La famille Kuhlman traverse plus de 400 ans d'histoire européenne, de la Poméranie à l'Algérie, en passant par la Livonie, l'Ingrie et la Suède. En 1844, Josef Kuhlman, héritier de cette dynastie, devient l'un des premiers Courtiers Maritimes assermentés, puis Consul Général en 1873. Cette saga familiale est racontée par un descendant direct de Johan de Jamawitz.
Catégorie : Lieux
De la mer Baltique aux rivages de la Méditerranée, explorez les lieux qui ont marqué l’histoire des Kuhlman. Cette catégorie cartographie l’odyssée familiale à travers les siècles : les places fortes de Poméranie, les ports industriels de Suède comme Norrköping, les terres rurales de Rödmossen, jusqu’aux consulats d’Afrique du Nord. Chaque lieu est une escale dans le temps, révélant comment l’environnement a façonné les ambitions et le quotidien de la lignée.
Cet article constitue une suite de celui publié le 18 janvier 2026 et intitulé « la ferme Saint-Joseph« .
Reconstitution du lot 1 de « la Ferme Saint-Joseph » à Bourkika, près de Marengo.
Comme pour la reconstitution du consulat de Suède à Alger, au 12 de la rue de la Licorne, c’est un acte de vente publié dans les journaux qui nous permet de reconstituer ce que fut la propriété des Kuhlman à Bourkika, proche de Marengo. Le journal « Le Tell », dans ses éditions du 29 mai 1895 et 6 juillet 1895, publie la mise en vente de cette propriété qu’habiteront Josef puis Sigurd et Georges et leurs familles de la fin des années 1850 à 1895.
Pour nos amis Suédois qui nous lisent, Bourkika était une petite bourgade créée au début des années 1850 et située sur la route de Blida à Cherchell en passant par El Affroun et à sept kilomètres avant d’arriver à Marengo. Pour en savoir plus lire https://marengodafrique.fr
Carte d’Etat-major Française établie en 1889. On peut voir la ferme Kuhlman située en sortie de village en direction de EL Affroun.
L’ensemble des propriétés qu’avait acheté Josef vers 1860 s’étendait sur une superficie totale d’une centaine d’hectares. Ces propriétés comprenaient plusieurs lots de terrains à cultiver, d’une ferme en sortie de village sur la route de El Affroun et d’une propriété dans le centre du village et c’est de celle-ci dont je veux parler aujourd’hui.
Description du lot I : Ensemble bâti dans le village de Bourkika d’environ ~3 180 m², env. 60m × 55m.
Annonce de la vente de la propriété Kuhlman, le 6 juillet 1895, journal « Le Tell » de Blida.
Sur le plan cadastral du village, ce lot incluait les n° de plan : 14, 15, 16, 17, 18 et 19 sur une surface totale de 31 a et 80 ca. Les limites du terrain se situaient au Nord donnant sur la rue du village, au Sud sur le Boulevard du même nom, à l’ouest sur la rue de Bourkika et à l’Est sur le Boulevard Est. Ce lot comprenait :
1° Une grande maison de maître en maçonnerie enduite, couverte en tuiles, rez-de-chaussée + 1er étage + cave : 5 pièces au RDC, 6 pièces au 1er étage. Façade en crépi beige clair/blanc cassé, portique à 4 colonnes torsadées, balcon filant en fer forgé à l’étage, fronton triangulaire avec médaillon ovale, perron avec escalier en pierre et piliers-balustres. 2° Un jardin d’agrément et potager — arbres fruitiers, arbustes d’agrément, jardin potager, noria, bassin, réservoir, volière. 3° Une maison de ferme — maçonnerie, tuiles, rez-de-chaussée, 4 pièces. Aile basse attenante à la maison de maître. Cour d’exploitation : écurie, étable, remise, abreuvoir, 2 bassins, bassin à fumier avec puisard, toits à porcs, 2 hangars, volière/poulailler. 4° Une maison de jardinier — maçonnerie, tuiles, rez-de-chaussée, 3 chambres + hangar-cave. Séparée par un mur avec balustrade en bois et palissade en gaulettes.
Je suis parti de la seule photographie existante de cette propriété. Editée sous forme de carte postale au début du XXe siècle alors qu’elle avait été rachetée par un certain Aupêche devenu par la suite maire de Bourkika, propriété renommée un peu pompeusement le « Château Aupêche »…
Carte postale, le château Aupêche à Bourkika.
