L’Église de Novasolkka, histoire d’une paroisse d’Ingrie

Le village de Novasolkka
Evocation du petit village de Novasolkka, vers 1650.

Novasolkka (russe : Новосёлки / Novosjolki) est un village situé dans la municipalité d’Opolja, district de Jaama, oblast de Leningrad, Russie, à 2 km au nord-ouest d’Opolja, aux coordonnées 59°27’12″N, 28°48’27″E. Le village ne comptait plus que 8 habitants en 2010, vestige d’une communauté qui fut jadis bien plus vivante. La première mention connue remonte à 1499/1500 dans le livre fiscal de Vatya de Novgorod, sous le nom de Novoje. Selon Peter von Köppen, en 1848, le village abritait 63 Russes et 53 Finlandais de type Savak. Les paysans du village étaient serfs du propriétaire de la ferme jusqu’aux années 1860. En tant que municipalité de village, ils appartenaient au volost d’Opolja. En 1899, Novosolkka comptait 90 habitants : 41 Finlandais, 22 Estoniens, 21 Russes, 6 « mixtes », dont 62 luthériens.

Lien probable avec Johan Kuhlman et la famille Bornhagenhof

La proximité géographique entre les propriétés de Bornhagenhof (les villages de Radowitsa et Sirgnitza), accordés à Johan Kuhlman en 1641 et la paroisse luthérienne de Novasolkka est frappante : moins de 2 km séparent Opolja de Novasolkka, et les deux villages du domaine se trouvent dans la même zone géographique immédiate. La paroisse fut fondée à la fin des années 1670, soit une génération après la mort de Johan à Narva en 1649, mais il est tout à fait plausible que les ressources foncières des Kuhlman dans cette région, et peut-être la volonté de la veuve Gertrud van Sypesteyn ou de ses descendants, aient contribué à l’établissement de cette infrastructure religieuse luthérienne locale.

On distingue l’église de Novasolkka (orthographié Novoselka) sur cet extrait de carte intitulée « Regiones ad Sinum Finnicum Accuratissime Delineatae » datée de 1742. Source Gallica / BNF.

La Suède encourageait activement la noblesse qu’elle installait en Ingrie à soutenir et financer les paroisses luthériennes, afin d’ancrer culturellement et religieusement les colons dans ce territoire disputé, et de contrebalancer l’influence de l’Église orthodoxe. Pour les familles nobles établies dans la région, financer une paroisse locale était à la fois un acte de piété, un geste de prestige social et un investissement politique. Les archives suédoises de Stockholm pourraient contenir des documents complémentaires à ce sujet.

La paroisse luthérienne – origines et développement

La paroisse de Novasolkka fut fondée à la fin des années 1670, en remplacement de la paroisse abolie de Jaama. Elle englobait les pogostas d’Opolja et de Jastrebino dans le comté de Jaama. À la fin de l’ère suédoise, elle possédait une chapelle dans le village de Porečje, le long du Laukaanjoki.

L’Eglise de Novasolkka, dessin de 1703.

Après la reconquête russe, Novasolkka fut fusionnée avec Moloskovitsa. En 1759, elle retrouva son propre vicaire. À partir de 1825, les vicaires de Moloskovitsa et Kattila–Soikkola en assurèrent le sacerdoce, jusqu’à ce qu’en 1834 Novasolkka soit rattachée à la paroisse de Kattila, Soikkola et Novasolkka. En 1917, la paroisse comptait 1 635 membres et appartenait au décanat de Länsi-Inkeri.

L’église en bois – construction et splendeur

L’église en bois de 150 places de Novasolkka aurait été construite au XVIIIe siècle. Photographiée en 1911, puis en 1930, elle apparaît comme un édifice de bois à clocher pointu, sobre et typique de l’architecture luthérienne d’Ingrie : une nef unique, un porche d’entrée, un clocher élancé. À l’intérieur, les photographies de l’époque montrent un chœur orné d’une belle arcature en plein cintre, des stalles en bois, un autel simple mais soigné. L’intérieur de l’église avait été détruit pendant la Guerre d’Hiver lors d’une manifestation anti-finlandaise, un épisode parmi les nombreuses violences qui accompagnèrent la soviétisation forcée de la région.

L’Eglise de Novasolkka en 1930
l’Eglise de Novasolkka en 1943.
La fermeture, l’abandon, les ruines

En 1935, les services religieux cessèrent dans la paroisse de Novasolkka : les prêtres étaient officiellement interdits de séjour dans la zone frontalière. Deux ans plus tard, en 1937, l’église fut définitivement fermée par les autorités soviétiques. Elle subsistait encore, dans un état de délabrement avancé (toiture défoncée, charpente visible, murs de bois disjoints) pendant la Seconde Guerre mondiale, comme en témoigne la photographie de 1943. Après la guerre, on perdit toute trace de son sort.

Aujourd’hui, les ruines visibles dans la région ne sont plus celles de l’église en bois de Novasolkka, mais celles d’une autre église de briques dans les environs, les grandes arcades de pierre rouge et les échafaudages photographiés de nos jours témoignent d’un édifice d’une tout autre nature, plus tardif, probablement une église orthodoxe ou russo-luthérienne du XIXe siècle. L’église en bois originale de Novasolkka a, elle, vraisemblablement disparu, effondrée dans les décennies d’après-guerre.

Une église en ruine, région de Novasolkka et Sirgonitza, de nos jours.

Johan Kuhlman et ses terres d’Ingrie

Un colon suédois aux confins de l’Empire.

Je tiens à remercier chaleureusement le Dr Alexandre Vladislavovitch Dmitriev, maître de conférences à l’Université Polytechnique Pierre le Grand de Saint-Pétersbourg et chercheur senior à l’Institut de Recherches Linguistiques de l’Académie des Sciences de Russie. Ses recherches sur la localisation de Bornhagen ont permis de confirmer l’emplacement de la propriété des Kuhlman en Ingrie.

Evocation de la famille Kuhlman en Ingrie. Gertrud, née van Sypesteyn, vers 1650 avec ses enfants. A gauche, Herink (Heinrich) 11 ans. Bornhagenhof en Ingrie.
I. La terre que Johan Kuhlman reçut en récompense

En octobre 1641, la reine Christine de Suède accorde à Johan Kuhlman (vers 1600-1649) deux villages dans ce que les textes suédois appellent le comté de Pemo et Opolie (aujourd’hui la municipalité d’Opolja), dans le district de Jaama, oblast de Leningrad. Ces deux propriétés, confirmées par une seconde lettre royale datée du 10 août 1646, constituent la récompense d’une vie au service des armes.

