Gertrud « von Sipstein » : L’enquête

Pour Anne-Marie, Marc et William Koelman, mes lointains cousins, qui m’ont mis sur la piste de Gertrud.

Dans le registre de la noblesse de Suède et tous les documents existants relatifs aux frères Kuhlman, anoblis par la Reine Christine en 1649, le nom de l’épouse de Johan, mon ancêtre en ligne directe, était orthographié « von Sipstein ». On ne retrouve nulle trace de ce nom ailleurs qu’en Suède, et encore, uniquement dans les registres de cette époque précise. Nulle trace de « von Sipstein » avant ni après. Le registre mentionne, de plus, Gertrud comme originaire d’Ingermanland, l’Ingrie en français, et rien de plus. Nous savons aujourd’hui qu’elle n’y était pas née, mais qu’elle y avait vécu, dans les propriétés que Johan avait reçues pour services rendus à la Couronne en 1641.

Extrait de l’arbre généalogique des van Sypesteyn, musée Sypesteyn. En haut à droite, les sœurs Cornelia et Gertrud mariées aux colonels Bohm et Kuhlman.

Il m’a fallu des années pour retrouver sa trace, en recoupant des informations éparses glanées au fil des recherches. C’est finalement une intuition qui m’a mis sur la bonne piste, en parcourant une étude sur la Guerre de Trente ans et le livre de Mauvillon, Histoire de Gustave-Adolphe Roi de Suède, écrit et publié en 1764 à Amsterdam, dont j’ai pu me procurer un exemplaire.

La piste des Pays-Bas

Dans ces ouvrages, on apprend qu’un certain Gerhardt Kuhleman, revenant des Pays-Bas, rejoignit son frère aîné Johan, déjà engagé dans l’armée suédoise venue au secours des protestants de Poméranie. Ce détail semblait suggérer que Johan lui-même était familier avec les Pays-Bas. Mais pour quelle raison ?

L’intuition commença à se former lentement, comme une photographie que l’on développe dans la chambre noire, dont on devine petit à petit les contours dans la lumière rouge. Toujours à la recherche de lointains descendants des Kuhlman, j’entrai en contact avec Anne-Marie, épouse de Marc Koelman, descendant de Peter Kuhlman, frère aîné de Gerhardt et Johan, dont l’ancêtre avait émigré du sud de la Suède aux Pays-Bas vers la fin du XVIIIe siècle. Ce contact fut un indice de plus dans un faisceau qui commençait à pointer dans la même direction : les Pays-Bas. Car si le nom Kuhlman avait pu devenir Koelman ou encore Coelman en changeant de pays, peut-être que « von Sipstein », introuvable dans tous les registres, était lui aussi la transcription déformée d’un nom étranger, mal retranscrit par des scribes suédois. Je ne savais pas encore lequel, ni d’où il venait, mais la piste commençait à se préciser.

Le financement des armées et la piste du Colonel

L’étude du financement des armées au début du XVIIe siècle m’ouvrit d’autres pistes. Pour certains régiments envoyés directement de Suède, comme le fameux régiment de Svea, les fonds étaient fournis par l’État. Mais le plus souvent, Colonels et Lieutenants-Colonels devaient prélever l’argent nécessaire sur leurs fonds propres, avec l’espoir vague d’être un jour remboursés. Il n’était pas rare non plus que ces officiers se paient directement sur les soldats des armées vaincues et les villes conquises. Ce qui retint mon attention, c’est qu’il apparaît aussi que Colonels et Lieutenants-Colonels étaient souvent des proches, parfois même des parents. Cet indice me conduisit à chercher du côté du supérieur hiérarchique de Johan. Je contactai les Archives Royales de Suède à Stockholm, qui me conseillèrent de consulter les fameux Rullors de l’armée, dont l’archivage méthodique facilite considérablement la recherche.

Lorsque Gerhardt rejoignit son frère dans l’armée, Johan était déjà Lieutenant reconnu pour sa bravoure dans le régiment du Général Duwal. L’homélie funèbre de Gerhardt, prononcée par le théologien Christoph Schultetus, précise même qu’à la mort de celui-ci, Johan était Lieutenant « un des brillants commandants du régiment alors sous le commandement du Colonel Bohms ». Bohm. J’avais enfin le nom que je cherchais.

Cornelia, la sœur retrouvée

En étudiant ce personnage de Jacob Larsson Bohm, mentionné tout comme les deux frères Kuhlman dans les ouvrages de l’historien d’État Chemnitz, j’appris qu’il était marié à une certaine… Cornelia van Sypesteijn. Il ne me « restait » plus qu’à confirmer que Gertrud et Cornelia étaient parentes, ce qui fut, cette fois, presqu’un jeu d’enfant.