J’ai retourné cette carte postale après étude car les orientations des différentes parcelles ne correspondaient pas avec l’angle de la photo. A l’édition, il est fort probable que le négatif ait été inversé comme cela arrive parfois. En revanche, en la retournant on s’aligne alors parfaitement avec les indications de l’annonce… A l’aide des outils modernes IA j’ai pu réaliser une première vue de face :
Vue de la face de la maison de maitre du lot I.
Puis réaliser le plan général du jardin :
Plan à l’échelle du lot I se situant au centre du village.
De l’autre côté du boulevard Est se tenait le lot II, constitué d’un terrain de 4000 m² de jardins. Il est bien entendu qu’il est fort probable que le jardin n’ait pas été conçu « à la française » comme présenté ci-dessous. Il s’agit d’une interprétation à l’échelle.
Dans un prochain article, j’évoquerai les autres propriétés et terrains que détenait la famille Kuhlman à Bourkika.
À neuf heures du matin, le guetteur de la tour sonna frénétiquement les cloches en criant : « Les galères sont en nombre à Grymö udde ! » L’armada d’Apraksin, rassemblée après ses ravages, avançait lentement sur la rivière Motala. Toute résistance était désormais vaine. Les troupes russes débarquèrent au nord du fleuve. Saltängen s’embrasa en quelques minutes. On décrivit les soldats ennemis essaimant dans chaque rue, « le fusil dans une main et la torche dans l’autre ». Les paysans qui avaient tenté de tenir à Himmelstalund — site ancestral de gravures rupestres — furent rapidement repoussés ; ils traversèrent la Motala en retraite et brûlèrent le pont derrière eux.
Les galères russes débarquent à Braviken
L’église Saint-Olai fut pillée de tout ce qui avait de la valeur. Les galères transportaient des troupes cosaques avec leurs chevaux, logés dans des espaces spécialement construits sous les ponts. Dans la ville, les incendies se multipliaient. L’entrepôt royal du port, rempli de grain, avait déjà été mis à feu par les habitants eux-mêmes pour le soustraire à l’ennemi. Les dragons de Holmen brûlèrent ensuite le moulin. Les Russes découvrirent malgré tout le précieux stock de laiton et de cuivre que des marchands avaient coulé au fond de la Motala pour le dissimuler. Ils le remontèrent et le chargèrent sur leurs galères. À la fonderie de canons de Nävekvarns styckebruk, dans la région, ils s’emparèrent de trois cents pièces d’artillerie.
Au milieu de ruines encore fumantes, le brasseur Forsman tenait sa taverne. Elle devint, entre deux vagues de pillage, un lieu de repos et de divertissement pour les occupants. Forsman fut contraint de danser devant ses hôtes non invités, tout en servant bière et eau-de-vie, en répétant son slogan : « alltid god vän » — toujours bon ami. Cette scène laissa une trace durable dans la mémoire de la ville. Le quartier de Kungsgatan, au sud de Bergsbron, reçut après les événements le nom de God vän. Ce nom subsiste aujourd’hui encore dans le restaurant qui y est établi.
V. Cinq jours de dévastation
Les envahisseurs occupèrent la ville pendant cinq jours. Tous les manoirs et châteaux de la région furent incendiés. Des patrouilles cosaques rayonnèrent dans les campagnes pour achever la destruction des villages et des fermes isolées. À leur départ, ils laissèrent derrière eux, outre une ville carbonisée, deux potences dressées sur la place allemande (1). L’épuisement de certaines populations produisit des actes que les autorités suédoises réprimèrent sans pitié. Des paysans de la péninsule de Vikbolandet, réunis en assemblée, décidèrent de se soumettre au tsar pour épargner leurs fermes. Ils rédigèrent une lettre d’allégeance et s’avancèrent vers les galères avec un drapeau blanc — au moment précis où la flotte levait l’ancre. Des dragons suédois les encerclèrent. Quatre furent abattus sur place. Un certain Sven Tomta fut condamné au supplice de la roue sur le Syltenberget (2), et tous ses biens confisqués. Les autres subirent l’estrapade — courir entre deux rangées de trois cents soldats qui frappent. Les plus âgés, de plus de cinquante ans, s’en tirèrent avec deux semaines de pain et d’eau.
Pour la population de Norrköping, 1719 signifia non seulement un désastre économique, mais des souffrances personnelles extrêmes. Chassés sans toit ni ressources, beaucoup durent mendier pour survivre. La ville n’était plus qu’un amas de cendres nauséabondes. Pourtant, ses habitants n’étaient pas brisés.
VI. Jacob Ekbom et la renaissance (1719—1740)
L’esprit de résistance prit d’abord la forme d’un homme : Jacob Ekbom, le maire de justice. Plus haute autorité de la ville, il fut peut-être aussi l’un des premiers à revenir. On l’imagine assis sur un mur noirci de suie, au milieu de l’immense tas de cendres qu’avait été Norrköping.