Extrait de la carte « Ducatuum Livoniae et Curlandiae cum vicinis insulis nova exhibitio geographica » établie par Homann, Johann Baptist (1663-1724). On distingue les deux villages à droite, certes dans une orthographe différentes. Iamagorod = Jaama.

Le premier village, Ragowitza, que l’on trouve aussi orthographié Ragoditsa, Raditska, Radowitsa ou encore Radisko en Russe sur la carte ci-dessus, représentait une superficie de 9 et 1/15 Obser, soit environ 54 à 90 hectares de terres arables. Le second, Sirgonitza (Sergovitsa ou Sirgnitza dans d’autres transcriptions) couvrait 4 et 3/5 Obser, soit environ 28 à 46 hectares. L’unité de mesure, l’Obser (ou Haken, du germanique Haken, « crochet de charrue »), est la mesure cadastrale en usage dans toutes les provinces baltes de la couronne suédoise : elle évalue la capacité productive d’un domaine, et non sa surface géographique stricto sensu, raison pour laquelle la conversion en hectares varie selon la qualité des sols, entre 6 et 10 hectares par Obser selon les sources historiques. Au total, le domaine de Bornhagenhof (ou Bornhagenhoff) représentait donc entre 80 et 140 hectares de terres arables, auxquels s’ajoutaient des forêts et des pâturages étendus, portant vraisemblablement la surface totale du domaine à plusieurs centaines d’hectares. C’était une propriété substantielle et généreuse, bien au-dessus d’un fief ordinaire, correspondant à une récompense remarquable pour un officier méritant.

Trouvée au départ par déduction et à partir de la lecture de la lettre de la Reine Christine datée de 1641, la localisation du domaine a été confirmée par le Professeur Alexandre Dmitriev (2025), qui a croisé trois cartes historiques suédoises du XVIIe siècle : la carte Faber (1667), la carte EIL (1682) et la carte Dahlbergh (1683). Selon son analyse, Bornhagenhof se trouvait sur la rive de la rivière Solka, précisément au sud-est du domaine de Kerstovo, aux coordonnées approximatives 59°29′51″N 28°49′46″E, soit l’actuel établissement rural d’Opolyevskoye, dans le district de Kingisepp.

Le nom est d’origine allemande : Born (= source, puits, eau vive) + Hagen (= enclos, haie de clôture). Il existe un village du même nom en Thuringe, mentionné dès le XIVe siècle. La première occurrence du nom dans une résidence chevaleresque (Bornhof) date du XVIe siècle. Johan Kuhlman, originaire de Poméranie germanophone, a vraisemblablement nommé son domaine ingrien d’après un lieu ou une image familière de son pays natal (source : Prof Dmitriev).

Les comtés et pogosts d’Ingrie sous la domination Suédoise.
Carte basée sur l’essai de Kirkinen, 1991 p52.

Pour donner un point de comparaison : une ferme suédoise ordinaire (hemman) représentait 5 à 20 hectares ; un petit fief ingrien accordé à un sous-officier modeste couvrait 1 à 5 Obser (6 à 30 hectares). Johan, avec ses 13,7 Obser au total, se situait dans le tiers supérieur des donations militaires de la reine Christine.

Distance entre les deux propriétés et leur Environnement immédiat

Les villages de Radowitsa et de Sirgnitza appartiennent tous deux au même pogosta d’Opolja, la même circonscription administrative locale héritée du système russe d’avant la conquête suédoise. Ils se trouvent dans les hautes terres de Länsi-Inker (les plateaux de l’Ingrie occidentale), un plateau ondulé qui s’élève à une altitude modeste de 50 à 80 mètres, ce qui en fait l’un des rares reliefs de toute la région, tranchant sur les vastes plaines marécageuses environnantes. Les deux hameaux étaient proches l’un de l’autre, probablement à 5 à 8 km à vol d’oiseau, intégrés dans le même bassin agricole. La ville la plus proche est Opolja (aujourd’hui Opolye), à quelques kilomètres du domaine.

Novasolkka, la paroisse luthérienne dont Johan aurait pu être un mécène, se trouve à seulement 2 km au nord-ouest d’Opolja, soit à une distance infime du domaine de Bornhagenhof. À pied, cela représente moins d’une demi-heure de marche. Les gens du domaine fréquentaient certainement cette église comme lieu de culte naturel.

II. La route vers Narva : comment rejoindre la capitale

La géographie du chemin

Narva, ou plus exactement Ivangorod, sa jumelle sur la rive russe, est la ville garnison et le centre administratif de la région. C’est là que Johan Kuhlman sera enterré, grâce à une donation de 100 riksdalers du colonel Frans Johnstone pour sa sépulture dans l’église du château.

Narva en 1650.Merian, Matthäus (1593-1650). Cartographe. Gallica.

Le trajet depuis les propriétés de Bornhagenhof jusqu’à Narva se décomposait en deux étapes naturelles : de Opolja à Jama (aujourd’hui Kingisepp) : environ 12 à 15 km par la route forestière. Jama, appelée Yamburg plus tard sous les Russes, est le chef-lieu du comté, doté d’une forteresse, d’une église luthérienne et d’un marché. C’est l’arrêt administratif incontournable pour tout habitant de la région. Puis de Jama à Narva/Ivangorod : environ 27 à 30 km par la route principale, qui longe partiellement la rivière Luga avant de bifurquer vers l’ouest en direction de la Narva. Au total, le trajet de Bornhagenhof à Narva représentait environ 40 à 45 km par route, soit une distance à vol d’oiseau de 34 à 35 km.

Deux cartes militaires suédoises de 1688, conservées aux Archives de Guerre de Stockholm (Krigsarkivet), décrivent précisément cet axe : la Charta Öfver Landswägen igenom Iwangorods Lähn (carte de la route à travers le Comté d’Ivangorod) et la Charta Öfver Landswägen igenom Jahmo Lähn (route du Comté de Jama). Cette dernière mentionne également une route parallèle dite « Blekens » ou « Coporie road », qui longeait les terres des Bleken, voisins des Kuhlman sur la rivière Solka. (source : Prof. Dmitriev)

Durée du voyage au XVIIe siècle

Dans l’Ingrie suédoise des années 1640, les routes n’étaient que des chemins de terre, souvent à peine défrichés, traversant une forêt dense de bouleaux, d’épicéas et de pins. En été, la boue rendait les ornières profondes ; en hiver, la neige pouvait paradoxalement faciliter le voyage en traîneaux (kälke), mode de transport très répandu dans la région. À cheval, en trottant régulièrement sur une piste connue : 6 à 8 heures pour le trajet complet, en une seule journée. En chariot attelé (transport de marchandises, de grain, de bois) : avec une vitesse de marche de 3 à 4 km/h sur terrain inégal, il fallait compter une journée et demie, avec une nuit sur place à Jama. À pied : un paysan marchant à 4-5 km/h comptait généralement deux jours pour ne pas arriver épuisé. En hiver, en traîneau : la neige compactée sur les chemins permettait des vitesses supérieures, et le trajet pouvait se faire en 4 à 5 heures, ce qui explique pourquoi l’hiver était souvent la meilleure période pour les déplacements importants.

