre jours après l’attentat alors que le roi agonise encore, est un témoignage direct et rare de l’état d’esprit de Stockholm en ces jours troublés.

La lettre

Stockholm, le 20 mars 1792,

Je ne sais si ma lettre par courrier de première classe est arrivée. A mon oncle, je peux aussi mentionner qu’ils ont reçu une réponse à la lettre qu’Arosenius m’a envoyée, que j’ai reçu une somme d’argent de 35,24 Ryksdalers et que les lettres qui y étaient contenues, ont été retirées précédemment. Avec ce courrier, j’ai aussi reçu une lettre de mon oncle du 16 mars. Ils ont demandé 15 acres que Ratin a déclaré à Arosenius et il y fait réfèrence . Les projets de loi pour le démembrement des terres suivent ici. Je n’ai pas obtenu de bons conseils de la part d’Apirrci ou d’un autre fabricant, et j’ai été contraint de suivre les conseils de M. Misiag, qui les a également homologués pour obtenir un bon prix, c’est quelqu’un de précis.

Ici aussi ont été vendus pour 35 Ryksdalers : une palette de barils et pour 26 dalers – à la place du vieux « Ryllmarne » à 35 dalers mais je n’ai pas encore reçu la palette de barils de sable à 24 dalers ; , ceci sera envoyé plus tard. Au cours des 35 derniers jours, Min Farbror a été crédité.

Mon oncle est-il informé du tragique attentat qui est arrivé à notre gracieux seigneur ? Dans la nuit du vendredi au samedi, il fut blessé au pistolet par une âme abandonnée de Dieu, un capitaine congédié nommé Anckarström; mais il ne fut pas rendu infâme de ce crime inouï, car beaucoup, en effet, ne furent pas malheureux de cet acte qu’ils considèrent comme une merveille purificatrice.
Dieu a été clément, cependant, car le roi n’est pas encore sur le point de la mort, car nous avons encore besoin de lui vivant, bien qu'il soit connu qu’il peut avoir des travers. On dit que la grenaille de plomb est assez redoutable et qu’une deuxième balle est logée dans une zone du corps. Dieu, qui a tout le pouvoir entre ses mains, aidera Le Roi et tous les autres !

Le navire de Callvagen est arrivé samedi. La nuit dernière, nous avons fait l’éloge de Lisjamenaus. Il est heureux et joyeux, et pourra bientôt voyager, car aujourd’hui les taxes de douanes sont réduites. Il sera bientôt à la maison, et quand il rentrera, il sera entendu. Il est venu à mentionner une mademoiselle Kempe, chez elle à Söderhamn, qui a un enfant de plus, et qui a bien grandi.

Dans l’espoir d’avoir un peu de succès que la dernière fois, je peux faire une tournée du Norrland ce printemps.

A la vie, à la mort
Fidèlement

J.P. Kuhlman

PS : Dans le cas où cette lettre est authentique, je vous promets humblement que je ne l’accepterai pas. Les feuillets d’aujourd’hui ont été imprimés et signés à nouveau pour les besoins de cette affaire.

(1) Une postérité artistique mondiale. L’assassinat de Gustave III inspira durablement le monde de l’opéra. Dès 1833, le compositeur français Daniel-François-Esprit Auber crée Gustave III, ou Le Bal Masqué au Grand Opéra de Paris, sur un livret d’Eugène Scribe. C’est ensuite Giuseppe Verdi qui immortalise l’événement avec Un ballo in maschera (Un bal masqué), créé le 17 février 1859 au Teatro Apollo de Rome. Le livret fut d’abord refusé par les censeurs napolitains — on n’assassinait pas un roi sur scène, dans un contexte européen agité par les mouvements révolutionnaires. L’action fut finalement transposée à Boston pour contourner la censure. Ce n’est qu’à partir des années 1950 que les mises en scène revinrent progressivement au cadre historique original : Stockholm, 1792.