Jacob Ekbom. Bibliothèque de la ville. Stadsbiblioteket, Norrköpignsrummet.
C’était août 1719, dix jours à peine après l’incendie. Les membres du conseil municipal étaient dispersés dans tout le pays. Ekbom s’installa dans l’une des trois maisons encore debout. La nuit, il veillait pour empêcher les pillards de fouiller les décombres. Il écrivit au gouverneur et à la Reine Ulrika Eleonora et décrivit la situation sans détour : « Aux alentours de cette ville, à quatre milles à la ronde, gisent et vivent pour la plupart tous les habitants, dans un état de dénuement. »
Il travailla à tout reconstruire sans relâche. Pour faire sentir aux habitants qu’une vie normale reprendrait, il voulut maintenir le marché de la Saint-Matthieu, le 25 septembre, comme chaque année. Il demanda un géomètre pour dresser un plan de la ville, des ponts réparés, des églises rouvertes, une mairie, une école. Il réclama six mille dalers en bonne monnaie. «Sinon, je crains que tout ne s’arrête cette année. »
Il se rendit au Riksdag à Stockholm en octobre, en revint découragé après sept semaines de démarches vaines : « Quand on parle d’argent ici, on hausse les épaules et l’on ne répond pas. Je ne vois pas comment Norrköping pourra jamais redevenir Norrköping. » Il revint obstinément au Riksdag de 1720. Cette fois, il obtint ce qu’il voulait : dix ans de franchise fiscale totale pour les habitants, le droit de prendre librement du bois de construction dans les forêts de la Couronne, des briques provenant des ruines de Johannisborg, de Bråborg et de Skenäs, ainsi que des primes pour tout constructeur de maisons en pierre.
Un an après la catastrophe, la ville était de nouveau en mouvement. Les gens s’étaient d’abord abrités dans des caves surmontées de toits de fortune, puis ils avaient commencé à bâtir. Les ponts furent réparés, le port nettoyé, les bâtiments publics planifiés. Le commerce et l’artisanat repartirent les premiers ; les grandes industries suivirent plus lentement.
Le nouveau pont de Sältangen, dessin de 1790. Archives municipales de Norrköping.
À la fin des années 1720, Norrköping était reconstruite pour l’essentiel. Parmi ceux qui contribuèrent à sa renaissance intellectuelle et industrielle, le pasteur Reinerus Broocman mérite d’être cité. Luthérien de Livonie, il avait déjà vu sa première église brûlée par les Russes avant de fuir vers la Suède. Il lança une collecte parmi ses fidèles et, en quatre ans, son église de Norrköping se dressa de nouveau. Il fonda aussi une imprimerie qui, dès 1723, atteignit une position de premier rang en Suède — Bibles, livres de dévotion, mais aussi littérature éducative et historique, distribuée par des agences dans tout le pays.
Son fils, Carl Fredrik, parcourut l’Östergötland pour compiler la première description véritablement détaillée de la province. Himmelstalund, que les paysans avaient défendu les fourches à la main quelques années plus tôt, devint un centre culturel et une auberge tenue par le prévôt lui-même.
Les décennies suivantes virent naître de nouvelles industries : le tabac, dont Adam Reinhold Broocman — fils du pasteur ennemi du tabac — fut le premier fabricant à Norrköping avec Heinrich Kuhlman (1693-1765) le père de Johan et Henrik; puis, au début des années 1740, trois manufactures de sucre, dont la plus grande, Gripen, dont les bâtiments de la Gamla Rådstugugatan et du quai de Saltängen subsistent encore aujourd’hui.
Épilogue
Les Rysshärjningarna de 1719 laissèrent la côte est de la Suède dans un état de désolation sans précédent : sept villes détruites, dix grandes fonderies rasées, vingt mille personnes sans abri. Stockholm seule fut épargnée, la flotte russe ayant été repoussée au Baggensstäket le 13 août. La paix de Nystad, signée en 1721, mit fin à vingt et un ans de guerre. La Suède céda à la Russie l’Estonie, la Livonie, la Carélie et l’Ingrie, confirmant la domination de Pierre le Grand sur la Baltique.
Norrköping, elle, était déjà en train de renaître. C’est à cette période qu’Heinrich Kuhlman et son frère Joachim Adolf arrivèrent pour devenir « Borgare ». Ils venaient de Poméranie.
(1) la place où est érigée l’Eglise Allemande Hedvig.