Le père de Cornelia était Johan Maartenz van Sypesteyn, Maître Écuyer des Bois et Forêts de Hollande à partir de 1608, titre hautement honorifique, dont l’épouse était Catherina van Nijenrode. Tous deux étaient Seigneurs de Hillegom et avaient eu sept enfants, dont quatre filles. Parmi elles, deux prénommées… Cornelia et Gertrud. Je me tournai alors vers les archives néerlandaises et contactai le musée Sypesteyn aux Pays-Bas pour en avoir le cœur net. Le premier document reçu, un extrait de l’arbre généalogique, grande fresque peinte visible dans la salle de réception du château, était troublant : Gertrud y était associée à un certain « Hans Fredrik Coelman ». Hans, et non Johan. Un des fils de Gertrud et Johan se prénommait Hans Jacob, dont on retrouve la trace dans les archives d’Estonie et de Finlande. Leur fils cadet, Henrik, serait le père du Heindrich Kuhlman qui émigra à Norrköping en 1819, initiant la lignée des Kuhlman de Suède.

Johan Maartensz van Sypesteyn (1564-1625).
Auteur inconnu. Le tableau se trouve dans la grande salle gothique du Château-Musée Sypesteyn à Loosdrecht.

Après quelques échanges avec l’archiviste du musée, celui-ci me confirma que Hans était bien un diminutif de Johan couramment employé aux Pays-Bas. Un second document dissipa les derniers doutes : il donnait une courte biographie du couple, confirmait leur départ pour l’Ingrie, indiquait que « Hans » était mort à Narva et que leur fils s’appelait Hans Jacob, conformément aux registres de la noblesse suédoise. Le doute n’était plus permis.

Les actes retrouvés

Dans les archives néerlandaises, j’avais pu retrouver l’acte de baptême de Cornelia van Sypesteyn, née le 22 février 1604 à Utrecht, contrairement à l’année 1598 indiquée dans la plupart des arbres généalogiques, ainsi que son acte de mariage.

Quant à Gertrud, je pu retrouver également son acte de baptême, conservé dans les registres paroissiaux néerlandais. Il est daté du 3 novembre 1608. On y lit clairement :

Die Vader : S’ Johan [van Sypesteyn] — Die moder : S’ Catharina van [Nijenrode] — Het Kind : Getreudt

Gertrud, orthographiée Getreudt dans le registre, est donc bien la fille de Johan Maartenz van Sypesteyn et Catherina van Nijenrode, née quatre ans après sa sœur Cornelia. Elle avait environ 25 ans lorsqu’elle épousa Johan Kuhlman, et l’on sait par ailleurs qu’elle était encore vivante en 1662, à plus de 50 ans.

Et maintenant ?

Cette enquête, menée sur plusieurs années, m’a conduit des archives suédoises aux musées néerlandais, des Rullors de l’armée aux registres paroissiaux d’Utrecht. Elle a permis de restituer à Gertrud son vrai nom : non pas « von Sipstein », patronyme fantôme né d’une transcription approximative par des scribes suédois peu familiers du néerlandais, mais Gertrud van Sypesteyn, fille de Johan Maartenz van Sypesteyn et Catharina van Nijenrode, Seigneurs de Hillegom, baptisée le 3 novembre 1608 à Utrecht.

Je consacrerai un prochain article à la grande lignée des van Sypesteyn et des van Nijenrode, deux familles dont l’histoire est intimement mêlée à celle des Pays-Bas des XVIe et XVIIe siècles. Une histoire qui réserve encore ses surprises. Car l’homélie funèbre prononcée par le pasteur Christoph Schultetus en 1637 contient un détail troublant, passé presque inaperçu : avant de rejoindre l’armée suédoise, Gerhard Kuhlman séjournait en Hollande et avait formé le projet de s’engager dans la Compagnie des Indes orientales. Il y renonça « à cause des avertissements reçus sur les dangers d’un tel voyage », précise Schultetus. Qui l’en dissuada ? Et pourquoi ? Était-ce l’un des membres de ces grandes familles marchandes néerlandaises que les Kuhlman fréquentaient alors, peut-être les van Sypesteyn ou les van Nijenrode eux-mêmes ? Si tel était le cas, le lien entre les deux familles serait antérieur au mariage de Johan et Gertrud, et l’histoire que nous croyons maintenant connaître serait à réécrire.

C’est cette piste que nous suivrons dans le prochain article…

Courtier maritime assermenté

8. Alger, les années fondatrices (1841-1849) – décembre 1844
Josef Kuhlman et Fredrik Schultze dans le bureau du consul au 12 rue de la Licorne à Alger. Image générée par IA.

Depuis l’été 1844, Josef avait rassemblé son dossier avec la même méticulosité qu’il apportait à ses registres du consulat. Chaque pièce avait demandé du temps, des démarches, de la patience. Le certificat de résidence d’abord – trois années révolues et consécutives en Algérie. Schultze avait personnellement attesté, de son écriture ferme, que M. Josef Kuhlman, ressortissant suédois, résidait à Alger depuis le printemps 1841. Le certificat de moralité ensuite, délivré par l’autorité administrative française; une formalité pour un homme qui avait passé trois ans au sein du consulat et qui s’était à présent constitué un solide réseau de connaissances, mais une formalité qu’il fallait accomplir avec sérieux. L’attestation de capacité enfin, vérifiée par la chambre de commerce d’Alger (1) : Josef avait comparu devant ses membres, présenté ses connaissances du droit maritime, du change, des usages portuaires. Une autre formalité pour celui qui avait fait des affaires maritimes le cœur de sa formation à Upsalla et qui comptait déjà près de dix ans d’expérience. Ils l’avaient admis sans difficulté.

