La date de la mort de Johan Kuhlman remise en question…

Lieutenant-Colonel pendant la Guerre de Trente Ans

Cet article aurait pu s’intituler : De l’intérêt de l’étude des sources primaires contre le consensus secondaire ou encore : Note de méthode historique et généalogique.

Introduction : deux traditions de travail, deux types de résultats

La recherche historique et généalogique repose sur deux activités distinctes, souvent confondues : la compilation et l’analyse critique. La première consiste à rassembler et transcrire fidèlement ce que les sources disent. La seconde consiste à confronter ces sources entre elles, à en interroger le vocabulaire, à en mesurer les compatibilités et les contradictions. Ces deux activités sont également légitimes et nécessaires mais elles ne produisent pas toujours les mêmes résultats, et ne posent pas les mêmes questions.

Le cas de la date de mort de Johan Kuhlman, lieutenant-colonel au service de la couronne suédoise pendant la Guerre de Trente Ans, en est une illustration concrète. Plusieurs études généalogiques de référence donnent 1648 comme année de son enterrement à Narva. Ce faisant, elles ont fidèlement transcrit ce que leurs sources locales indiquaient, c’était leur objet. Mais les informations ne sont pas toujours complètes. Le nom de son épouse y est parfois omis tout comme le nom du colonel Johnstone qui fit inhumer Johan dans l’église du château de Narva (voir par ailleurs). Et en croisant ces compilations avec la SEULE source primaire contemporaine de la mort de Johan Kuhlman, l’acte royal d’anoblissement de la reine Christina de Suède daté du 20 juillet 1649 — une question s’ouvre que les compilateurs n’avaient pas à se poser : ces deux informations sont-elles compatibles ?

I. Les sources secondaires : deux études généalogiques rigoureuses

Source secondaire 1 : Gustaf Elgenstierna, Den introducerade svenska adelns ättartavlor

L’ouvrage de référence de la noblesse suédoise introduite est le monumental Den introducerade svenska adelns ättartavlor med tillägg och rättelser (Les tables généalogiques de la noblesse suédoise introduite, avec additions et corrections) publié par Gustaf Elgenstierna. Le volume IV (Igelström–Lillietopp) consacre la notice Tab. 14 à Johan Kuhlman :

« Johan Kuhlman, adlad Kuhlman (son av Johan Kuhlman, Tab. 1), till Bornhagenhof i Ingermanland ; var 1639 överstelöjtnant ; adlad 1649 22/7efter sin död jämte sin broder Peter (sönerna 1650 introd. under nr 467) ; begr. 1648 i Narva, då överstern Frans Johnstone för hans lägerstad i slottskyrkan förärade 100 riksdaler [Rf]. — G. m. Gertrud von Sipstein, som levde änka 1662. »

Elgenstierna cite ses sources en bas de notice :

  1. Rf — Riddarhusarkivet (Archives de la Maison de la Noblesse suédoise)
  2. KrAB — Krigsarkivets bibliotek (Bibliothèque des Archives militaires)
  3. Viborgs tyska förs. kyrkoarkiv — Archives de la paroisse allemande de Viborg
  4. Geneal. samfundets i Finland årsbok VI, s. 84, 85 — Annuaire de la Société généalogique de Finlande

Source secondaire 2 : étude généalogique finlandaise de Borgström (Kuhlman Tab. IV)

Une seconde compilation généalogique, celle publiée en 1953 par Borgström, qui s’inspire des travaux réalisés précédemment tout en remettant en cause certaines hypothèses donne pour le même Johan Kuhlman :

« Johan Kuhlman (tab. I), till Bornhagenhoff i Ingermanland. Öfverstelöjtnant. Adlad 1649 22/7, efter sin död, jämte brodern Peter. Begrafven 1648 i Narva, då öfversten Frans Johnstone för hans lägerstad i slottskyrkan förärade 100 riksdaler. — Gift med ……, som 1649 lefde enka. »

Ce que les deux études ont en commun

La convergence entre les deux compilations est frappante et significative : Même date d’anoblissement, le 22 juillet 1649; même date d’enterrement : 1648 à Narva et même mention de la donation de Frans Johnstone.