(2) Syltenberget est une colline située dans le district de Sylten à Norrköping.
Sources
Arne Malmberg, Stad i nöd och lust — Norrköping 600 år (ouvrage de référence principal)
Dessin, d’après Pehr Hörberg, du docteur Bergsten qui racheta la propriété aux Kuhlman en 1878.
Au cœur des hauteurs boisées du Kolmården, à la frontière naturelle entre l’Östergötland et la Södermanland, se dissimule une ferme que l’histoire a longtemps gardée dans l’ombre : Rödmossen. Nichée dans la paroisse de Kvillinge, au sein du district de Bråbo, cette propriété forestière est le fruit d’une colonisation patiente et déterminée, celle des hommes qui, siècle après siècle, ont taillé leur place dans un paysage de forêts denses, de lacs et de tourbières. Son histoire, reconstituée à partir de deux sources précieuses révèle bien plus qu’un simple établissement rural. Rödmossen est un condensé de mémoire collective : des bornes frontières oubliées, une source aux vertus légendaires, des charbonnières enfouies sous la mousse, et des vestiges de l’Âge du Bronze que la forêt n’a jamais tout à fait effacés.
Rödmossen n’est pas une ferme issue d’un village préexistant. Elle ne constitue pas davantage une dépendance de la ferme voisine d’Algutsboda, bien qu’elle en soit géographiquement proche. Elle est ce que les sources suédoises appellent une avsöndring — un lotissement prélevé directement sur les terres communes du district, la Bråbo häradsallmänning. C’est, en d’autres termes, le résultat d’un défrichement volontaire sur le commun de Kolmården, tel que le précise explicitement l’acte cadastral de 1791 : la ferme y est qualifiée d’uppodlingsmark på allmänningen Kolmården, c’est-à-dire une terre mise en culture sur le territoire de Kolmården. Les fermes de ce secteur — Algutsboda, Böksjö, Böksjötorp, puis Rödmossen — se sont succédées comme autant de traces d’une chaîne d’occupation humaine progressant depuis les terres basses et fertiles vers les hauteurs sauvages et isolées.
Premières traces cartographiques
La première mention documentée de Rödmossen remonte à 1673. Elle apparaît sur une carte à petite échelle du nord-est de l’Östergötland, dessinée par le cartographe Johan de Rogier (LSA D13). Cette carte, qui figure également la Vieille Route de Stockholm (Gamla Stockholmsvägen) et le pont de Getå (Getåbro), révèle un paysage déjà partiellement humanisé, avec une occupation relativement dense entre l’ancienne église de Krokek et le lac Svinsjön. En 1708, Rödmossen réapparaît sur une carte de la réserve commune de Bråbo (LSA D20). Puis, en 1791, la ferme fait l’objet d’un levé cadastral détaillé, avec mesure précise de ses terres et description de ses limites foncières (LSA D57-71:1). Ce document constitue la source principale pour comprendre la structure de la propriété à la fin du XVIIIe siècle. Il précise notamment l’emplacement et la nature de l’ensemble des bornes de délimitation qui entouraient la ferme — des repères dont certains, multi centenaires, jalonnent encore des limites entre propriétés voisines. L’une de ces bornes de délimitation, devenu obsolète à la suite d’ajustements ultérieurs des frontières, est aujourd’hui classé comme vestige culturel. En son centre se dresse encore une pierre pointeuse (visarsten), qui indique en silence la direction d’une limite foncière depuis longtemps disparue.
Plan de Rödmossen, Livre d’Or de Johan et Margaretha. Archives municipales de Norrköping.
Jacobs källa : la source et sa légende
À quelques pas de la ferme, le long de l’ancienne route reliant Rödmossen à Eriksberg — une voie que l’on retrouve sur les cartes historiques et dont le tracé semble inchangé depuis des siècles —, se trouve l’un des éléments patrimoniaux les plus émouvants du secteur : Jacobs källa, la source de Jacob. Il s’agit d’une petite fontaine ronde, d’environ cinquante centimètres de diamètre et soixante-dix centimètres de profondeur, entièrement murée à la main avec des pierres plates soigneusement ajustées. Elle est signalée dès la carte cadastrale de 1791 sous le nom de Jacobs källa. En raison de son ancienneté et de son importance patrimoniale, elle a été classée comme monument archéologique (fornlämning, UV 2) dans le cadre du projet ferroviaire Ostlänken, et bénéficie d’une protection prioritaire.