Jacob Johan Anckarström, né à Roslagen le 11 mai 1762 et mort à Stockholm le 27 avril 1792, est un militaire suédois, assassin du roi Gustave III.
Jacob Johan Anckarström, vers 1792

(2) Jacob Johan Anckarström, né à Roslagen le 11 mai 1762 et mort à Stockholm le 27 avril 1792, est un militaire suédois, assassin du roi Gustave III. Il fut arrêté le lendemain de l’attentat, qui eut lieu lors d’un bal masqué à l’Opéra royal de Stockholm le 16 mars 1792. Il avoua rapidement son crime et fut condamné le 16 avril 1792 à être enchaîné et flagellé publiquement pendant trois jours dans trois endroits différents de la ville. Le 27 avril 1792, sa main droite fut tranchée, il fut décapité, puis son corps écartelé.

(3) D’après les archives judiciaires, l’arme avait été délibérément chargée de deux balles, de clous de tapissier et d’éclats de plomb afin de provoquer le maximum de dégâts et rendre la septicémie inévitable — ce qu’Anckarström confessa lui-même lors de son procès. Après le coup de feu, à peine remarqué dans le bruit de la salle — la musique continua de jouer —, Anckarström lâcha son arme sur le sol, cria « au feu » et tenta de se fondre dans la foule. Mais les gardes avaient déjà fermé les portes de l’opéra. Il fut identifié dès le lendemain matin grâce à un armurier qui avait réparé ses pistolets et le reconnut formellement. Anckarström avoua aussitôt son crime.
Ses principaux complices, les comtes Horn et Ribbing, furent déchus de leurs titres et biens, et expulsés du royaume.

Les Pasteurs Monod en Algérie (1849–1897)

Une famille protestante au service d’une colonie

C’est la note consignée par Josef dans le journal du Consulat de Suède et Norvège le 12 juillet 1875 et relatif à l’enterrement du sujet Norvégien Herman Rustad qui m’a conduit à m’intéresser au « Pasteur Monod ».

I. Quelques définitions

Le protestantisme désigne l’ensemble des courants chrétiens issus de la Réforme du XVIe siècle, initiée par Martin Luther en Allemagne (1517) et Jean Calvin en France et en Suisse (1541). Rejetant l’autorité du pape, il fonde sa doctrine sur la seule lecture de la Bible. En France, ses deux grandes familles sont les réformés (calvinistes) et les luthériens. En Algérie coloniale, ces deux confessions coexistaient au sein d’un même organe, le consistoire luthéro-réformé, institué par ordonnance royale en 1839, fait unique en France, où elles disposaient habituellement de structures séparées.

Le consistoire est l’organe de gouvernance de chaque paroisse protestante. Institué par Calvin au XVIe siècle, il réunit le pasteur et des Anciens, ou presbytres, c’est-à-dire des laïcs élus par la communauté, chargés à la fois de la discipline morale et de la gestion de la paroisse. Sous le Concordat de 1801, les consistoires furent reconnus et intégrés au droit public français. Le pasteur n’est pas un prêtre. Il ne revendique aucun pouvoir sacré au sens catholique, et peut se marier. Serviteur de la Parole, il administre les sacrements – baptême et Sainte Cène – non comme prérogative d’une élite spirituelle, mais comme service rendu à sa communauté, qui l’a élu ou appelé. Sa mission première reste la prédication et l’accompagnement spirituel des fidèles. L’oratoire, enfin, est un lieu de prière plus modeste qu’un temple – souvent une salle aménagée dans un bâtiment existant, annexée à une école ou à un orphelinat, destinée à la célébration du culte pour une communauté restreinte.

II. La famille Monod

La famille Monod compte parmi les plus illustres dynasties protestantes de l’histoire française. Originaire du Pays de Vaud, en Suisse, elle a fourni dix-sept pasteurs à l’Église protestante en deux siècles. Parmi ses membres les plus connus figurent Adolphe Monod (1802–1856), l’un des plus grands prédicateurs réformés du XIXe siècle, et Frédéric Monod (1794–1863), fondateur de l’Union des Églises évangéliques.

La branche aînée s’était établie à Copenhague depuis le XVIIIe siècle : Jean Monod (1765–1836) y avait exercé comme pasteur de l’Église française réformée, et c’est dans cette ville que naquit son fils Guillaume, en 1800. Cette ascendance scandinave, assez rare pour un pasteur français, allait donner à la famille une sensibilité particulière pour les communautés protestantes nordiques d’Algérie. La famille comptait plusieurs branches actives simultanément. Horace Monod était pasteur à Marseille ; son frère Guillaume, formé à Genève, avait exercé dans le Midi de la France ; et son fils Charles, né en 1850, serait à son tour envoyé à Alger.