III. Les lacs, les rivières, les lieux notables

La région autour des propriétés de Johan est structurée par plusieurs éléments géographiques remarquables.

Les cours d’eau : la rivière Luga (353 km), navigable sur 182 km à partir de son embouchure dans le golfe de Finlande, constitue l’artère principale du sud de l’Ingrie. Elle coule à une vingtaine de kilomètres au sud des propriétés. Son affluent, la Laukaanjoki (appelée aussi Rossona par les Russes), coule plus près d’Opolja et était utilisée pour alimenter les moulins à eau des hameaux de la région — dont la paroisse de Novasolkka possédait une chapelle en bord de rive. La rivière Narva, au nord-est, draine le lac Peïpous et constitue une frontière naturelle imposante.

La rivière Luga

Les lacs : le terrain des hautes terres de Länsi-Inker est parsemé de petits lacs glaciaires, dont plusieurs figurent dans les cartes suédoises du XVIIe siècle. Le plus proche et le plus significatif de la région est le lac Smolkino, situé à quelques kilomètres d’Opolja. Plus au sud, à environ 80 km, le grand lac Peïpous (Чудское озеро) marque la frontière russo-suédoise, une zone stratégique et souvent disputée.

La mer : le golfe de Finlande et la baie de Narva sont à environ 52 km à vol d’oiseau au nord-ouest des propriétés. Narva, positionnée à l’embouchure de la rivière du même nom sur cette baie, était le port d’exportation naturel de toute la région. Les bois de construction et les matériaux de charpente produits dans les forêts d’Ingrie y étaient chargés sur des navires à destination d’Amsterdam, de Stockholm et de Lübeck.

Les lieux notables proches : à quelques kilomètres au nord-est d’Opolja se trouvait Kerstova (Kerstovo), un village dont le domaine seigneurial abrita plus tard une grande église en pierre. À l’ouest, Jama (aujourd’hui Kingisepp) était le bourg fortifié le plus proche, jouant le rôle de marché régional, de poste de garnison et de siège de la justice locale.

IV. Ce qu’était Saint-Pétersbourg en 1641, quand Johan arrive en Ingrie

Lorsque Johan Kuhlman reçoit ses terres d’Ingrie en 1641, Saint-Pétersbourg n’existe pas encore. À la place, sur les berges marécageuses et brumeuses du delta de la Neva, se trouve une modeste bourgade suédoise : Nyen (ou Nevanlinna en finnois), construite autour de la forteresse de Nyenschantz, érigée en 1611 à la confluence de la Neva et de l’Okhta. En 1641, Nyen est en pleine croissance. Elle vient d’être élevée au rang de ville en 1632, et obtiendra le statut de capitale administrative de l’Ingrie suédoise en 1642, soit un an seulement après la donation faite à Johan. La population tourne alors autour de 2 000 habitants, essentiellement des Finlandais, des Suédois et des marchands allemands ou baltes-germaniques. Nyen est avant tout un nœud commercial : le transit des marchandises russes (fourrures, chanvre, lin, bois) vers l’Europe de l’Ouest y passe, dans le cadre de la grande politique économique suédoise dite Derivationspolitik, visant à détourner le commerce russo-européen des routes d’Arkhangelsk au profit des ports suédois.

Gravure de l’artiste hollandais Peter Pikart «Petersburg. 1704″

Pour Johan et ses contemporains, Nyen est la grande ville de référence de l’est ingrien, mais elle est distante d’environ 100 à 110 km à vol d’oiseau des propriétés de Bornhagenhof : un voyage de plusieurs jours. Narva, à 35 km, était bien plus accessible au quotidien. Les deux villes constituaient les deux pôles de la vie suédoise en Ingrie : Narva pour les affaires militaires et administratives, Nyen pour le commerce et le négoce international.

Lorsque Pierre le Grand prendra Nyenschantz en mai 1703 et fondera Saint-Pétersbourg sur ces marécages, les descendants de Johan Kuhlman auront depuis longtemps quitté l’Ingrie.

V. La vie des colons suédois en Ingrie, immersion dans le quotidien de Bornhagenhof
Un « Far East » suédois

Les contemporains appelaient déjà l’Ingrie la « province difficile » (den besvärliga provinsen). Le gouverneur général Göran Sperling la décrivait comme peuplée de gens « rusés et féroces », difficiles à discipliner. Les historiens modernes ont parlé de la « Sibérie suédoise », tant la région servait de destination pour les aventuriers militaires et les indésirables fiscaux. Pour un officier comme Johan Kuhlman, qui reçoit des terres en récompense de services militaires, l’Ingrie est pourtant une opportunité réelle. Elle représente la possibilité d’accéder à une noblesse et à un patrimoine foncier inaccessibles dans le cœur du royaume suédois, déjà saturé.

La composition de la population

L’Ingrie des années 1640 est une mosaïque ethnique et confessionnelle sans équivalent en Europe du Nord. Les villages autour d’Opolja mélangent :

  • Des Votes (Vatjalaiset) et des Izhoriens, les populations finno-ougriennes autochtones, orthodoxes, pratiquant une agriculture de subsistance sur ces terres depuis des siècles.
  • Des paysans finlandais (Savakot, les « Savakko ») immigrés de Carélie et de Savolax depuis les années 1620, luthériens, amenés par les autorités suédoises pour repeupler les campagnes dévastées par la guerre ingro-russe de 1610-1617.
  • Des Russes, notamment dans les villages comme Novasolkka où, en 1848 encore, on comptait 63 Russes pour 53 Finlandais.
  • Une noblesse suédoise et germano-baltique – les propriétaires comme Johan – installée dans les manoirs, souvent absente, gérant ses terres par des régisseurs (inspecteur ou hopman) locaux.
Le domaine de Bornhagenhof: ce que Johan y possédait

Un domaine ingrien de l’époque n’est pas un château de la Loire. C’est une ferme seigneuriale en bois (hov en suédois, hof en allemand), entourée de champs cultivés par des paysans astreints à la corvée (dagsverke). Le système féodal ingrien se situe à mi-chemin entre le modèle suédois, où les paysans sont libres en droit, et le modèle baltique-germanique, où la pratique dite « livländskt sätt » (à la manière livonienne) autorise les propriétaires à traiter leurs paysans avec une dureté proche du servage. L’agriculture sur le plateau de Länsi-Inker reposait essentiellement sur le seigle, l’orge et l’avoine, cultivés en rotation dans les défrichements forestiers. Les forêts mixtes (bouleaux, épicéas, pins) couvraient la majeure partie du territoire et fournissaient le bois de construction, le bois de chauffage, les matériaux pour les clôtures et les traîneaux. La chasse aux cerfs, élans, ours, lièvres et la pêche dans les rivières et les petits lacs complétaient l’alimentation du manoir.