Mais ce qui rend cette source véritablement singulière, c’est la tradition orale qui l’entoure. Une croyance populaire dit ceci : si la source venait à se tarir, il en irait mal pour le peuple de Rödmossen. Cette formule rappelle combien, dans les régions forestières isolées, l’eau — ressource vitale — pouvait cristalliser l’imaginaire collectif et donner naissance à des légendes protectrices. Eriksberg, la ferme voisine vers laquelle mène cette même route, s’appelait autrefois Långeblåmosse, un nom qui évoque lui aussi le monde des tourbières et des marécages si caractéristique de ces hauteurs de Kolmården. Je compris enfin le sens de ce texte inscrit par l’Ingénieur municipal de Norrköping, Jacob Nystrand, le 4 octobre 1794. Celui-là même qui réalisa la carte de 1791…
Livre d’Or de Rödmossen. Poème de Jacob Nÿstrand le 4 octobre 1794. Ingénieur municipal de Norrköping. Né à Hjorteds klockaregård, Hjorted le 6 octobre 1758. Jakob Nystrand a épousé Maria Sofia Älf, fille de Samuel Älf. Il est décédé le 1838 à Norrköping.
« Tant que le champ produit de l'herbe et la forêt des arbres et du bois, les larmes de la fontaine de Jacob coulent, Le propriétaire de Rödmossen a conquis un souvenir impérissable pour sa Persévérance et sa diligence, un ami, des signes d'amitié ».
Vestiges archéologiques : mémoire enfouie d’un territoire vivant
Les terres de Rödmossen et ses alentours immédiats ont livré plusieurs vestiges archéologiques qui témoignent d’une présence humaine bien antérieure à la fondation de la ferme. On y trouve d’abord un ancien cairn de pierres, entièrement recouvert de lichen, dont l’aspect solennel et vieilli suggère une grande ancienneté. Sa fonction exacte demeure inconnue : les archéologues ont écarté l’hypothèse d’une borne frontière. Lors des prospections menées dans le cadre de l’Ostlänken, des traces et un bois de cerf élaphe (kronhjort) ont été découverts à proximité, ajoutant une note de vie sauvage à ce témoignage du passé. Plus loin, trois installations de charbonnage ont été mises au jour. Ces charbonnières circulaires révèlent l’importance de l’économie forestière dans cette région. L’une d’elles, localisée au sud-ouest du lac Gullvagnen, est particulièrement remarquable : elle est accompagnée des fondations de trois cabanes de charbonniers (kolarkojor), ces petits abris rudimentaires dans lesquels les travailleurs se réchauffaient, cuisinaient et surveillaient leurs meules jour et nuit. L’âge de ces installations demeure indéterminé, mais elles s’inscrivent dans une longue tradition d’exploitation forestière qui a marqué profondément le paysage de Kolmården. Enfin, une skärvstenshög — un monticule de pierres brisées — a été découverte dans un secteur en hauteur, à l’écart de tout habitat connu. Ces structures sont typiques de l’Âge du Bronze, mais elles peuvent également dater du début de l’Âge du Fer. Lorsqu’elles sont isolées, loin des zones d’habitation, elles témoignent généralement d’activités spécialisées impliquant la chauffe intentionnelle de pierres dans le feu — peut-être liées à la métallurgie, au traitement d’aliments, ou à des pratiques rituelles.
Lorsque Josef Kuhlman arrive à Alger au début de l’année 1841, il va découvrir la ville mais également toutes ces petites communes rurales qui se situaient sur les hauteurs d’Alger. C’est d’ailleurs sur ces hauteurs que les consuls de l’époque avaient leurs propriétés de campagne. De nos jours, tout ce territoire champêtre est à présent intégré dans la grand métropole d’Alger. Pour s’imprégner de ces lieux au début des années 1840, rien de tel que la retranscription intégrale d’un long article du Moniteur Algérien en date du 16 mai 1835.
Birkadem 28 mai 1856. Dessin que j’attribue à Kenney Bowen-Shultze (épouse du Consul de Suède). On distingue en arrière plan « le consulat de Suède » de la gravure de Genet. Collection personnelle de l’auteur.
Le massif comprend, comme l’on sait, toute cette masse de collines qui se groupent autour d’Alger entre la mer et la plaine de la Mitidja. Ce territoire a été divisé en quinze communes y compris la ville d’Alger ; son étendue peut être évaluée à 24 lieues carrées ou environ 53 000 hectares de superficie, ce qui donne une moyenne de 3 533 hectares par commune.
Alger. — Le territoire d’Alger comprend peu de cultures sauf quelques marais cultivés par les Maures, en plantes potagères. Sa superficie est d’environ 3 900 hectares.