III. Guillaume Monod à Alger (1849–1853)
Le Pasteur Guillaume Monod (1800-1893) par Nadar.

En 1848, le poste de pasteur-président du Consistoire d’Alger était vacant depuis près de deux ans, faute de candidats disponibles. Ce fut Horace Monod, pasteur à Marseille, qui proposa son frère Guillaume. Celui-ci accepta et fut élu le 30 mai 1849 pasteur et président du Consistoire d’Alger. Il avait quarante-neuf ans. Son passage à Alger ne dura que quatre ans, mais il fut d’une remarquable intensité. Il obtint des autorités la création de trois nouveaux postes pastoraux dans la colonie, à Bône pour le culte luthérien, à Alger et Oran pour le culte réformé, structurant ainsi pour la première fois un réseau pastoral qui dépassait la seule ville d’Alger. En 1852, il publia les « Instructions adressées aux Protestants d’Afrique par l’un de leurs pasteurs », premier guide spirituel rédigé spécifiquement pour les protestants d’Algérie.

La même année, il cofonda avec le pasteur Jacques Timothée Dürr et le membre du consistoire Thomas Brown l’orphelinat protestant de Dély-Ibrahim. Après de longues négociations avec le préfet d’Alger, l’ancien camp militaire de Dély-Ibrahim fut concédé à titre gratuit le 11 février 1852 ; les premiers garçons y furent installés le 1er juillet suivant. L’institution, née du travail commun de ces trois hommes, allait marquer durablement la vie protestante en Algérie. Souffrant d’une ophtalmie sévère contractée sous le soleil algérois, Guillaume Monod quitta Alger en 1853. Il rentra en France et y poursuivit un long ministère parisien, vivant jusqu’à l’âge de quatre-vingt-seize ans, en 1896.

IV. Charles Monod à Alger (1873–1897)

Vingt ans après le départ de Guillaume, un autre Monod arriva à Alger. Charles Monod (1850–1897) était le fils d’Horace et le neveu de Guillaume. Lorsqu’il fut nommé pasteur à Alger en 1873, à vingt-trois ans à peine, il portait avec lui toute l’histoire protestante algérienne de sa famille. Marié à Pauline Grivel, il eut une fille, Julie, née en Algérie. Charles Monod exerça son ministère pendant vingt-quatre ans, le plus long de toute l’histoire du Consistoire d’Alger au XIXe siècle. Il cofonda avec un collègue le journal le « Courrier du Dimanche », première publication protestante bimestrielle en Algérie, témoignage de son souci de maintenir le lien entre des fidèles dispersés sur un vaste territoire.

Son ministère fut aussi, inévitablement, celui des deuils. Le 12 juillet 1875, c’est lui qui célébra les funérailles du jeune Norvégien Herman Rustad au cimetière de Saint-Eugène, en présence du Consul Général Josef Kuhlman et de quelques rares connaissances du défunt. Charles Monod avait vingt-cinq ans. Herman Rustad en avait vingt-trois.

Seize mois plus tard, le 13 novembre 1876, il prononça l’éloge funèbre du pasteur Dürr sur sa tombe, devant une assemblée nombreuse venue de toute l’Algérie protestante. Le Mobacher du 15 novembre 1876 reproduit intégralement ce discours, dans lequel Monod évoque les cinquante-cinq ans de ministère de son aîné dont trente-trois passés en Algérie et lui rend le titre que ses coreligionnaires lui avaient décerné de son vivant : « Apôtre de l’Algérie ». On y lit cette formule sobre et juste, qui résume une vie : « Sa tête blanche s’est inclinée sur sa table de travail, et il s’est endormi pour ne plus se réveiller que dans les demeures éternelles. »

Charles Monod décèdera à Saint-Denis du Sig dans l’Oranais le 18 avril 1897. Il fut remplacé par le pasteur Jaulmes. Son ministère avait couvert une période de profondes transformations : l’arrivée massive des Alsaciens-Lorrains après l’annexion de 1871, l’essor économique de la colonie, la diversification croissante de la communauté protestante algéroise.