Restait la question du cautionnement : 5 000 francs à verser avant de pouvoir exercer. Une somme que Josef ne possédait pas avec lui entièrement. Ce fut Schultze qui intervint avec la discrétion que l’on attendait d’un consul expérimenté – ni prêt officiel, ni avance déclarée, mais une garantie discrète auprès d’un négociant de la place. « Je vous ai dit en 1841 que vous pouviez compter sur moi », avait dit le vieux diplomate. « Voilà ce que cela signifie concrètement. »

L’attente

Après le dépôt du dossier à l’Intendance civile, il ne restait plus qu’à attendre. Paris devait statuer. Le Ministre de la Guerre, le Maréchal Soult, duc de Dalmatie (2), avait entre ses mains les candidatures de toute l’Algérie. Josef connaissait ses concurrents. Gentili, l’Italien, avec qui il avait échangé des politesses prudentes depuis trois ans. They, dont on disait qu’il parlait anglais et italien. Cherfils, homme discret. Et puis aussi les dénommés Canton, Martin et Trèves. Sept candidats pour les places de courtiers maritimes à Alger – sept places que Paris accordait ou refusait, selon des critères que nul ne connaissait précisément. Son avantage sur eux tous était simple : nul dans cette liste ne lisait le suédois, nul ne parlait couramment l’allemand du commerce de la baltique. Pour chaque navire de Hambourg, de Brême, de Göteborg ou de Stockholm qui entrerait dans le port d’Alger, c’est lui qu’on viendrait chercher.

Fin décembre 1844 : bureau de la rue de la Licorne

En ce matin de la dernière semaine de décembre, Schultze attendait Josef dans son bureau du consulat de la rue de la Licorne (3). Il tenait dans ses mains un document officiel qui sentait la cire. Par l’arche donnant sur la cour intérieure, la lumière d’hiver filtrait doucement sur les dalles fraîches. Un secrétaire avait discrètement fermé la porte derrière lui en sortant. Schultze se tenait debout derrière son bureau et attendit que Josef soit assis, puis fit glisser le document vers lui sans un mot.

« J’ai reçu ceci ce matin par les voies officielles. L’arrêté a été signé à Paris le 13 décembre. »

Josef lut. Son nom était là : Courtiers maritimes, MM. Canton, Cherfils, Gentili, Martin, They, Kuhlman, Trèves.

Il reposa la feuille sans un mot.

« Vous avez attendu trois ans et demi », dit Schultze. « C’est le temps qu’il faut pour qu’Alger fasse confiance à un étranger. »

Par l’arche de la cour intérieure, Josef entendit le bruit familier du port, une charrette sur les pavés, des voix en arabe, la cloche d’un vapeur dans la rade. Il pensa à ce même bateau, le Charlemagne, sur lequel il avait débarqué en 1841, avec pour seul bagage une lettre de recommandation du Kommerskollegium et l’idée vague qu’Alger lui offrirait quelque chose que Stockholm ne pouvait pas lui donner. Il ne s’était pas trompé.

6 janvier 1845 : Le journal

Le 6 janvier 1845, le Courrier d’Afrique publia l’arrêté en entier sous la rubrique ACTES OFFICIELS (4). Josef, qui connaissait la nouvelle depuis dix jours, acheta quand même le journal au café de la rue de la Marine et le lut jusqu’au bout. Il y avait quelque chose de différent dans le fait de voir son nom imprimé pour tous — une permanence que le document officiel du Gouvernorat n’avait pas tout à fait.

« Art. 6. Seront admis à servir d’interprètes, pour les langues indiquées ci-après : MM. Gentili, langue italienne ; They, langues italienne et anglaise ; Kuhlman, langues allemande et suédoise… »

Il plia le journal et le glissa dans sa sacoche. Il en garderait l’exemplaire.

Le serment

Quelques jours plus tard, après avoir justifié du versement du cautionnement, Josef Kuhlman comparut devant le tribunal compétent d’Alger et prêta serment d’exercer ses fonctions avec honneur et fidélité. La formule était solennelle, le greffe silencieux. Il pensa à la leçon de 1823 que Schultze lui avait transmise sur la terrasse de la Calorama trois ans plus tôt, cette histoire de serviteurs kabyles livrés et de consuls qui avaient tenu bon. « L’honneur d’une nation ne dépend pas de votre titre ou de votre rang. Il dépend de vos choix au moment de la crise. »

L’heure n’était plus à la crise, c’était juste un commencement…

Notes

(1) La chambre de commerce d’Alger fut créée en 1832, peu après la conquête. Elle jouait un rôle central dans la vie économique de la colonie : avis sur les questions commerciales, vérification des capacités professionnelles, arbitrage des litiges entre négociants.

(2) Nicolas Jean-de-Dieu Soult, duc de Dalmatie (1769-1851). Maréchal d’Empire et compagnon d’armes de Napoléon. Président du Conseil et Ministre de la Guerre sous la monarchie de Juillet, il signa l’arrêté de création des offices de courtiers en Algérie le 6 mai 1844 et l’arrêté de nomination du 13 décembre 1844.