Birmadréïs. — Les terres de cette commune sont d’une excellente qualité ; la couche végétale y a une épaisseur convenable pour s’approprier à toutes les cultures. Il y a peu de broussailles et l’on y voit un grand nombre de maisons de campagne qui, la plupart, ont passé entre les mains des Européens. La surface de cette commune, qui est la plus petite de toutes, n’excède pas 968 hectares : 260 sont cultivés en blé, orge, plantes potagères, et 54 en vignes. Depuis deux ans l’on y a planté plus de 1 400 pieds d’arbres forestiers et fruitiers parmi lesquels 800 oliviers.
Bir-Ettouta. — Il n’y a point encore d’Européens établis dans cette commune dont la superficie peut être évaluée à 4 600 hectares. Il y a peu de terres propres à la culture, celles des indigènes n’excèdent pas 54 hectares cultivés en céréales, légumes et un peu de vignes.
Bir-Kadem. — La terre y est généralement riche et féconde et les eaux abondantes ; le sol heureusement accidenté offre une grande variété de sites et de belles expositions où sont répandues de nombreuses maisons de campagne entourées de jardins plantés d’orangers, de citronniers, de grenadiers. Le territoire doit avoir 4 000 hectares d’étendue, dont 790 sont cultivés en très grande partie par des colons européens, principalement en blé, orge, légumes, et 20 hectares en vignes. Les nouvelles plantations s’élèvent à 2 300 pieds d’arbres en y comprenant 1 000 rejetons d’olivier préparés pour la greffe.
Boudjaréah. — Le territoire de cette commune a environ 4 300 hectares de superficie. Toute la partie occidentale est inculte et couverte de rochers et de broussailles, mais la partie orientale a de très bonnes terres et elle renferme un grand nombre de belles propriétés parmi lesquelles on remarque celle de M. Roche et le consulat de Suède. Ce canton du massif est celui où, grâce au zèle persévérant de M. Roche, la culture de l’olivier a fait le plus de progrès, le nombre de ceux qui ont été plantés ou greffés s’élève à plus de 7 000, c’est-à-dire à près de la moitié des plantations de cette nature dans tout le reste du massif. 134 hectares sont cultivés en céréales, prairies et vignes, et 450 pieds d’arbres fruitiers ou forestiers ont été plantés depuis 18 mois ou 2 ans.
Deschioued. — Cette commune n’est encore habitée que par la tribu de ce nom, dont les cultures, en céréales, n’excèdent point 163 hectares sur une surface de 4 000.
Dely-Ibrahim. — Le village de Dely-Ibrahim habité par environ 400 colons, la plupart Allemands, sera probablement le chef-lieu de cette commune qui renferme dans son territoire le camp de Staouéli, celui des Zouaves et les douars des tribus de Charga et de Beni-Messous. La partie qui est située vers la mer, c’est-à-dire toute la plaine de Staoueli jusques à Sidi-Ferruch, n’a que très peu de terres cultivées, mais elle est couverte d’oliviers, d’orangers, d’arbouziers, de lentisques et de citronniers, tous à l’état sauvage, mais qui, sous des mains industrieuses, pourraient donner de riches produits ; le reste du territoire est un des cantons où l’agriculture et la population ont fait le plus de progrès, et c’est l’un de ceux qui est le plus susceptible d’atteindre rapidement un haut degré de prospérité. Parmi les nombreuses propriétés rurales qu’il renferme, on remarque celle de M. Fougeroux et le domaine de Sidi Sadi appartenant à la société africaine de colonisation, et sur laquelle l’on a commencé la culture en grand du cotonnier ; 30 arpens de terre y ont été consacrés dès cette année et il est probable que l’année prochaine cette étendue sera au moins quadruplée. Le territoire de la commune de Dely-Ibrahim est le plus vaste du massif, sa surface peut être évaluée à 8 800 hectares, dont 733 sont cultivés en céréales et surtout en vignes dont l’étendue est estimée à 223 hectares ; les plantations forestières et fructifères sont également très remarquables ; elles ne s’élèvent pas à moins de 1 000 arbres fruitiers, 2 000 arbres forestiers, 4 500 oliviers greffés ou préparés pour la greffe et plus de 3 000 mûriers.
Douéra. — Située aux limites du massif et sur les dernières rampes des collines qui descendent vers la Mitidja, cette commune n’est encore qu’une vaste solitude habitée par quelques pauvres tribus arabes dont les cultures comprennent 263 hectares de terres consacrées aux céréales et à des légumes. Les Européens ont fait quelques défrichemens et préparé quelques prairies artificielles aux environs du camp de Douéra. Le territoire de cette commune a une superficie d’environ 4 400 hectares.