Cette convergence s’explique probablement par une source intermédiaire commune, l’annuaire de la Société généalogique de Finlande, cité par Elgenstierna. Les deux études ont fidèlement transcrit les mêmes données depuis cette source partagée. C’est précisément leur travail de compilateurs et ils l’ont bien fait. J’aurais pu illustrer d’autres exemples de compilation antérieures présentant les mêmes défauts ou imprécisions historiques.

Ce que ni l’un ni l’autre n’avaient à faire, et n’ont pas fait, c’est croiser ces données avec la formule temporelle précise de la lettre royale d’anoblissement. Nous allons le faire maintenant.

II. analyse linguistique de La source primaire, le Sköldebref du 20 juillet 1649

Nature et statut du document :

Le Sköldebref ou lettre d’anoblissement est l’acte par lequel la reine Christina de Suède accorde à Peter Kuhlman et aux enfants de son frère défunt Johan l’accès à la noblesse suédoise avec attribution d’un blason. Ce document présente toutes les caractéristiques d’une source primaire de premier ordre : il est rédigé à la chancellerie royale suédoise et signé par la Reine en date du 20 juillet 1649, c’est un acte juridique authentique, non une compilation ni un résumé, il est contemporain des événements qu’il relate et transcrit par une paléographe professionnelle agréée (Karin Borgkvist Ljung) et que je remercie ici encore une fois.

En termes de hiérarchie des sources, cet acte royal prime sur toute compilation généalogique ultérieure y compris sur un ouvrage aussi autorisé que celui d’Elgenstierna.

Lettre d’anoblissement des Kuhlman signée de la Reine Christine le 20 juillet 1649 (extraits). Archives Royales de Suède.

Le passage déterminant :

La reine justifie la grâce accordée en ces termes en vieux suédois de l’époque :

« hans framlidne Broder, för den ofwerstleut; John Kuhlman, huilken förlijten tijdh sidhvtij Tÿsklandh emot fienden är slaghworden »

L’expression suédoise du XVIIe siècle « förlijten tijdh sidh » signifie littéralement « il y a peu de temps » : quelques semaines ou quelques mois, jamais plus d’un an. C’est une formule de chancellerie précise, employée de manière cohérente dans les actes royaux suédois de l’époque pour désigner des événements récents. Elle se distingue rigoureusement d’autres formulations telles que :

  • « för någre åhr sedan » : il y a quelques années
  • « i förgångne åhr » : l’année passée
  • « nyligen » : récemment, dans les jours ou semaines immédiats

Traduction : « son défunt frère, feu le lieutenant-colonel John Kuhlman, qui il y a peu de temps a été frappé / abattu contre l’ennemi en Allemagne »

Le sens exact de « slaghworden » :

Avant d’examiner les scénarios, une précision linguistique s’impose. La lettre de Christina dit que Johan fut « slaghworden », un terme suédois du XVIIe siècle qui signifie frappé, abattu, et désigne le fait de recevoir un coup mortel. Il ne signifie pas nécessairement « mort sur le coup »… Un homme « slaghworden » pouvait avoir reçu une blessure mortelle en Allemagne et être décédé de cette blessure plusieurs semaines ou plusieurs mois plus tard, après son évacuation. C’est cette nuance qui ouvre la voie au scénario le plus probable que j’évoquerai dans un prochain article.

Si Johan Kuhlman était mort en 1648, il serait décédé au minimum sept mois avant la rédaction de la lettre, et au maximum dix-neuf mois plus tôt. Un acte de chancellerie royale n’emploierait pas « il y a peu de temps » pour désigner un événement de 1648 lorsqu’il est rédigé en juillet 1649.

La conclusion s’impose : la formule « förlijten tijdh sidh » dans un acte daté du 20 juillet 1649 désigne vraisemblablement un décès survenu au début de l’année 1649, vraisemblablement entre janvier et mai 1649.