(3) Le consulat de Suède et Norvège était établi au N° 12, rue de la Licorne, à Alger. L’immeuble, de style mauresque, comprenait au rez-de-chaussée deux bureaux, trois magasins, une buanderie, un puits-citerne et une vaste cour intérieure à galerie arquée. C’est dans cet espace que Josef Kuhlman exerça ses fonctions d’attaché commercial puis de courtier maritime assermenté.

(4) L’arrêté de nomination, publié dans le Courrier d’Afrique, d’Orient et de la Méditerranée du 6 janvier 1845, nommait pour la résidence d’Alger : en courtiers de marchandises, MM. Bain, Callamand, Laisné, Meyer, Roustan, Aigon, Aubé jeune, Bouron, Boutin, Chaudoin, Gomot, Guasco, Jauvat, Lambert de Maupas, Levi, Milou, Mottet, Olive, Oualid, Oxeda, Porcellaga ; en courtiers maritimes, MM. Canton, Cherfils, Gentili, Martin, They, Kuhlman, Trèves ; en courtiers cumulatifs, MM. Garisson-Vienne et Vernier. L’arrêté était signé à Paris le 13 décembre 1844 par le Maréchal duc de Dalmatie, et contresigné par Martineau, conseiller d’État, secrétaire-général.

Sources : Courrier d’Afrique, d’Orient et de la Méditerranée, 6 janvier 1845 ; Arrêté ministériel du 6 mai 1844 portant création d’offices de courtiers en Algérie, signé Maréchal duc de Dalmatie ; Plan du Consulat de Suède, 12 rue de la Licorne, Alger, 1851 (collection personnelle de l’auteur).

Les Kuhlman à Norrköping (3e partie)

Le premier cercle des familles : parrains, marraines et alliances (1700–1738)

Troisième volet de la série « Les Kuhlman à Norrköping », suite directe de « L’éclaireur ». Cet article s’appuie sur les actes de naissance, de mariage et de décès des enfants de Johan, Joachim Adolph et Heinrich Kuhlman, conservés dans les registres paroissiaux de Norrköping.

Pour une cousine éloignée de Suède qui se reconnaitra certainement …

Trois frères, trois destins

L’article précédent racontait comment Joachim Adolph Kuhlman, né à Gadebusch le 7 août 1687, avait construit pendant des années les routes commerciales baltes avant de s’installer définitivement à Norrköping vers 1719. Mais derrière cette histoire se profile une fratrie plus complexe. Joachim Adolph avait deux frères. Johan, né vers 1692 à Wismar, avait choisi les armes : volontaire en Flandre à dix-huit ans, cornette sous le maréchal Stenbock en 1712, combattant à la bataille de Gadebusch, dans la ville même où ses frères étaient nés, puis prisonnier à Tönningen en 1713. Une vie de soldat, pas de marchand. Johan ne s’installa jamais à Norrköping. Et pourtant, ses enfants y furent baptisés : Jürger en 1700, Andreas en 1707, Anna Stina en 1714, le plus ancien acte connu présentant un Kuhlman dans les registres de la ville. Sa famille gravitait autour de Norrköping, même si lui-même en était absent, au gré des campagnes et des captivités.

Heinrich, le benjamin, né à Gadebusch en 1693, était le dernier à faire ce chemin. Il prête serment comme Borgare en novembre 1726, sept ans après que son frère aîné Joachim Adolph eut ouvert la voie.

1715 : Joachim Adolph, encore « von Lübeck »

Un acte de naissance du 13 novembre 1715 est éclairant. Il fait apparaître parmi les parrains d’un enfant de Johan un certain « Jochim Adolph Kuhlman von Lübeck ». Joachim Adolph est témoin d’un enfant de la famille Schröeder mais il est encore identifié comme venant de Lübeck. Il n’est pas encore un habitant de Norrköping, mais un visiteur, une présence connue et attendue. C’est entre 1715 et 1719 qu’il franchira le pas définitif.

Deux frères installés, une seule communauté

Dès qu’Heinrich arrive en 1726, les deux fratries installées à Norrköping fusionnent. Les actes de naissance de ses enfants avec Christina Brauner (née en 1714, décédée le 24 mai 1739) en portent la trace à chaque page.

À la naissance de Hinrich Junior le 30 octobre 1731, l’une des marraines est Madame Magdalena Kuhlman, Magdalena née de Besche, épouse de Joachim Adolph depuis 1721. La belle-sœur devient marraine. En 1734, à la naissance du petit Erich, c’est Joachim Adolph lui-même qui est parrain. Le frère aîné tient le cadet sur les fonts : geste fort, dans la société du XVIIIe siècle, qui engage une responsabilité spirituelle devant la communauté entière.

La famille de Besche, une noblesse qui ouvre des portes

Parmi les marraines de Hinrich Junior le 30 octobre 1731 figure Magdalena de Besche, épouse de Joachim Adolph. Les de Besche sont une famille de la haute noblesse suédoise dont le rayonnement militaire, administratif et économique, s’étend bien au-delà de Norrköping, et qui fera l’objet d’un article à part entière. Ce qu’il faut retenir ici : lorsque Magdalena de Besche tient le petit Hinrich sur les fonts, c’est la légitimité sociale d’une lignée noble qu’elle lui apporte en don de baptême.