V. Une présence de près d’un demi-siècle

À travers Guillaume puis Charles, la famille Monod accompagna les protestants d’Algérie pendant près d’un demi-siècle de 1849 à 1897, avec une interruption de vingt ans entre les deux ministères. Ils y fondèrent des institutions, publièrent, prêchèrent et enterrèrent leurs fidèles. Ils furent les témoins et les artisans d’une communauté singulière : cosmopolite, dispersée, souvent loin de chez elle, qui trouvait dans ce petit temple de la rue de Chartres un point d’ancrage commun.

C’est cette même communauté qui avait accueilli en son sein, au fil des années, des marins scandinaves de passage, des employés de commerce venus du Nord, des diplomates suédois et norvégiens en poste à Alger. Herman Rustad était l’un d’eux, l’un de ces anonymes que Charles Monod accompagna dignement jusqu’à leur dernière demeure, comme il l’avait fait pour d’autres avant lui, et comme il le ferait encore après.

Sources : Archives de l’Église réformée de France · Jean Volff, Revue d’Histoire du Protestantisme · Le Mobacher, 15 novembre 1876 · L’Écho d’Alger, 14 novembre 1951 · Riksarkivet Stockholm

Cornelia van Sypesteyn

Dans des précédents articles j’ai expliqué comment j’ai pu retrouver la trace de Cornelia van Sypesteyn, épouse du colonel Bohm et sœur de Gertrud épouse de Johan Kuhlman. Gertrud ayant émigré en Ingrie, province Suédoise, son nom de famille avait été transformé en « von Sipstein » ce qui m’avait mené dans une impasse empêchant de retrouver ses origines. Cette découverte majeure me permit d’élucider l’enigme de l’origine de l’épouse de Johan Kuhlman et mon ancêtre directe.

Portrait de Cornelia van Sypesteyn.

Outre son portrait présenté dans le livret relatif aux 600 ans de la ville de Jacobshagen et au château de Saatzig, un lieu important pour l’histoire familiale où à été enterré le colonel Bohm et où est mort Gerhard Kuhlman (1609-1637), frère de Johan, on possède une autre trace de Cornelia dans une lettre qu’elle envoya à Johann Oxenstierna, fils du grand chancelier et futur Gouverneur de Poméranie. Dans celle-ci, écrite un mois après la mort de son mari, elle implore son aide.

Lettre de la veuve Cornelia von Spypesteen, épouse de Jacob Bohm, a Johann Oxenstierna (fils du grand chancelier Axel oxenstierna)

Saatzig, le 16 septembre 1643

Très noble et illustre Seigneur Légat, grand et puissant patron, etc.

Après vous avoir adressé mes salutations les plus respectueuses, je ne peux cacher à Votre Grâce et Excellence de quelle manière le bon Dieu m’a récemment, par la mort inattendue et lamentable de mon cher et regretté époux, plongée dans le triste état de veuvage, ce qui m’a fait tomber dans une grande misère et dans des dettes considérables, de sorte que je ne sais presque plus, avec mes pauvres petits enfants orphelins et sans éducation, où me tourner ni où aller — si ce n’est à Gutschow (1), ce bien que Votre Grâce et Excellence ont bien voulu attribuer et céder à mon défunt mari et à ses héritiers au nom de Sa Majesté Royale.

Or il se murmure ici ou là que l’on pourrait me priver, moi et mes pauvres enfants, dudit domaine. Si cela devait arriver, je ne saurais de quelle façon subvenir à mes besoins et à ceux des miens — encore moins comment rembourser mes dettes — et je serais ainsi sans aucun doute la veuve la plus misérable et la plus infortunée qui soit sur cette terre.

C’est pourquoi ma très amicale et très humble prière s’adresse à Votre Excellence et Grâce : veuillez me maintenir gracieusement à Gutschow et m’aider à obtenir de Sa Majesté Royale la confirmation de la donation mentionnée ci-dessus, afin que je puisse nourrir honnêtement et décemment moi-même et les miens. Ce que Dieu, en tant que Père des veuves et des orphelins et rémunérateur de tout bien, saura certainement rendre richement à Votre Grâce et Excellence.