Les tensions avec la population orthodoxe

L’une des plaies permanentes de la vie seigneuriale en Ingrie était la résistance religieuse des paysans orthodoxes. La couronne suédoise cherchait à convertir Votes et Izhoriens au luthéranisme, en vain. Les prêtres orthodoxes continuaient officieusement leur ministère, et les paysans fuyaient régulièrement vers la Russie toute proche lorsque la pression devenait insupportable. Pour les nobles comme Johan, dont les terres dépendaient du travail de ces paysans, la désertion était une menace économique directe.

L’église de Novasolkka, fondée à la fin des années 1670, soit une génération après Johan, est précisément l’outil institutionnel par lequel la couronne et la noblesse luthérienne tentaient de fixer cette population mouvante : en lui offrant une paroisse locale, des sacrements, un calendrier communautaire, on espérait enraciner les Finlandais luthériens et marginaliser doucement les fidèles orthodoxes.

Le froid, l’isolement, la guerre

Il faut imaginer les hivers. L’Ingrie est soumise à un climat continental humide, avec des températures pouvant descendre à -20 °C ou -25 °C en janvier-février. La neige s’accumule dès novembre. Les nuits durent 18 heures. Les routes disparaissent sous les congères. Les loups rôdent près des hameaux. Pour les familles de colons suédois, pour Gertrud van Sypesteyn, l’épouse de Johan, qui restera veuve en Ingrie après 1649, la vie quotidienne est faite d’un isolement profond, tempéré par la solidarité des autres familles nobles de la région et les rares passages de marchands ou de courriers militaires.

La fin d’une aventure

Johan mourra à Narva en 1649, loin de sa Poméranie natale d’où il était originaire, au service du roi de Suède. Il sera anobli à titre posthume et inhumé dans l’église du château de Narva, grâce à la généreuse donation de 100 riksdalers du colonel Frans Johnstone. Sa veuve Gertrud van Sypesteyn et ses descendants restèrent vraisemblablement propriétaires de Bornhagenhof jusqu’à la Grande Réduction de Charles XI (1683), qui confisqua la majeure partie des terres nobles ingriennes au profit de la couronne — mettant fin à l’aventure foncière des Kuhlman en Ingrie, à quelque 100 km de l’endroit qui, soixante ans plus tard, deviendrait Saint-Pétersbourg.

Référence bibliographique : Dmitriev, A. V. (2025). Deanthroponymic and Deappellative Models in Swedish Toponymy of 17th-century Ingermanland: Comparative-Historical Aspect. Voprosy Onomastiki, 22(3), 206–238. https://doi.org/10.15826/vopr_onom.2025.22.3.034

1871 : l’année de tous les dangers

D’après la correspondance Kuhlman-Almquist (3/10)

La lettre du 6 mai 1871 commence par une phrase qui résume l’état d’esprit qui régnait à l’époque : « Nous vivons depuis quelque temps dans un état d’agitation qui laisse peu de place aux affaires. » Josef Kuhlman l’écrit depuis Alger, seul dans son bureau, son clerc Charles Charolles venant d’être mobilisé et envoyé en garnison à l’Arba, à quarante kilomètres au sud.

Carte du département d’Alger datant de 1913.

Ce printemps 1871 est l’un des moments les plus instables qu’ait connus l’Algérie coloniale. Depuis Paris et depuis les montagnes kabyles, deux tempêtes soufflent simultanément sur le fragile édifice commercial que Kuhlman a mis trente ans à construire, lui qui est présent à Alger depuis 1841.

La révolte deS Mokrani

Le 16 mars 1871, Mohammed El Mokrani, caïd de Medjana, prend les armes contre l’administration française. Les confréries Rahmaniyya le rejoignent en avril, et en quelques semaines la révolte mobilise, selon les estimations de l’époque, près de 200 000 insurgés dans l’est et le centre de l’Algérie. Pour Kuhlman, les effets sont immédiats. Les routes de l’intérieur deviennent dangereuses, les chantiers s’arrêtent, les acheteurs de bois disparaissent. Les seules dimensions encore vendables, note-t-il sobrement en juillet, sont « les planches de 3×9 pouces de plus grande longueur, les madriers de 1 à 1¾ pouce, et les chevrons de même », les matériaux de construction résidentielle, moins touchés que la grande charpente publique par l’effondrement des chantiers pendant l’insurrection.

Attaque de Bordj Bou Arreridj par les hommes du cheikh El Mokrani — Gravure de Léon Morel-Fatio, L’Illustration, 1871.
Pierre Lambert de Maupas. Courtier en marchandises depuis 1844. Principal associé de Josef Kuhlman. Collection personnelle de l’auteur.

Les cargaisons immobilisées en entrepôt témoignent à elles seules de l’ampleur du désastre. En mai 1871, Kuhlman écrit au sujet des poutres de l’Ino, arrivées quelques mois plus tôt dans un état déplorable à la suite d’une collision en mer :

« Les poutres de l’Ino étaient si pourries qu’elles pouvaient à peine être vendues. »

Et il ajoute, en un constat d’une sobriété remarquable pour un homme qui a tout vu depuis 1841 : « Je n’ai jamais vu des temps aussi difficiles. »

Dans la région de Bourkika, à l’ouest d’Alger, où il possède une propriété, des groupes armés attaquent les fermes européennes. Le post-scriptum qu’il glisse à son fils en juillet, d’une tension contenue, dit tout :

« Dites-lui également que les Arabes menacent Marengo, Bourkika, Ameur el-Aïn et Bou Medfa, et que j’ai donné l’ordre à Maupas de se replier sur Alger. »

La Commune de Paris

Simultanément, la France métropolitaine est en pleine convulsion. La Commune de Paris (18 mars–28 mai 1871) immobilise l’armée de Versailles sur le sol français, et pour l’Algérie la conséquence est directe : aucun renfort militaire ne peut être envoyé. Kuhlman l’écrit avec une lucidité remarquable :

« L’agitation en France fait que les troupes ne peuvent y être envoyées depuis là-bas. Pour ma part, je considère la situation politique de l’Algérie et de la France comme des plus alarmantes. »

C’est l’une des rares fois où Kuhlman dépasse le périmètre commercial pour livrer un jugement politique. La phrase n’est pas celle d’un homme surpris, c’est celle d’un observateur qui a vu, depuis trente ans, les convulsions françaises retentir immédiatement sur Alger.