Anna Christina von Block, la ville incarnée
Magnus Gabriel Block (1669-1722)

L’autre marraine de Hinrich Junior en 1731, Anna Christina von Block (née von Düben, 1676–1763), est l’épouse de Magnus Gabriel Block, médecin chef de la province, échevin de Norrköping, anobli en 1719, l’une des figures intellectuelles et civiques les plus importantes de la ville dans la première moitié du XVIIIe siècle. Sa présence au baptême des Kuhlman dit clairement dans quelle strate de la société norrköpingoise la famille s’est insérée.

Les Callwagen, une fidélité sur plusieurs générations

Un autre parrain d’Hinrich junior est Herr Friedrich Callwagen. Sept ans plus tard, en 1738, c’est Madame Callwagen qui est marraine du petit Johan. La famille Callwagen, des marchands bien établis à Norrköping, apparaît ainsi à deux reprises sur sept ans dans les actes des enfants de Heinrich, signe d’une amitié durable qui dépasse le simple protocole.

Les Wendel et les Braad, le fil qui mène à Martine Forsberg

À la naissance d’Erich le 14 mai 1734, l’une des marraines est Madame Anna Wendel. Le petit Erich mourra quelques mois plus tard le 4 septembre. En 1738, pour Johan, c’est Madame Bradeen (Braad) qui figure parmi les marraines. Les Braad forment l’une des familles marchandes les plus actives de la région, dont l’importance dans la vie sociale et économique de Norrköping se mesure notamment au rôle du navigateur Christopher Henric Braad (1728–1781) et aux liens qui relient, par des chemins généalogiques précis, les Kuhlman à Martine Forsberg, cousine éloignée de la famille. Ces connexions feront l’objet d’un développement ultérieur.

Eleonora Beata, ou la deuxième génération

Le 28 novembre 1767, le Norrköpings Weko-Tidningar (n° 47) annonce le mariage d’Eleonora Beata Kuhlmann, fille de Joachim Adolph et Magdalena de Besche, née le 28 mars 1730, avec le marchand Anders Stenbom. Quarante-huit ans après l’installation définitive de Joachim Adolph, les Kuhlman sont à présent bien intégrés dans la bourgeoisie locale.

Ce que Ces registres disent

Additionner les noms des parrains et marraines des enfants Kuhlman entre 1714 et 1738, c’est dresser la carte d’un monde : marchands (Callwagen, Nordstein, Neuhauser), nobles (de Besche, von Block), pasteurs (Wetterstein), professions libérales (Nauman, Widegrén), familles alliées (Wendel, Braad, Hillerström, Kröner, Westerberg). Le même réseau, les mêmes noms, d’un acte à l’autre, d’une génération à l’autre.

Johan avait posé le premier acte par la naissance de ses enfants. Joachim Adolph avait développé le réseau puis Heinrich avait poursuivi avant de transmettre à Henrik junior et Johan. C’est le début du Cercle de Johan…

La prochaine partie sera consacrée à la famille de Besche, l’alliance qui, au-delà du commerce, a ancré les Kuhlman dans la noblesse suédoise industrielle.


Sources : Registres paroissiaux de Norrköping (1700–1770) ; Norrköpings Weko-Tidningar, n° 47, 28 novembre 1767 ; kuhlmansaga.com ; Riksarkivet.

Les Kuhlman à Norrköping (2e partie)

L’éclaireur : Joachim Adolph sur les routes de la Baltique (1712–1726)

Suite de « Les Kuhlman à Norrköping (1re partie) »

Des marchands de la baltique, gravure du XVIIIe siècle.

Quand Heinrich Kuhlman prête serment comme Borgare de Norrköping le 17 novembre 1726, il n’arrive pas totalement en étranger. Il rejoint une ville où son frère aîné, Joachim Adolph Kuhlman, est déjà une figure établie et connue des autorités, inscrite dans les registres à une douzaine de pages au moins et intégrée dans les réseaux commerciaux de la région. L’index du registre de bourgeoisie est éloquent : Joachim Adolph y apparaît à treize reprises1, là où Heinrich n’occupera d’abord qu’une seule entrée. Ce déséquilibre n’est pas le signe d’une inégalité entre frères mais juste le signe que l’un a précédé l’autre, qu’il a tâté le terrain, construit les relations, obtenu les autorisations. Joachim Adolph a été l’éclaireur.

Les deux frères sont nés à Gadebusch, en Mecklembourg. Joachim Adolph voit le jour le 7 août 1687 ; Heinrich, le 5 novembre 1693. Six ans les séparent. Heinrich est le benjamin de la fratrie. Quand l’aîné obtient son premier passeport suédois, le cadet n’a pas encore vingt ans.

1712 — Premier passeport suédois

Le premier document conservé dans le dossier de Joachim Adolph aux Archives nationales suédoises date du 5 avril 1712. Il est signé par Carl Gustaf Mörner, Feld-Maréchal et Gouverneur Général de Göteborg et Bahus, au nom du roi de Suède. C’est un passeport royal en bonne et due forme, autorisant le porteur à voyager librement jusqu’à Stockholm.