IV. La confrontation : ce que la lecture croisée révèle
Source / källaNature / NaturDate d’anoblissement / Datum för adling Date d’enterrement / Begravningsdatum
Sköldebref de ChristinaSource primaire / Primärkälla20 juillet 1649« il y a peu de temps » avant juillet 1649 / « för en kort tid sedan » före juli 1649
Elgenstierna (Tab. 14)Source secondaire / Sekundärkälla22 juillet 1649« begr. 1648 »
Étude généalogique finlandaise (Tab. IV)Source secondaire / Sekundärkälla22 juillet 1649« Begrafven 1648 »

Les deux compilations ont recopié la date d’anoblissement avec un léger glissement de deux jours (20 → 22 juillet) – probablement introduit dès la source intermédiaire commune. Ce glissement est sans conséquence sur le fond. Pour la date d’enterrement, les deux compilateurs ont transcrit « 1648 », ce qu’aucune source locale (registre paroissial, archive militaire de Narva ou de Viborg) n’a été retrouvée à ce jour.

Il est notable qu’Elgenstierna cite parmi ses sources le Riddarhusarkivet (Rf), les Archives de la Maison de la Noblesse suédoise, où est conservé précisément le Sköldebref. Il a utilisé cette source pour établir la date d’anoblissement. Mais il n’a pas relu la lettre pour en interroger la formule temporelle « förlijten tijdh sidh » tout simplement parce que ce n’était pas son propos. Il cherchait une date, il l’a trouvée et compilée de manière imprécise (22 juillet 1649 au lieu du 20) et n’a pas cherché à dater la mort elle-même par ce biais. Cet article n’est pas une critique d’Elgenstierna, c’est l’illustration de la différence fondamentale entre compiler et analyser.

V. Le contexte historique confirme l’analyse

L’argument linguistique est renforcé par le contexte militaire. La paix de Westphalie fut signée le 24 octobre 1648, mais les troupes suédoises restèrent en Allemagne jusqu’en 1650, dans le cadre des négociations du congrès de Nuremberg. Le 28 juillet 1649, huit jours seulement après le Sköldebref, le général suédois Charles Gustave rencontrait encore le général Piccolomini à Nuremberg pour organiser le retrait des garnisons.

Un officier suédois pouvait donc parfaitement être frappé « contre l’ennemi en Allemagne » au début de 1649. La mention « emot fienden » (contre l’ennemi) confirme une mort au combat, un fait précisément notifié à la famille et à la chancellerie, ce qui rend la formule « il y a peu de temps » d’autant plus significative.

VI. Conclusion : deux objets différents, deux résultats différents

La date d’enterrement de Johan Kuhlman, 1648 selon les deux compilations généalogiques disponibles a été fidèlement transcrite par des compilateurs sérieux, depuis des sources locales que nous n’avons pas retrouvées. Ils n’ont pas « eu tort » : ils ont fait ce que des compilateurs font.

C’est la lecture croisée avec la source primaire, la lettre royale du 20 juillet 1649 et sa formule « il y a peu de temps » qui permet d’aller plus loin et de suggérer que Johan Kuhlman est vraisemblablement décédé au début de l’année 1649, et non en 1648.

Cette conclusion reste une hypothèse solidement étayée, non une certitude. La vérification définitive passerait par les archives primaires non encore consultées : le fonds « Ingermanlands räkenskaper » du Riksarkiv suédois, et les registres paroissiaux de la « slottskyrkan » de Narva, si ils ont survécu.

En attendant, c’est la parole de la Reine Christina « il y a peu de temps », formulée dans un acte juridique authentique, contemporain des événements, que la méthode historique nous invite à privilégier.

La suite dans un prochain article …

Source primaire de référence : Lettre d’anoblissement (Sköldebref) de la reine Christina de Suède, 20 juillet 1649, pour Peter Kuhlman et les enfants de feu Johan Kuhlman (transcription : Karin Borgkvist Ljung, paléographe agréée).