Elbiar. — Cette commune est limitrophe d’Alger ; elle touche à la Casbah ; le sol rafraîchi par des eaux abondantes y est partout d’une grande fécondité et l’on y fait avec succès la grande et la petite culture ; l’on y voit un grand nombre de beaux domaines parmi lesquels on remarque ceux de MM. Couput, de Guiroye, Choppin, et les maisons de campagne des consuls d’Espagne, de Suède et de Hollande. Le fort l’Empereur, et la caserne des Tangarins appartiennent au territoire de cette commune dont l’étendue est de près de 3 300 hectares. Les terres cultivées en céréales, prairies, légumes dépassent 300 hectares, indépendamment de 54 hectares de vignes. Plus de 3 000 arbres fruitiers ont été plantés depuis 2 ans et 1 800 rejetons d’oliviers préparés pour la greffe. M. Choppin a consacré cette année, sur sa propriété, 20 arpens de terre à la culture du coton.
Hussein-Dey. — La totalité du territoire de cette commune, qui comprend environ 2 000 hectares, est complètement cultivée, les trois quarts par les indigènes et le surplus par des colons, en céréales, prairies, plantes potagères et un peu de vignes. Le sol est riche, profond et la végétation est partout remarquable par sa vigueur extraordinaire. Près de 3 000 oliviers ont été plantés ou greffés depuis deux ans, ainsi que 700 arbres fruitiers.
Kadouss. — Il y a fort peu d’Européens établis dans cette commune dont la surface est de près de 3 900 hectares. Les cultures appartenant presque en totalité aux indigènes n’excèdent pas 128 hectares. La nature du sol est cependant favorable aux travaux agricoles. Il y a été planté ou greffé 1 000 pieds d’oliviers.
Kouba. — C’est une des contrées les plus favorisées du massif ; les terres y sont fertiles, les eaux abondantes et les cultures considérables. L’on y voit de très belles propriétés parmi lesquelles celles de MM. Duchassaing, Dumouchel, Gaudoit, Bounevialle et baron Viallard sont les plus remarquables. La partie située à l’est de l’Aratch est habitée par des Arabes. La superficie de cette commune est de 3 300 hectares, dont 450 sont cultivés en céréales, prairies artificielles et naturelles, plantes potagères et un peu de vignes. La culture du mûrier y a pris les plus grands développemens, les plantations y dépassent 4 000 pieds et celles des oliviers est en nombre presque égal. L’on a également planté plus de 1 500 pieds d’arbres. C’est dans cette commune que M. Wattels et Smits ont fait récemment leurs premiers essais pour la culture de l’indigo.
Massafran. — Cette commune n’a pas de colons européens. Son étendue est de 3 400 hectares, dont 200 sont cultivés par les Arabes.
Mustapha-Pacha. — Son territoire se compose du beau village de ce nom et de la partie de la riche plaine de la Hamma qui s’étend le long de la rade d’Alger, jusqu’à la batterie près de Hussein-Dey. Le sol y est éminemment fertile et propre aux cultures les plus riches et les plus variées. Les côteaux de Mustapha couverts d’une multitude de belles maisons de plaisance, parmi lesquelles on distingue le consulat de Danemarck, offrent un coup-d’œil magnifique. La surface de cette commune est de 1 260 hectares, et les exploitations de 815, dont 100 en vignes. Les plantations sont considérables.
Pescade (la Pointe-). — Il y a peu de cultures au-delà de la Pointe-Pescade ; toute cette partie de la commune est livrée à la stérilité : l’autre partie a de belles propriétés, et entre autres les consulats de Belgique et d’Angleterre, et le domaine de M. De Fallois. La commune est l’une des moins étendues : sa superficie n’est que d’environ 1 665 hectares, dont 500 sont cultivés presque en totalité par les Européens. Le fort des Anglais et celui de la Pointe-Pescade font partie du territoire de la commune.
Johan Kuhlman (1738 – 1806), Citoyen et marchand de Norrköping, possédait une propriété sur Drottninggatan avec un pignon donnant sur Skolgatan. Cette propriété fut détruite lors de l’incendie de la ville en 1822. Johan Kuhlman s’intéressait à la littérature et à l’érudition. Dans la « Kuhlmanska gården », un cercle de personnes partageant les mêmes idées se réunissait autour de lui notamment le navigateur de la Compagnie des Indes Orientales Christoffer Henrik Braad, le peintre Pehr Hörberg et l’historien et professeur Johan Henrik Lidén, afin de cultiver des intérêts communs et de discuter des questions culturelles de l’époque. L’été, le cercle se réunissait plutôt dans la maison de campagne de Kuhlman, Rödmossen, à Kolmården. Un livre d’or de cette maison est conservé dans les archives de la ville de Norrköping. Les invités de Johan Kuhlman y ont écrit des vers, des pensées et leurs autographes. Le livre contient également une carte et quelques dessins.