Sur ce, je confie Votre Grâce et Excellence ainsi que leur bien-aimée épouse, ma gracieuse Comtesse et Dame, à la protection divine.

Ecrit à Saazig, le 16 septembre de l’an 1643.

A Votre Grâce et Excellence la très humble

Cornelia van Spypesteen, veuve laissée par feu Jacob Bhoom.

J’ai pu retrouver l’acte de baptême de Cornelia van Sypesteyn aux archives des Pays-Bas. Il est daté du 22 février 1602 à Hillegom, propriété des van Sypesteyn aux Pays-Bas. Ainsi que l’acte de mariage de Cornelia et Jacob Bohm en date de 1629.

Acte de baptème de Cornelia van Sypesteyn le 22 février 1604.
Acte de mariage de Cornelia van Sypesteyn et Jacob Larsson Bohm en 1629. Archives des Pays-Bas.

(1) Gützkow : une ville au cœur de la Poméranie historique, est une ville située dans le nord-est de l’Allemagne, dans le Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale (Mecklenburg-Vorpommern). Elle appartient à l’arrondissement de Vorpommern-Greifswald et se trouve à environ 15 kilomètres au sud de Greifswald, sur la rive nord de la rivière Peene. Ses coordonnées géographiques sont 53°57′ N / 13°25′ E, et son code postal est le 17506. Du point de vue historique, Gützkow occupe une place singulière dans la région. Elle fut en effet la ville centrale du Comté médiéval de Gützkow, un territoire qui joua un rôle important dans l’organisation politique et administrative de la Poméranie au Moyen Âge. À l’issue de la guerre de Trente Ans (1618–1648), Gützkow fut intégrée à la Poméranie suédoise, dans le cadre des traités de paix qui redessinèrent la carte de l’Europe du Nord. Ce lien avec la Suède est particulièrement significatif dans le contexte des archives militaires et historiques liées aux officiers suédois ayant servi en Poméranie durant cette période. Ce n’est qu’en 1815, à la suite du Congrès de Vienne, que la ville fut rattachée au Royaume de Prusse, marquant ainsi une nouvelle étape dans son histoire. Aujourd’hui ville modeste de quelque 3 000 habitants, Gützkow conserve les traces de ce passé pluriséculaire et demeure un témoin précieux de l’histoire poméranienne.

Lettres de change, banquiers et réseaux de confiance

D’après la correspondance Kuhlman-Almquist (4/10)

Une lettre de commerce du XIXe siècle, c’est aussi une machine financière. Derrière les poutres et les planches, la correspondance Kuhlman–Almquist met en lumière tout un système de règlement, un réseau de papier qui relie Alger à Stockholm en passant par Paris, Marseille et quelques grandes maisons de banque protestantes.

La lettre de change, instrument universel

Dans ce commerce, on ne paie pas en espèces. On paie en « effets de commerce » : des lettres de change, des traites, des reversaux. Un acheteur algérois signe une traite à 4 ou 5 mois de la date du connaissement, payable à Paris, et Almquist à Stockholm encaisse à l’échéance. Kuhlman décrit ce circuit avec une précision d’horloger dans une lettre de novembre 1871 :

« Mes acheteurs acceptent les traites de M.B. (Min Bror) payables à Paris à 4 mois de la date du connaissement, à condition que le navire ait passé l’Øresund. Car si le navire est retenu ou bloqué, l’affaire tombe. »

La clause de l’Øresund garantit à l’acheteur algérois que la marchandise a effectivement quitté la Baltique, protection contre les tirages sur des cargaisons hypothétiques ou bloquées dans les glaces.

Exemple de lettre de change datée de 1901.
Les traites, au centime près

Ce qu’il y a de remarquable chez Kuhlman, c’est que dans le chaos de 1871, entre la révolte Mokrani et les poutres pourries, il tient ses comptes au centime près. Il débite Almquist de 13,50 francs de droits de timbre sur des traites de 27 000 francs – soit exactement 0,05 %, le taux réglementaire. Il paie « Prima et Secunda » – les deux exemplaires d’une lettre de change envoyés par courriers séparés pour pallier une perte en transit et note le coût : 43 francs exactement, portés au débit du compte d’Almquist.