Sources secondaires consultées :

  • Gustaf Elgenstierna, Den introducerade svenska adelns ättartavlor med tillägg och rättelser, vol. IV (Igelström–Lillietopp), Tab. 14 (sources citées : Riddarhusarkivet [Rf], Krigsarkivets bibliotek [KrAB], Viborgs tyska förs. kyrkoarkiv, Geneal. samfundets i Finland årsbok VI, s. 84-85)
  • Étude généalogique finlandaise, Tab. IV, entrée Johan Kuhlman de Bornhagenhoff (sources citées : Ingermanlands räkenskaper, Anrep, Vapensköld i Tammela kyrka, comm. H. Donner)

Sources contextuelles : Lars Ericson, « The Swedish Army and Navy During the Thirty Years War », Forschungsstelle Westfälischer Friede, Université de Münster ; Congrès de Nuremberg 1649–1650, Nuernberg.de.

L’affaire Barbaroux & de Marqué

D’après la correspondance Kuhlman-Almquist (5/10)

À partir de l’automne 1875, les lettres de Kuhlman changent de ton. Il ne s’agit plus seulement de vendre du bois ou de couvrir des traites, il s’agit de récupérer une dette qui grossit depuis des mois, dans une ville de l’est algérien où une société refuse de payer, et que la Grande Dépression de 1873 a plongé dans une insolvabilité dont elle ne peut plus sortir.

Les débiteurs de Philippeville

La maison Barbaroux & de Marqué est établie à Philippeville, port de commerce à 350 kilomètres à l’est d’Alger. Elle doit à Almquist (Stockholm) et à Astrup & Co. (Christiania, Norvège) une somme qui avoisine les 200 000 à 226 000 francs, une dette massive, représentant approximativement un million d’euros actuels. Kuhlman revient sur l’affaire dans sa lettre du 6 janvier 1876, avec un bilan amer des créances en souffrance et des promesses non tenues. Son ton a changé de manière irréversible. La lettre de janvier 1876 se clôt sur une résolution que la maladie et les mois d’attente ont durcie en principe de conduite :

« Je ne traiterai qu’avec des maisons de premier ordre dont le risque n’est pas à craindre. »

C’est la leçon tirée non seulement de Barbaroux & de Marqué, mais aussi du chargement catastrophique de Nordmaling, une autre créance en souffrance, datée du 17 avril 1875, dont la mémoire colore tout ce qu’il écrit désormais.

Maître Calendini et ses conseils

Il choisit un avocat installé à Philippeville même : Maître Charles Noël Robert Calendini, 33 ans, avocat-défenseur et suppléant juge de paix. Un homme de terrain, d’origine corse – son père était greffier à Mostaganem – qui connaît les usages du tribunal de commerce local de l’intérieur, dans ce petit port où tout le monde se connaît (1).

La lettre de Calendini du 6 mai 1876 révèle deux informations décisives que Kuhlman transmet aussitôt à Almquist : d’abord, Barbaroux & de Marqué sont en négociation pour vendre une mine à Djijelli à des acheteurs anglais ; ensuite, ils attendent un paiement de 205 000 francs du gouvernement — dont le montant couvrirait à lui seul la quasi-totalité de la dette nordique. Calendini pose la question stratégique avec une clarté professionnelle qui impressionne :

« Si la Faillite est déclarée, M. de Marqué perdra toute influence et je ne sais quel sort sera réservé à ces deux Affaires qui peuvent réussir si M. de Marqué reste debout. »

En termes modernes : la valeur de continuation est supérieure à la valeur de liquidation. Kuhlman avait lui-même pressenti cette logique depuis mars, la lettre de Calendini lui apporte la confirmation indépendante qu’il attendait.

Le Dar el-Bey de Constantine

Face à la pression judiciaire qui monte depuis Alger, Barbaroux & de Marqué tentent une ultime manœuvre. Ils écrivent directement à Almquist à Stockholm, court-circuitant délibérément Kuhlman, pour lui proposer un plan de remboursement dont la pièce centrale est la délégation des loyers d’un bâtiment appartenant à de Marqué à Constantine :

« Ce bâtiment situé dans Constantine est connu sous le nom de Dar el-Bey et rapporte une somme supérieure au chiffre annuellement délégué : 16 000 francs par an. »