Première page du livre d’Or de Rödmossen.
Retrouver l’emplacement de Rödmossen ne fut pas de tout repos. Il y a en effet plusieurs lieux en Suède portant ce même nom dont un dans la banlieue de Stockholm et j’ai longtemps pensé que ce lieu était le bon. C’est en traduisant le livre de Hjalmar Lundgren « Kuhlmans, Pastel d’un Empire Bourgeois » (Lundgren, Kuhlmans ; Pasteller från den borgeliga empiren , 1917), écrit en 1917, que je fus mis enfin sur la bonne piste. Lundgren y décrit, sous forme de roman léger, le quotidien de Johan Kuhlman entre sa ville de Norrköping avec ses amis et sa propriété de Rödmossen.
Un soir, il rejoint, après avoir travaillé toute la journée, sa ferme de Rödmossen, dans la paroisse de Qvilinge. Sur la route il laisse à droite après la sortie de la ville, Herstaberg, la vieille ferme des De Falck, puis longe bientôt le lac et entouré de peupliers bourdonnants et passe devant le vieux manoir des Ribbings à Loddby. Après la forêt à gauche, on aperçoit déjà la propriété de Lida et, comme toujours, il pensera à son ami vénéré et malade resté chez lui à Drottninggatan, Johan Henric Lidén. Puis la calèche roule sur la route en pente douce vers Åby, monte la courte élévation vers l’auberge, où l’aubergiste Glad se tient là au carrefour et lui tire son chapeau avec la plus profonde dévotion, et continue à travers la forêt sur les pentes de Kolmård...
Puis, c’est en étudiant deux documents intéressants que je compris où était localisée la maison de campagne de Johan et Margaretha. La lecture d’un rapport officiel de fouilles archéologiques préventives (1), commandé par l’agence suédoise des transports dans le cadre de la planification de la ligne ferroviaire à grande vitesse Ostlänken, devant relier Stockholm à Göteborg via Norrköping et Linköping présentait moult détails intéressants dont la mention d’une carte de la propriété et datant de 1791. Un autre document, l’encyclopédie historique et géographique de l’Östergötland (2), publiée à Stockholm en 1917 par l’érudit Anton Ridderstad décrit la province de l’Östergötland avec ses villes, ses paroisses rurales et toutes ses propriétés. Ridderstad y recense, paroisse par paroisse et domaine par domaine, toute la géographie, l’histoire, les familles nobles, les légendes et les traditions de la province. C’est une source primaire de référence pour qui veut comprendre l’Östergötland d’antan. Ce volume couvre notamment le comté de Bråbo — dans lequel se trouve la paroisse de Kvillinge, où est localisée Rödmossen.
J’avais à présent toutes les informations pour préparer enfin cette visite de Rödmossen, prévue à l’été 2022. Le chemin se dessinait enfin et nous allions pouvoir remonter le temps afin de trouver l’endroit où les Kuhlman passaient tous leurs étés à la fin du XVIIIe siècle. Mais que restait-il des lieux ? Qu’allions-nous pouvoir trouver comme restes de cette époque lointaine. Le GPS nous emmena à l’orée du bois, là où un hôtel de luxe moderne s’était installé depuis quelques années. L’adresse indiquait « Rödmossen » mais ce n’était pas Rödmossen car je ne reconnaissait pas les lieux… Il fallut laisser la voiture et parcourir encore environ deux kilomètres et six cent mètres restant à pied dans la forêt. Le chemin passait sous la route et, je le savais, la propriété allait se présenter à nous un peu plus loin, sur la gauche et après la fourche.
Rödmossen, juillet 2022. Etienne LAUDERödmossen, juillet 2022. Etienne LAUDERödmossen, juillet 2022. Etienne LAUDERödmossen, juillet 2022. Etienne LAUDE
La suite dans un prochain numéro…
(1) Pia Nilsson et al., Ostlänken – Delsträckan kolmårdsbranten till länsgränsen (Östergötland–Södermanland), Rapport 2015:2, Riksantikvarieämbetet UV / Statens Historiska Museer, Linköping, 20 janvier 2015.
(2) Anton Ridderstad, Östergötlands Beskrivning med dess städer samt landsbygdens socknar och alla egendomar, Tome II, Première partie, P. A. Norstedt & Söners Förlag, Stockholm, 1917.