Pass för Hamburgsk Expedition : Jochim Adolf Kullman

« Passeport pour l’Expédition de Hambourg : Jochim Adolf Kuhlman »

À vingt-cinq ans, Joachim Adolph est déjà membre d’une Hamburgsk Expedition, un groupe de marchands organisés autour du commerce entre Hambourg et la Suède. Il se trouve à Göteborg, obtient un sauf-conduit royal, et part pour Stockholm. Nous sommes en 1712, au cœur de la Grande Guerre du Nord. La Suède de Charles XII est en guerre, les routes maritimes sont surveillées, les passeports sont nécessaires pour tout déplacement. Joachim Adolph sait naviguer dans cet environnement complexe.

Le circuit de la baltique : Lübeck, Hambourg, Göteborg

Cinq ans plus tard, en décembre 1717, la ville de Lübeck lui délivre un certificat sanitaire officiel. Le document, émis par les Bourgmestres et le Conseil de la ville impériale libre, atteste que Lübeck est indemne de toute maladie contagieuse, condition indispensable pour entrer dans un port étranger. Le formulaire imprimé en gothique porte, de la main du secrétaire Pelhofz, le nom du voyageur et le motif précis de son voyage :

Jochim Adolff Kühlmann, fürsichtiger Bürger, welcher seiner Handels Geschäft halber von hinnen nach Hamburg und von dannen nach Gottenburg zu öffte zu reißen, und so dan wieder aufhero nach Lübeck zu retourniren Vorhabens…

« Jochim Adolff Kühlmann, citoyen reconnu, qui, pour ses affaires commerciales, a l’intention de voyager d’ici à Hambourg, puis de là à Gothenburg, et d’en revenir à Lübeck… »

Le circuit est désormais rodé : LübeckHamburgGöteborgLübeck

Joachim Adolph effectue ce trajet à plusieurs reprises, l’expression zu öffte zu reißen (voyager fréquemment) l’indique sans ambiguïté. C’est est un marchand professionnel, inscrit dans une logique commerciale régulière et documentée. Le sel, les marchandises diverses, les affréteurs, les ports suédois, tout cela forme un système qu’il connaît et pratique depuis au moins 1712.


1718 : Un réseau bien établi

L’année 1718 est celle d’une intense activité administrative. Installé à Linköping, ville voisine de Norrköping, chef-lieu de la province d’Östergötland, Joachim Adolph multiplie les démarches. En février 1718, une attestation collective est établie à Stockholm par plusieurs marchands en sa faveur. En août 1718, le marchand Johan Kruge atteste que le réseau commercial auquel Joachim Adolph est associé, autour de P. Anton von Cölln de Lübeck, commerce avec les ports suédois depuis au moins 1715, avec Kalmar pour le sel et les marchandises diverses, et vraisemblablement avec Norrköping.

Le 27 juin 1718, Joachim Adolph signe de sa propre main une requête adressée au Landshövding, le gouverneur de la province d’Östergötland.

Ergebenster Diener — Jochim : Adolph : Kuhlman ✝

« Très dévoué serviteur — Jochim Adolph Kuhlman » — formule standard des lettres commerciales allemandes du XVIIIe siècle, suivie de son paraphe personnel.

C’est la signature autographe de Joachim Adolph. Il maîtrise les codes de la correspondance officielle, il sait à qui écrire et comment. Il demande une autorisation royale de commerce et de voyage. La réponse favorable lui parviendra le 22 février 1719.

Ce que les attestations révèlent : en 1718, Joachim Adolph peut mobiliser plusieurs marchands établis à Stockholm pour témoigner en sa faveur. Ce réseau de références, Johan Kruge, P. Anton von Cölln de Lübeck, les signataires de l’attestation collective, est le fruit de six années de présence active sur les routes baltes. Ce n’est pas un inconnu qui frappe à la porte des autorités suédoises : c’est un homme connu, recommandé, attendu.

Recommandation du marchand Joachim Kruge, 2 août 1718
Attestation collective des marchands de Stockholm, 1718.
Joachim Adolph, Borgare de Norrköping

En 1719, Joachim Adolph prête à son tour serment comme Borgare de Norrköping. L’index du registre de bourgeoisie le cite à treize reprises, entre les pages 240 et 964, une présence qui court sur plusieurs décennies et couvre des activités variées : commerce, arbitrages, témoignages. Il est une figure de la communauté marchande de la ville, connu du Magistrat, intégré dans ses cercles. On notera aussi dans ce même index les mentions de Kuhlman Georg (pages 206, 325, 331, 487) et Kuhlman Johan (page 325), d’autres membres de la famille Kuhlman présents à Norrköping, dont les liens précis avec Joachim Adolph et Heinrich restent à établir.

Les Kuhlman venaient de s’enraciner à Norrköping.


17 novembre 1726 — Heinrich prête serment

Le registre de bourgeoisie de Norrköping, à la page 919, consigne la cérémonie du serment (Ed) tenue en novembre 1726, en présence des Rédmännen, les membres du conseil municipal : Mathias Wetterberg, David Schröder, Peter Morterfon, Henric Kliver, Johan Jeachem, Elias Wetterblad. La page 920 liste les nouveaux Borgare de l’année, sous la mention anno 1726 :

Lorens Wittespen, Johan Zettren,
Claes Dahlgren, Anders Jerfson,
Henric Kuhlman

Heinrich Kuhlman, en suédois Henric, comme il sera désormais connu, devient à son tour Borgare de Norrköping le 17 novembre 1726. Il a trente-trois ans. Il est le benjamin de la famille, celui que son aîné de six ans a précédé de quatorze années sur ces routes. Les deux frères sont nés dans la même ville de Gadebusch ; ils se retrouvent, à l’automne de 1726, tous les deux à Norrköping.