À 16 000 francs par an pour une dette de 200 000 à 226 000 francs, le remboursement intégral prendrait douze à quatorze ans. À Constantine, les dour el-bey étaient les grandes demeures des anciens gouverneurs ottomans. Après le siège de 1837, ces propriétés avaient été confisquées ou revendues à des notables coloniaux bien introduits, et que de Marqué en possède une dit quelque chose sur l’ancienneté de son implantation dans la bourgeoisie constantinoise. La proposition sera transmise à Almquist mais restera sans dénouement visible dans les archives disponibles.

le Dar el-Bey mentionné dans les lettres de Kuhlman n’est pas nécessairement le célèbre Palais Ahmed Bey (le plus grand, devenu hôpital puis caserne française après 1837). Il s’agit vraisemblablement d’une des nombreuses demeures beylicales de Constantine; les dour el-bey désignaient toute résidence liée à l’autorité ottomane dans la ville.

L’affaire Barbaroux & de Marqué : contexte et protagonistes

Philippeville, port de commerce à 350 kilomètres à l’est d’Alger, est alors une ville jeune et prospère, fondée en 1838 sur les ruines romaines de Rusicade, mais durement frappée par la Grande Dépression de 1873. La crise y est particulièrement virulente : l’historien André Nouschi, dans son étude « La crise commerciale et financière de 1875 en Algérie et dans le Constantinois », documente les faillites en cascade qui ravagent le commerce philippevillois, dont celle d’un seul banquier local atteignant 600 000 francs. C’est dans ce contexte d’insolvabilité généralisée que la maison Barbaroux & de Marqué se retrouve dans l’incapacité d’honorer une dette de 200 000 à 226 000 francs due aux maisons Almquist de Stockholm et Astrup & Co. de Christiania.

Les deux familles sont parmi les plus anciennes de Philippeville. Les Barbaroux comptent parmi les tout premiers pionniers européens de la ville, présents dès 1839. Les de Marqué sont une véritable dynastie fondatrice : le premier d’entre eux, Léon de Marqué, capitaine de corvette et officier de la Légion d’honneur, siégeait au conseil municipal dès 1858 et avait présenté un projet de port pour la ville en 1857 ; à sa mort en 1860, la ville lui rendit hommage en baptisant de son nom sa plus belle place — la Place Marqué, vaste esplanade en terrasse sur la Méditerranée, bordée de palmiers et d’une balustrade en marbre. Le de Marqué de 1875 est l’héritier de ce nom illustre — et, à ce titre, propriétaire à Constantine d’un Dar el-Bey, grande demeure de l’ancienne aristocratie ottomane rapportant 16 000 francs de loyers annuels, vestige d’une position sociale élevée que la crise menaçait de faire s’effondrer.

Calendini connaissait les usages du tribunal local de l’intérieur. C’est lui qui, dans sa lettre du 6 mai 1876, posa la question stratégique centrale : valait-il mieux forcer la faillite et liquider, ou laisser de Marqué « rester debout » pour récupérer le paiement attendu du gouvernement (205 000 francs) et le produit de la vente d’une mine à Djijelli à des acheteurs anglais ? Calendini mourut prématurément en 1887, à l’âge de 44 ans, sans avoir vu le dénouement de l’affaire. Il était alors, brièvement, maire de Philippeville.

Glossaire et géographie

Philippeville (Skikda) : Port de l’est algérien fondé en 1838, débouché maritime naturel de l’arrière-pays constantinois.

Constantine : Capitale de l’est algérien, perchée sur un rocher ceinturé par les gorges du Rhummel, à 640 mètres d’altitude. Prise par les Français le 13 octobre 1837.

Dar el-Bey : Littéralement « maison du bey » en arabe dialectal algérien. Ces grandes résidences palatiales des gouverneurs ottomans furent après la conquête française confisquées ou rachetées par des colons et des négociants.

Djijelli (Jijel) : Port à 100 km à l’ouest de Philippeville. La région est riche en gisements de fer et de plomb, convoités par des investisseurs britanniques dans les années 1870.