La crise de l’argent

À cette double instabilité politique s’ajoute une crise financière qui étreint tous les circuits commerciaux. La guerre franco-prussienne a suspendu la convertibilité des billets de la Banque de France depuis août 1870, et en Algérie la pénurie de papier-monnaie est telle que :

« Les propres billets du gouvernement sont parfois refusés au paiement. »

Pour honorer ses engagements envers Almquist, 47 000 francs attendus fin septembre, il n’a plus que deux options : une traite sur le négociant Saulière à Alger, ou une traite sur lui-même payable à Marseille, avec une commission bancaire de 0,75 %. La même semaine, un incendie ravage l’entrepôt où il a stocké la majeure partie de ses marchandises. Il le signale en une seule phrase, sans s’étendre davantage.

Le bilan d’une année

À la fin de 1871, le produit net des trois navires principaux de l’année, l’Ino, l’Amélie et la Norma, atteint environ 39 600 francs, soit 84 % de l’objectif initial de 47 000 francs. Douze mois de révolte, de Commune, de billets refusés, de poutres pourries et d’entrepôts en feu et il a quand même encaissé 84 % de sa cible. C’est la mesure de cet homme.


Glossaire et géographie

L’Arba (Larbaa) : Commune proche de Blida, à environ 40 km au sud d’Alger. En mai 1871, la région est en zone de combat.

La Mitidja : Vaste plaine fertile au sud d’Alger. Asséchée et mise en valeur dès les années 1840 par les colons français, elle forme le cœur de la colonisation agricole algérienne.

Marengo : Village de colonisation algérienne fondé en 1848. Lire « Marengo d’Afrique », du même auteur sur le site https://marengodafrique.com.

Bourkika : Village créé en 1855, sur la route entre Marengo et El-Affroun. C’est là que Kuhlman possède la ferme Saint-Joseph (139 hectares).

Kabylie : Région montagneuse à l’est d’Alger, berceau de la révolte de 1871.

Barques, bricks et brigantines

D’après la correspondance Kuhlman-Almquist (2/10)

Evocation de la barque Amélie sur le port d’Alger vers 1871.

Tout au long de la correspondance Kuhlman–Almquist, des noms de navires reviennent comme des personnages à part entière : l’Amélie, l’Ino, la Norma, le Frey, l’Alpha, le Nystad. Ces voiliers témoignent du commerce décrit dans ces lettres et c’est sur leurs ponts que les poutres de pin baltique traversèrent la Mer du Nord et la Méditerranée. Mais de quels types de navires s’agissait-il exactement ? Le vocabulaire de la marine à voiles du XIXe siècle est précis et trois types dominent dans la correspondance : la barque, le brick et la brigantine.

La grande époque des voiliers marchands

Au milieu du XIXe siècle, le vapeur commence à s’imposer sur les grandes lignes régulières grâce aux paquebots transatlantiques et le développement des liaisons postales. Mais pour le transport des marchandises en vrac (bois, charbon, grain, minerai) le voilier reste roi jusqu’aux années 1880. Il a sur le vapeur un avantage décisif : le vent ne coûte rien. Tant que le fret reste suffisamment bas pour amortir le surcoût du charbon, le voilier est compétitif. Les cargaisons de bois nordique vers la Méditerranée, lourdes, volumineuses et peu urgentes, se prêtent parfaitement à la navigation à la voile.

Dans les années 1870, les constructeurs scandinaves excellent dans ce domaine. La Norvège en particulier est l’une des premières nations maritimes du monde, la cinquième flotte marchande mondiale en 1875 et ses chantiers de Tønsberg, Stavanger et Bergen lancent chaque année des dizaines de voiliers destinés au commerce baltique et méditerranéen. C’est dans ce contexte que s’inscrivent les navires de la correspondance.

La barque (bark) : le cheval de trait des mers nordiques

La barque est, de loin, le type de navire le plus fréquent dans la correspondance Kuhlman–Almquist. L’Ino, l’Amélie, le Frey, l’Alpha et le Nystad sont tous désignés comme barques (parfois orthographié bark dans les registres maritimes scandinaves).

Evocation de la barque Ino.

Une barque est un voilier à trois mâts (un grand mât, un mât de misaine, et un mât d’artimon) dont les deux premiers portent des voiles carrées (perpendiculaires à l’axe du navire, orientées par des vergues horizontales), tandis que le troisième, l’artimon, ne porte qu’une voile aurique (dans le sens de la longueur du navire). Cette combinaison est le compromis idéal pour les longues traversées océaniques : les voiles carrées captent efficacement les vents portants, qui prédominent sur les routes commerciales nordiques, tandis que la voile aurique d’artimon améliore la maniabilité et permet de remonter davantage au vent si nécessaire.

La barque est aussi plus facile à manœuvrer qu’un trois-mâts carré complet : il faut moins d’hommes pour gréer l’artimon aurique. À l’heure où les équipages sont chers, c’est un avantage décisif. Pour le commerce du bois, les barques présentent un autre atout : leur cale est large, profonde et dégagée. Les poutres de 6 à 9 mètres, les madriers en vrac, les lattes liées en fagots et tout cela se charge à fond de cale sans difficulté sur un navire conçu pour les cargaisons en vrac.

Evocation de la barque l’Alpha sur le port d’Alger.

Le Nystad, dont le nom désigne le port finlandais de Uusikaupunki, illustre bien la trajectoire commerciale de ces navires. Immatriculé dans un port de la Botnie finlandaise, il navigue entre la Baltique et la Méditerranée. Son nom devient celui d’une « affaire » dans la correspondance (l’affaire Nystad), un différend sur le règlement de sa cargaison que Warot & fils utiliseront pour tenter de déstabiliser Kuhlman.

Evocation de la barque Nystad. Port d’Alger vers 1871.
Le brick : deux mâts, toutes voiles carrées

Le brick est un voilier à deux mâts entièrement carrés (grand mât et mât de misaine), tous deux gréés de voiles carrées sur vergues. C’est le voilier marchand type des mers nordiques pour les cargaisons moyennes : plus petit qu’une barque, plus maniable, mais aussi plus exigeant à gréer car il faut gérer les voiles carrées des deux mâts.

Dans la correspondance, le brick est moins fréquent que la barque pour les grandes cargaisons de bois, qui exigent du volume. On le rencontre davantage pour des cargaisons mixtes ou des liaisons côtières. Le vocabulaire suédois et norvégien de l’époque utilise le terme brigg, une transcription directe de l’anglais brig. Le brick pur est progressivement supplanté, à partir des années 1860, par le brick-goélette qui devient un compromis plus économique en hommes.