Prestation de serment de Henrich / Henrich Kuhlman en tant que Borgare de Norrköping, 17 novembre 1726.

Ce que ce dossier dit de la famille

Entre 1712 et 1726, le dossier de Joachim Adolph retrace quatorze années d’une stratégie familiale cohérente. Un frère aîné part le premier, construit patiemment un réseau commercial dans la Baltique, s’installe dans la région, obtient ses papiers, se fait connaître des autorités. Puis il accueille le benjamin. C’est un schéma classique dans les familles marchandes de la sphère hanséatique : l’aîné ouvre la voie, le cadet consolide et fonde. Joachim Adolph a fait le travail préparatoire. Heinrich arrivera et fondera la lignée dont nous suivons la trace.

Sources : Riksarkivet, dossier « Kuhlman Jochim Adolph » (passeport de Göteborg, 5 avril 1712 ; certificat sanitaire de Lübeck, 9 décembre 1717 ; attestation collective de Stockholm, 17 février 1718 ; attestation de Johan Kruge, Stockholm, 2 août 1718 ; requête au Landshövding, Linköping, 27 juin 1718, réponse 22 février 1719) ; registre de bourgeoisie de Norrköping, pages 919–920 et index sous « K ».

1 Pages 240, 265, 212, 322, 462, 535, 622, 628, 631, 640, 805, 834, 964 dans l’index du registre de bourgeoisie de Norrköping.

La nuit du 26 juin et l’incendie de la Djenina

7. Alger, les années fondatrices (1841-1849) – été 1844

Ce soir du 26 juin 1844, Josef Kuhlman venait de quitter son bureau du consulat et descendait la rue de la Marine en direction de son logement lorsqu’une lueur anormale attira son regard vers la place du Gouvernement. Il s’arrêta. L’horizon au-dessus de la place rougeoyait. Puis il entendit les cris.

Il courut.

Une catastrophe épouvantable

Le spectacle qui s’offrit à lui dépassa tout ce qu’il aurait pu imaginer. Les baraques en bois construites sur la place du Gouvernement — ces constructions précaires que chacun à Alger regardait depuis des années avec inquiétude — étaient entièrement embrasées. Le journal L’Algérie en rendrait compte quelques jours plus tard en ces termes :

« Une catastrophe épouvantable vient de frapper la ville d’Alger. Le 26 juin au soir, un violent incendie a éclaté dans les baraques en bois construites sur la place du Gouvernement. Le feu a dévoré plusieurs maisons vers la rue de la Porte-Neuve, et a pénétré dans la Djanina, où sont établis les magasins du campement. Les désastres sont considérables ; on évalue à un million et demi la valeur d’effets militaires incendiés. On a à déplorer la mort d’un enfant et de plusieurs personnes mortes à l’hôpital à la suite de leurs blessures. »

L’origine du sinistre ? Un petit rôtisseur maure avait mis le feu à l’huile de sa poêle et perdu la tête. Le feu s’était communiqué à sa baraque, puis à toutes les autres. Ces constructions en sapin, bourrées de matières inflammables, avaient été dévorées avec une rapidité incroyable. « Si la moitié de la ville n’a pas brûlé », notait le correspondant du journal, « on ne le doit qu’à l’état parfaitement calme de l’atmosphère. »

La chance, en somme. Rien que la chance.

Le chaos

Sur la place, tout n’était que désordre. Les quelques pompes disponibles étaient en mauvais état ; personne ne commandait. Les soldats accouraient de tous côtés mais sans direction. Les marchands sauvaient ce qu’ils pouvaient, et les voleurs leur faisaient concurrence — une concurrence active, précisa le journal, puisque « plusieurs ont pu être arrêtés malgré le désordre ». Les Maltais de la ville se livraient à un pillage effréné. Un officier croisa un Bédouin qui s’enfuyait avec une charge d’effets et une canne à pomme d’argent ; il lui arracha la canne des mains et s’en servit vigoureusement pour l’obliger à lâcher prise.

Josef, coincé dans la foule des badauds qui encombraient les abords de la place, ne pouvait qu’observer. Il vit des soldats former des chaînes humaines pour extraire des caisses de la Djenina. Il vit un homme sortir d’une fenêtre en feu avec deux enfants sous les bras. Il vit des marchands courir en tous sens, sauvant leurs livres de comptes plutôt que leurs marchandises. La fumée acre lui brûlait les yeux.

Au plus fort des flammes, une silhouette se distinguait : l’abbé Landman (1), que le journal saluerait comme le héros de la nuit. « Il a toujours été au plus fort du feu dans la Janina, qu’il a escaladée cinq fois », rapportait le correspondant, « et n’a eu qu’à se louer du dévouement et de l’obéissance des soldats. »

Dans la confusion générale, une présence s’imposait avec autorité au milieu de la place : celle d’un officier de haute taille qui dirigeait les opérations avec la calme précision d’un homme habitué aux situations extrêmes. Un soldat lui cria son nom — Josef l’entendit sans pouvoir mettre un visage sur ce personnage qu’il ne connaissait pas encore : le colonel Marengo (2), commandant de la Place d’Alger.