Premiers regards sur Alger

1-Alger, les années fondatrices (1841-1849), printemps 1841
Josef Kuhlman (1809-1876)
Josef Kuhlman (1809-1876)

À compter de ce jour et pendant plusieurs semaines, j’évoquerai l’arrivée de Josef à Alger en 1841. Certes, rien ne dit que les événements se déroulèrent rigoureusement de cette manière mais, ayant découvert petit à petit ce personnage empreint de curiosité, féru de culture et ouvert aux nouvelles expériences, il est bien possible que ce récit imaginé ne soit pas très éloigné des faits réels. Sa nomination en tant que Courtier Maritime étant datée de décembre 1844, et sachant que pour être recevable, tout candidat étranger devait avoir séjourné au préalable au moins trois ans dans le pays, Josef est donc arrivé dans la colonie dans le courant de l’année 1841. Ainsi commence cette nouvelle en huit parties.

Plan général de la ville d’Alger et de ses faubourgs dressé d’après les documents les plus récents et accompagné d’une nomenclature de tous les noms de rues en français avec les étymologies ou les noms arabes en regard / par Mr A. Berbrugger, conservateur de la Bibliothèque et du Musée d’Alger, … ; gravé par J. Priet
Berbrugger, Adrien (1801-1869). BNF – Gallica
Un suédois débarque dans une ville en pleine transformation.

Josef Kuhlman pose pour la première fois le pied sur le sol algérois en ce printemps de 1841. La rue de la Marine, par laquelle il fait son entrée dans la ville, grouille d’activité. Ici des porteurs chargés de ballots, là des marins en permission discutant sur le port, des négociants parlant affaires ou encore des charrettes transportant des marchandises vers les entrepôts du port sont ses premières visions de la ville blanche. Pour ce jeune Suédois, ancien secrétaire au Kommerskollegium de Stockholm, qui avait rejoint le consulat de Suède et Norvège à Alger avec l’ambition d’y établir un jour son activité de courtier maritime, ce spectacle lui apparaît à la fois familier et étrangement exotique. En débarquant du Charlemagne (1), il pense à son fils Sigurd, âgé de six ans et resté auprès de sa mère à Stockholm. Josef espère pouvoir le faire venir dans quelques années, quand sa situation sera plus stable. Mais pour l’instant, il doit se faire une place au consulat, apprendre la ville, ses codes et ses réseaux. Son brevet de courtier maritime, il ne pourra l’obtenir qu’après trois ans de résidence, trois ans pour prendre ses repères.

Ce daguerréotype est considéré comme le plus ancien cliché pris à Alger, en 1844. Représentant les remparts de la ville d’Alger, il a été acheté par le ministère de la Culture et de la Communication auprès de Sotheby’s en 2013.

Onze années se sont écoulées depuis la prise d’Alger. Les anciens combattants de Sidi-Ferruch, ces vétérans qui débarquèrent le 14 juin 1830 — date anniversaire de la brillante victoire de Marengo — ne reconnaîtraient plus la cité qu’ils ont conquise. Débordés par la masse des nouveaux venus, disséminés à travers la ville et ses environs, ils ont cessé depuis longtemps de fêter chaque année leur glorieux fait d’armes au boulet du fort Neuf. Ce qui intéresse Josef, c’est l’avenir commercial que cette ville lui promet et qui représente en ce printemps 1841 un carrefour stratégique entre l’Europe et l’Afrique, un port en pleine expansion où convergent marchandises, capitaux et ambitions à peine dissimulées.

Daguerréotype d’un photographe anonyme (2) datant également de 1844. Alger, le port.

En déambulant dans les rues lors de ses premiers jours, Josef mesure l’ampleur de la transformation urbaine qui se dessine. Avant l’occupation française, Alger présentait un visage radicalement différent. Les rues étaient étroites et d’une largeur inégale, offrant dans leurs nombreux détours des lignes inimaginables, faites d’un enchaînement interminable de maisons sans fenêtres extérieures. Dans les premières années qui suivirent la conquête de 1830, la transformation qui s’accomplit à grande vitesse changea la configuration de la ville. Il fallait tracer de grandes artères de circulation comme la rue de la Marine ou la rue commerciale de Bab-Azoun menant à Bab-el-Oued. Pendant tout le temps de ces chantiers, les nouvelles rues traversaient des quartiers entiers en démolition, bordées de maisons détruites et en attente de reconstruction. Le Gouverneur Général avait imposé ses exigences : tracer des rues larges pour permettre le passage des voitures chargées de marchandises. L’époque des ânes et des mulets était révolue.