La brigantine ou brick-goélette : le compromis intelligent

La brigantine, parfois appelée brick-goélette dans les sources françaises, est un navire à deux mâts dont le mât de misaine porte des voiles carrées comme un brick, tandis que le grand mât est gréé en goélette, c’est-à-dire avec des voiles auriques dans le sens de la longueur du navire. Ce gréement hybride offre le meilleur des deux mondes : la puissance des voiles carrées pour profiter des vents portants sur les longues traversées (mer du Nord, Atlantique), et la souplesse des voiles auriques pour les manœuvres côtières et la remontée au vent en Méditerranée. La brigantine est aussi plus économique en équipage que le brick, puisque le grand mât aurique se manœuvre avec moins d’hommes.

Evocation de la brigantine Norma.

Dans la correspondance, la Norma est explicitement désignée comme une brigantine. Immatriculée à Tønsberg, l’un des grands ports de construction navale de Norvège, elle appartient à la génération des voiliers marchands qui dominent le commerce baltique-méditerranéen des années 1860-1880. Ses poutres arrivent à Alger « trop tard pour la saison » – ce que Kuhlman signale avec flegme – et il faut vendre à prix réduit dans un marché déjà approvisionné.

Les navires comme témoins de l’histoire commerciale

Ce qui est remarquable dans la correspondance, c’est que ces navires ne sont pas de simples vecteurs logistiques. Ils ont des capitaines; Cedergren sur le Frey, dont l’accostage chez Warot & fils est vécu comme une trahison personnelle. Ils ont des histoires comme l’Ino, endommagée dans une collision au large de Brême en avril 1870, arrive à Alger avec des poutres si abîmées que Kuhlman les condamne en suédois : « Vrakt bjälkarne på Ino äro förtrollande dåliga » : « Les poutres de rebut de l’Ino sont terriblement mauvaises. »

Evocation de la barque le Frey sortant du port d’Alger vers 1871.

Ils ont aussi des pavillons et c’est là un point décisif que Kuhlman souligne dans sa circulaire de mai 1872 : la nationalité du navire détermine le taux de douane applicable à la cargaison. Un navire battant pavillon d’une nation non conventionnée avec la France paie 75 centimes de plus par 100 kg. Dans un commerce où la marge se joue à 5 centimes près, le choix du pavillon est aussi stratégique que le choix de l’essence de bois. Ces voiliers (barques de Botnie, brigantines de Tønsberg, bricks de Christiania) sont les véhicules invisibles d’un monde en transition. Dès les années 1880, le vapeur leur prendra définitivement les routes commerciales. Mais dans les années 1870, quand Kuhlman écrit depuis son bureau du port d’Alger, ce sont encore eux qui font tourner le commerce méditerranéen.

Glossaire et géographie

Barque (bark) : Voilier à trois mâts dont les deux premiers portent des voiles carrées et le troisième (artimon) une voile aurique. Type dominant du commerce de vrac baltique-méditerranéen dans les années 1850-1880.

Brick (brig) : Voilier à deux mâts entièrement carrés. Plus petit et plus maniable que la barque, progressivement supplanté par la brigantine pour les cargaisons moyennes.

Brigantine (brick-goélette) : Voilier à deux mâts dont le mât de misaine porte des voiles carrées et le grand mât un gréement aurique. Compromis économique très répandu dans le commerce baltique-méditerranéen.

Voile carrée : Voile tendue sur une vergue horizontale, perpendiculaire à l’axe du navire. Efficace par vent portant, moins performante pour remonter au vent.

Voile aurique : Voile quadrangulaire gréée dans le sens de la longueur du navire, tenue par un gui (en bas) et une corne (en haut). Meilleure performance au près que la voile carrée.

Tønsberg : Ville portuaire de Norvège, au fond du fjord d’Oslo. Grand centre de construction navale scandinave au XIXe siècle.

Uusikaupunki (Nystad) : Port de la côte ouest de Finlande, sur le golfe de Botnie. Important centre d’armement maritime au XIXe siècle. C’est là qu’est signé le traité de Nystad (1721), par lequel la Suède cède la Finlande à la Russie.

Sources principales : Archives de la Ville de Stockholm, fonds Almquist (1866–1878). Biographie de Josef Kuhlman : kuhlmansaga.com. Contexte historique algérien : ANOM (Archives nationales d’outre-mer). Maires d’Alger 1830–1962 : alger-roi.fr. Les Bois du Nord : Le Commerce du Bois / FFIBN (brochure 2023).

Herman Rustad (1851–1875)

Né dans une forteresse du roi, mort sans ressources dans une colonie

« Ce jour fut inhumé Herman Rustad au cimetière de Saint-Eugène. L’enterrement fut célébré par le Pasteur Monod en présence du Consul Général et de quelques rares connaissances du défunt. » – Journal du Consulat Général de Suède et de Norvège à Alger, 12 juillet 1875

Journal du Consul de Suède et Norvège, le 12 juillet 1875. Note de Josef Kuhlman.
I. Une ligne dans un registre

Le journal du Consulat Général de Suède et de Norvège à Alger, pour l’année 1875. Ce document de routine, entrées et sorties de navires, visas consulaires, certificats d’état civil, petits règlements de succession, consigne également la vie ordinaire de communauté scandinave expatriée en Algérie. La plupart des mentions y sont sèches, techniques, impersonnelles. Celle du 12 juillet 1875 l’est aussi, en apparence. La main appliquée de Josef y a noté l’inhumation d’un jeune ressortissant norvégien, mort la veille au soir dans son appartement du centre d’Alger : Herman Rustad, vingt-trois ans. Deux lignes, entre deux entrées de navires et un visa consulaire. Herman Rustad apparaissant dans le registre du cimetière de Saint-Eugène, j’ai essayé d’en savoir davantage.

Ce nom ne dit rien à personne. Ce n’est pas celui d’un explorateur parti cartographier l’Afrique ou les glaces polaires, ni d’un officier tombé en campagne, ni d’un pasteur missionnaire. C’est celui d’un fils de militaire, né dans une forteresse du Nord, mort seul et sans ressources à 3 500 kilomètres de chez lui. Et pourtant, en croisant l’acte de naissance de Christiania, les recensements de la ville, les registres paroissiaux de la garnison, les notes du consul et l’acte de décès de la mairie d’Alger, une vie entière ressurgit — brève, ordinaire, et d’autant plus touchante pour l’une et l’autre de ces raisons.