Quand les résultats sont mauvais, il ne les cache pas non plus. Le produit de la cargaison de l’Amélie, des lattes arrivées trop tard, bradées dans un marché paralysé par l’insurrection, est tellement dérisoire que Kuhlman l’annonce avec une ironie amère qu’on entend encore aujourd’hui :

« Soumettre de tels comptes de vente que ceux de l’Amélie est au plus haut point désagréable et les recevoir l’est encore plus. »

Quand en revanche la négociation porte sur de grandes quantités et qu’une fenêtre de prix s’ouvre, il n’hésite pas à proposer une alternative créative en quelques mots. Pour la cargaison commandée par son client Lépine en avril 1873, il télégraphie à Almquist :

« J’accepte 120 Standards de poutres à 95 centimes. Si le prix à 90 est impossible, ajoutons 40 Standards de planches à 70 centimes. »

Mallet Frères, la banque de confiance protestante

Le principal relais financier de Kuhlman à Paris est la maison Mallet Frères & Cie, l’une des plus anciennes banques privées d’Europe, fondée en 1713 par des huguenots normands réfugiés à Genève après la révocation de l’Édit de Nantes. En 1871, la Banque Mallet est au faîte de sa puissance, aux côtés des Rothschild, Hottinguer et Neuflize dans ce qu’on appelle alors la Haute Banque parisienne (1).

Ce choix n’est pas anodin. Almquist (luthérien suédois), Kuhlman (germano-scandinave) et Mallet (protestants genevois de souche) s’inscrivent dans un réseau de confiance transnational qui traverse les frontières. Dans une ville coloniale où les billets du gouvernement sont parfois refusés au paiement, avoir Mallet comme chambre de compensation, c’est avoir Paris comme garantie ultime.

Siège social de la maison Mallet de 1862 à 1928 – 37 rue d’Anjou à Paris. Musée du protestantisme.
Saulière, l’homme de référence à Alger

À Alger même, le personnage clé est M. Saullière. Kuhlman le présente en mai 1871 comme l’intermédiaire financier de référence : Almquist peut tirer sur lui directement pour 47 000 francs, payables le 30 septembre. Né en 1813 à Aubas, en Dordogne, il est l’une des figures commerciales les plus influentes d’Alger colonial à la tête de la Compagnie Algérienne Saulière, active dans le commerce des grains, des farines et l’industrie. Sa réussite fut telle que son nom marqua durablement la géographie algéroise : le « Plateau Saulière » à Mustapha-Supérieur, point de vue réputé et terminus de tramway, perpétua longtemps son souvenir. Il mourut le 1er décembre 1888 dans sa Dordogne natale. Ce que la correspondance établit avec certitude, c’est qu’en mai 1871, dans la crise la plus grave qu’ait traversée Alger depuis la conquête, Josef Kuhlman propose à un créancier suédois établi à Stockholm de garantir 47 000 francs sur la simple signature d’un homme. C’est la meilleure définition de l’influence.


(1) La Banque Mallet survivra jusqu’en 2004, date à laquelle elle sera absorbée par ABN AMRO sous le nom Neuflize OBC, après 291 ans d’existence continue.

Glossaire et géographie

Lettre de change (traite) : Titre de crédit par lequel un créancier ordonne à un débiteur de payer une somme à une date fixée.

Prima et Secunda : Pratique standard du négoce maritime — on expédiait deux exemplaires originaux d’une même lettre de change par courriers séparés. Dès que l’un était présenté au paiement, l’autre devenait nul.

Øresund : Détroit séparant la Suède du Danemark, entrée obligatoire de la mer Baltique.

Haute Banque parisienne : Réseau informel de grandes banques privées, Mallet, Rothschild, Hottinguer, Neuflize, d’origine protestante ou juive, dominant la finance internationale française au XIXe siècle.

Plateau Saulière : Quartier résidentiel d’Alger colonial, à Mustapha-Supérieur. Mentionné dans les souvenirs de nombreux habitants de l’Algérie française, notamment comme lieu de résidence de la cellule algéroise du Parti communiste dans les années 1930, dont fit partie Albert Camus.