Le feu fut finalement maîtrisé avant l’aube, faute de combustible plus que grâce aux secours.

La colère du lendemain

Les jours qui suivirent, la presse ne décoléra pas. Dans sa correspondance du 29 juin, publiée le 12 juillet, le journal L’Algérie mettait les responsabilités en cause avec une franchise inhabituelle :

« L’incendie du 26 a mis au grand jour l’imprévoyance de l’administration. On ne sait qui mérite le plus de blâme : de la direction des domaines qui a eu l’idée de construire les baraques dont l’existence a compromis un instant la ville entière, ou de la direction de l’intérieur chargée de la grande voirie qui a accepté ce plan, l’a fait exécuter et n’a pas veillé à ce que ces constructions fussent entièrement isolées. »

La vérité, connue de tous depuis longtemps, était cinglante : ces baraques en bois au milieu de la plus grande place d’Alger avaient été maintenues pour un « misérable loyer annuel » de 12 000 francs. L’administration avait exproprié les anciens propriétaires à vil prix, gardé les terrains deux ou trois ans sans rien faire, puis les avait loués à des marchands qui y avaient construit des abris en sapin. Le journal conclut avec amertume : « L’avidité du fisc autant que l’imprévoyance de l’administration supérieure sont les premières causes de ce malheur. »

Le 26 juin, les pompes de la ville n’étaient pas en état. Personne n’avait jugé utile d’en vérifier le fonctionnement. Schultze, que Josef alla voir le lendemain matin à la CaloRama, résuma la situation d’un mot : « Voilà ce que cela donne quand une ville est gouvernée par des militaires qui ne s’occupent que de la guerre. »

La souscription et l’avenir

Le 16 juillet, une commission fut formée pour recueillir les souscriptions en faveur des victimes (3). Les pertes les plus considérables étaient celles de l’État. Ironiquement, les propriétaires des baraques ne perdaient « heureusement que fort peu », leur concession administrative était expirée. Mais au-delà du sinistre, une question plus profonde s’imposait désormais. Le correspondant du journal, dans sa lettre du 25 juillet, la posa crûment :

« Le déplorable dénouement qui a détruit la Djenina impose à l’administration de sérieux devoirs. À quels projets va-t-il s’arrêter pour élever des monuments durables à la place des baraques ? »

La place du Gouvernement, libérée de ses constructions disgracieuses, offrait enfin l’espace pour bâtir ce qu’une vraie ville requiert : une mairie, un tribunal de commerce, une halle couverte. La capitale de l’Algérie méritait mieux que des baraquements en sapin. Josef rentra à pied, traversant la place encore fumante. Sous ses pieds, les dalles noircies gardaient la chaleur du brasier. Il pensa à ce que Schultze lui avait dit lors de sa première visite à la CaloRama trois ans plus tôt : « Cette ville est une superposition d’époques. »

Il en ajoutait une couche cette nuit-là, celle de la cendre.

Notes

(1) L’abbé Landman : ecclésiastique présent à Alger en 1844, dont le courage lors de l’incendie de la Djenina fut salué par la presse coloniale. Il escalada cinq fois les murs en feu de la Djenina pour aider à sauver des hommes et du matériel militaire.

(2) Le colonel Marengo, de son vrai nom Gaspard Joseph Marie Cappone (Casale, Piémont, 8 janvier 1787 – Alger, 9 décembre 1862). Vétéran de 22 campagnes napoléoniennes, c’est Napoléon lui-même qui lui donna le surnom de « Marengo » après la bataille de Friedland (1807) : « Un brave soldat comme toi ne peut se nommer Cappone, tu t’appelleras désormais Marengo. » Commandant de la Place d’Alger depuis 1840, Commandeur de la Légion d’honneur, il avait créé le premier jardin public d’Alger avec ses prisonniers militaires. Ce personnage hors du commun, Josef Kuhlman le voit pour la première fois cette nuit du 26 juin dans la confusion de l’incendie. Leurs chemins se croiseront à nouveau dans les années suivantes.

(3) La commission de souscription était présidée par M. le comte Guyot, directeur de l’intérieur. Elle comprenait notamment M. le colonel Marengo, chargé de recueillir les souscriptions militaires, M. Mercier-Lacombe, secrétaire-général de la direction de l’intérieur, M. Litchelin, président de la chambre du commerce, M. Eichemann, sous-intendant militaire, M. Pierrez, substitut du procureur du Roi, M. de Saint-Geniès, inspecteur des domaines, et M. Brantome, notaire et lieutenant-colonel de la milice, secrétaire et trésorier. Le journal nota avec ironie qu’aucun membre de la Marine n’y figurait, « qui cependant a rendu de si grands services dans la nuit du 26. » Des souscriptions parallèles étaient ouvertes à Paris chez M. Desprez, notaire, et M. Dubos, négociant, tous deux rue du Four-St-Germain.

Sources : L’Algérie – Courrier d’Afrique, d’Orient et de la Méditerranée. Articles parus les 6, 12, 16 juillet et 2 août 1844.