II. Christiania, 1851 : naître dans la forteresse du roi

Le 18 août 1851, à Christiania, la ville qui allait devenir Oslo, Herman Rustad venait au monde dans l’enceinte de la Forteresse d’Akershus. Son père, Johan Olsen Rustad, avait fait toute sa carrière dans l’armée. Originaire de Toten, dans l’Oppland, cette grande vallée agricole de l’intérieur du pays, loin de la mer et des grandes villes. Il avait débuté comme tambour de corps avant d’être reconverti en gardien surveillant (Vagtmester) à l’école militaire de la forteresse. Sa mère, Maren Martine Nilsdatter, ce patronyme signifiant simplement « fille de Nils », selon l’ancien système de dénomination nordique encore en usage dans les milieux populaires, disparaît des archives avant le recensement de 1865.

Herman fut baptisé le 10 octobre 1851 à la Garnisonsmenigheten, l’église luthérienne de la garnison militaire. Grandir dans l’enceinte de la forteresse royale d’Akershus, le château médiéval qui, depuis le XIIIe siècle, surveille le port d’Oslo depuis son promontoire de gneiss gris, signifiait vivre dans un monde clos : uniformes, discipline, murs épais, cour pavée, bruit régulier des exercices. C’était aussi vivre à l’écart de la ville civile qui s’étendait au pied des murailles, dans une communauté soudée par le service militaire, les mariages entre familles de sous-officiers, et la conscience aiguë d’appartenir à un autre monde que celui des marchands et des bourgeois. Les enfants de la garnison avaient leurs propres camarades, leurs propres fêtes, leurs propres horizons bornés, de tous côtés, par des remparts.

En 1851, la Norvège, en union avec la Suède depuis 1814, mais autonome dans ses institutions intérieures, était encore une société largement rurale, lentement élevée par les premières vagues de l’industrialisation. Christiania comptait à peine 30 000 habitants. Au recensement de 1865, Herman avait quatorze ans. Son père, alors âgé de 51 ans, était veuf depuis une date inconnue. Lui et son frère cadet Nils Oskar grandissaient sans leur mère, dans l’ombre d’un père vieillissant, dans les logements exigus réservés au personnel de surveillance.

III. Le docteur Egeberg et le certificat de vaccination

Dans le dossier de confirmation d’Herman figure une mention discrète, presque illisible : « Attest Egeberg 1853-06-07 ». Un certificat médical. Une date. Derrière ces quelques mots se cache une institution et une rencontre sans lendemain qui méritent qu’on s’y arrête. En Norvège, depuis la loi sur la vaccination de 1810, l’une des plus précoces d’Europe, toute confirmation religieuse luthérienne supposait la présentation préalable d’un certificat de vaccination antivariolique. L’État avait fait de la santé publique une condition préalable à la vie sociale et religieuse : pas de vaccin, pas de confirmation ; pas de confirmation, pas d’accès plein à la communauté des citoyens. La loi était austère, mais elle avait presque éradiqué la variole dans le pays.

Le 7 juin 1853, le petit Herman, il n’avait pas encore dix mois, fut donc présenté au médecin militaire de la forteresse. Ce médecin était le Dr Christian August Egeberg (1809–1874), attaché à Akershus depuis 1834. Derrière ce nom se cache une figure médicale de premier plan dans la Norvège du XIXe siècle : pionnier de la transfusion sanguine en Scandinavie, il réalisa la première transfusion documentée en Norvège dès 1836 et fut cofondateur de la Société Médicale Norvégienne, auteur de travaux sur l’hygiène militaire. Ce jour-là, en apposant sa signature sur le certificat d’un nourrisson de garnison parmi des dizaines d’autres, Egeberg accomplissait l’un des milliers de gestes administratifs qui jalonnaient son quotidien, avant de quitter son poste à Akershus la même année.

IV. 1867 : la confirmation, et le silence

Le 28 avril 1867, Herman Rustad fut confirmé à l’église de la Garnison de Christiania. Il avait quinze ans. La mention portée dans le registre « Godt », c’est-à-dire « Bien », indiquait un élève sérieux, sans éclat particulier. Présenter le certificat d’Egeberg, réciter son catéchisme luthérien, répondre correctement aux questions du pasteur : c’est ainsi qu’on entrait dans l’âge adulte dans cette communauté protestante et militaire. C’est la dernière trace existante de sa vie en Norvège.

Après cette date, les archives sont muettes. Aucun recensement ultérieur ne le signale à Christiania. Aucun rôle de marin ne porte son nom. Aucun registre d’émigration, les grandes vagues de départ vers l’Amérique sont massivement documentées à partir de 1866, ne mentionne son départ. Entre ses quinze ans dans la forteresse et ses vingt-deux ou vingt-trois ans à Alger, il y a huit années sans trace. Un silence d’archives qui est aussi, peut-être, la marque d’une vie sans éclat ni scandale : celle de quelqu’un qui part discrètement, travaille dans l’ombre, et n’écrit pas de lettres que quiconque aurait conservées.

V. Pourquoi Alger ?

La question mérite d’être posée, même si les archives ne la résolvent pas. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’Algérie française exerçait une attraction particulière sur une certaine catégorie de jeunes Européens sans fortune et sans attaches. Depuis la conquête de 1830, la colonie avait été peuplée par vagues successives de migrants venus de France, d’Espagne, d’Italie, de Malte, de Suisse et, plus rarement, des pays nordiques. Alger elle-même, restructurée par le génie militaire français qui avait éventré la Casbah ottomane pour y percer de larges avenues, était devenue une ville bourgeoise et commerciale d’environ 50 000 habitants, avec ses maisons de négoce, ses bureaux d’affaires, ses entrepôts, ses consulats européens.

Alger représentait avant tout un marché du travail en expansion, une économie coloniale avide de petits employés, de comptables, de commis capables de tenir une plume et de faire des additions. Herman Rustad, fils de sous-officier, n’avait vraisemblablement pas fait d’études supérieures. Mais il savait lire, écrire et calculer. Pour un jeune homme sans héritage ni réseau, avec un père vieillissant et une Norvège qui offrait peu de perspectives aux fils de vagtmestres, la colonie pouvait représenter une promesse : celle d’un emploi modeste, d’un salaire régulier, d’un avenir à construire loin des murs gris d’Akershus.

Il est probable qu’il soit arrivé par la mer, passager ou marin sur l’un des nombreux navires scandinaves qui faisaient escale en Méditerranée. Les routes entre les ports du Nord, ceux de France ou d’Espagne, et Alger étaient régulières. Mais ce n’est là que conjecture. Ce qui est certain, c’est qu’il arriva et ne repartit pas.

VI. Alger, rue de Joinville

En 1875, Herman Rustad habitait au n°1 de la rue de Joinville dans la ville basse d’Alger, comme l’atteste son acte de décès dont Josef et son secrétaire sont les témoins. Cette rue, nommée en hommage au prince de Joinville, fils de Louis-Philippe qui avait participé aux opérations militaires algériennes, se trouvait dans le quartier commercial européen, à la jonction du secteur des affaires et du bas de la Casbah. C’était le cœur vivant et bruyant de la cité coloniale : maisons de commerce, bureaux de change, dépôts de négoce, négociants venus de toute l’Europe méditerranéenne. À proximité, le Mont de Piété, la Direction des Forêts, les agences maritimes et les quais animés du port où accostaient chaque semaine les navires marchands.

Acte de décès d’Herman Rustad, le 12 juillet 1875. ANOM.

Le n°1 d’une telle rue était probablement un immeuble mixte : boutiques au rez-de-chaussée, appartements modestes aux étages supérieurs, loués à la semaine ou au mois par des employés, des commis, des travailleurs isolés. Une population de passage et d’installation précaire, dont Herman faisait partie. Il était employé — c’est ce que l’acte de décès indique, sans autre précision. Chez quel employeur ? Dans quelle branche ? Pour quel salaire ? Le document n’en dit rien. Il était célibataire et probablement pas de famille à Alger.

Emplacement de la rue de Joinville sur le Plan d’Alger. Agha-Mutapha / publié par Adolphe Jourdan ; Lith A. Jourdan ; Gravé par E. Corny. Daté de 1879.

Ce que l’on sait de ses derniers mois, c’est qu’il avait été gravement malade et son voisin, un certain M. J. Ferrer y Olivin, au nom catalan ou espagnol, représentatif de cette forte communauté ibérique implantée en Algérie depuis les années 1830, lui avait apporté médicaments et subsistance comme l’atteste une autre note consignée par le consul général en décembre de la même année. Ce dernier avait avancé de sa poche les frais dont Herman, à bout de ressources, ne disposait plus. Ce geste de solidarité ordinaire, dans une ville où la mort des isolés n’étonnait personne, dit quelque chose de la texture humaine de l’Alger coloniale : cosmopolite, âpre, traversée de destins précaires, mais capable aussi, parfois, de ces attentions anonymes dont nul ne garde mémoire.

VII. La nuit du 11 juillet

Le 11 juillet 1875, à 21 heures, Herman Rustad mourait au n°1 rue de Joinville. Il avait 23 ans, 10 mois et 23 jours. Rien dans les documents ne précise la cause du décès. Les maladies qui emportaient alors les jeunes Européens à Alger étaient connues : paludisme, fièvre typhoïde, dysenterie, tuberculose, cette constellation de maux que les rapports consulaires regroupaient volontiers sous le nom de « fièvres d’Afrique ». Alger, malgré ses airs de ville moderne et ses avenues percées au cordeau par le génie militaire, restait une cité dont les égouts étaient insuffisants, l’eau douteuse, et le climat éprouvant pour des organismes nordiques mal acclimatés. On mourait vite et souvent, surtout quand on était mal logé, mal nourri, et que personne ne veillait sur vous.

Son voisin Ferrer y Olivin avait veillé. Mais cela n’avait pas suffi.

Herman ne laissa rien. Pas d’économies pour les frais funéraires et pas de famille joignable à Alger. Pas d’actifs saisissables. Seulement une dette de 43 francs 50 envers son voisin soit l’équivalent de plusieurs semaines de loyer pour un logement modeste qui ne serait jamais remboursée.

VIII. Le lendemain matin

Le 12 juillet, dès 9 heures du matin, deux hommes se présentaient à la mairie d’Alger pour déclarer le décès : le secrétaire du Consulat Charolles et le Consul Général Josef Kuhlman, représentants officiels des sujets suédois et norvégiens en Algérie. Kuhlman exerçait cette fonction depuis plusieurs années déjà ; ce genre de démarche – accompagner administrativement les morts sans famille, établir les papiers, tenter de joindre les proches – faisait partie du quotidien de sa charge, cette part silencieuse du métier de consul que les manuels de droit international ne mentionnent guère.

Les parents d’Herman – restés en Norvège, si tant est qu’ils fussent encore en vie – étaient mentionnés dans l’acte sous la mention lapidaire « sans renseignement » : Kuhlman et Charolles ne connaissaient pas leurs noms. Peut-être Herman ne les leur avait-il jamais donnés. Peut-être avait-il simplement cessé d’entretenir le lien, comme on le fait parfois quand on est parti trop loin et trop longtemps. L’acte n°97 fut dressé par l’adjoint au maire, sans autre commentaire.

Le même jour, Herman Rustad fut inhumé au cimetière de Saint-Eugène, sur les hauteurs d’Alger, au pied de Notre-Dame d’Afrique. Le journal consulaire nota sobrement :

« L’enterrement fut célébré par le Pasteur Monod en présence du Consul Général et de quelques rares connaissances du défunt. »

Le Pasteur Charles Monod, fils d’Horace Monod et neveu de Guillaume Monod, ancien président du Consistoire protestant d’Alger officiait. Il avait lui-même 25 ans, à peine plus qu’Herman.

Cinq mois plus tard, le 13 décembre 1875, Josef Kuhlman rédigea un certificat attestant qu’Herman Rustad était mort sans ressources et que la dette de 43 francs 50 envers Ferrer y Olivin ne pourrait jamais être honorée. C’est le dernier document qui mentionne son nom.

Note consignée par le secrétaire du Consulat, Charles Charolles le 13 décembre 1875.

Herman Rustad repose au cimetière de Saint-Eugène dans le quartier nord d’Alger, dominant la mer. Fondé en 1836, six ans à peine après la conquête française, ce cimetière de 14,5 hectares a été creusé pour recevoir les morts de la colonie naissante : soldats tombés en campagne, colons emportés par les épidémies, religieux, fonctionnaires, commerçants. Il compte aujourd’hui plus de 250 000 inhumations. Ses allées portent des pierres tombales en français, en arabe, en espagnol, en hébreu ou encore en italien.

Note méthodologique : cet article repose sur le croisement de sources primaires consultables dans les archives numérisées du Digitalarkivet norvégien (actes de naissance, recensements, registres paroissiaux), du Riksarkivet de Stockholm (journaux consulaires) et des archives de l’état civil algérien. Toutes les citations sont issues de documents originaux. Les éléments biographiques non vérifiables — notamment pour la période 1867–1875 — sont explicitement signalés comme conjecturaux.

Sources : Digitalarkivet (Norvège) · Acte de naissance Oslo 1851 · Acte de décès Alger 1875 · Journal consulaire suédo-norvégien d’Alger (Riksarkivet Stockholm) · Recensements de Christiania 1865 · Registres paroissiaux de la Garnisonsmenigheten