La rue de la marine à Alger. Collection personnelle de l’auteur.

Mais à présent, en 1841, cette phase destructrice semble toucher à sa fin et d’élégantes maisons à arcades commencent à border ces artères principales. Josef remarque particulièrement la qualité architecturale de certains nouveaux bâtiments. En passant devant l’hôpital civil, il s’arrête pour contempler cette architecture d’un genre nouveau pour lui. Pas de doute, on se trouve bien en Orient.

Plan général de la ville d’Alger et de ses faubourgs (extrait). 1846. BNF – Gallica.

L’une des premières démarches de Josef, dès son arrivée, consiste à se présenter au consulat de Suède et Norvège. Pour tout Suédois s’établissant à l’étranger, en effet, le consul représente non seulement l’autorité officielle de son pays, mais aussi un précieux conseiller et un point de contact avec la communauté d’origine.

La suite dans un prochain numéro …

(1) voir l’article intitulé « Voyager de Stockholm à Alger en 1844 ».

(2) Certains attribuent ce daguerréotype à Joseph-Philibert Girault de Prangey. Né Joseph-Philibert Girault à Langres le 20 octobre 1804 et mort à Courcelles-Val-d’Esnoms le 7 décembre 1892, est un archéologue, photographe, dessinateur et éditeur d’art français. En février 1842, Girault entreprend un voyage en Orient. Ce voyage le mène aux confins de la Méditerranée orientale : Grèce, Asie Mineure, Proche-Orient et Égypte. Lors de ce voyage, il utilise son nouvel outil de travail : le daguerréotype. Même si on peut retrouver des similitudes entre ces daguerréotypes anonymes d’Alger à Girault de Prangey, sa présence à Alger en 1841 n’est pas avérée.

L’épitaphe du Colonel Bohm

Cet article constitue la suite de « La dernière lettre du Colonel Bohm » et de « Cornelia van Sypesteyn ».

Jacob Larsson Bohm est mort le 10 août 1643 à Marienfließ, terrassé par une blessure à l’estomac reçue lors d’un duel avec Balthasar Schwanenthal, secrétaire du général-major Wrangel. À peine avait-il eu le temps de dicter sa dernière lettre au chancelier Oxenstierna, suppliant ce dernier de protéger sa femme Cornelia et leurs enfants. Il fut inhumé dans le caveau de l’église de Saatzig – cette belle église reconstruite en 1598 par Joachim von Wedel et son épouse Cordula – avec son épée à ses côtés.

Cornelia van Sypesteyn se retrouvait veuve à quarante et un ans, endettée, avec quatre enfants à charge.

Une veuve qui n’oublie pas

Un mois après la mort de son mari, Cornelia écrit à Johann Oxenstierna pour implorer son aide matérielle. Mais elle ne se contente pas de lutter pour sa survie : elle choisit également d’honorer la mémoire de Jacob d’une manière durable et visible. Conformément à l’usage aristocratique et militaire du 17e siècle, elle commande un grand tableau votif – un Epitaphium – destiné à être accroché dans l’église de Saatzig, là même où repose le corps de son mari.

Ce type de tableau funéraire, courant dans les Pays-Bas et dans les régions protestantes de l’Empire, servait à la fois de mémorial personnel et d’affirmation publique du rang et de la piété du défunt. Il n’était pas rare que la famille du commanditaire y figure, agenouillée ou représentée dans les coins supérieurs, selon la tradition dite des « Stifterbildnisse », portraits des donateurs.

Le tableau : sujet, composition, inscription

Fritz Knack, dans son Festschrift « 600 Jahre Jacobshagen » publié en 1936, en donne une description précise :

« Le tableau représente en couleurs très vives le Christ dont les mains sont liées dans le dos. Il se penche vers sa mère Marie, qui s’est effondrée de douleur et est soutenue par deux femmes. Selon la coutume de l’époque, les deux coins supérieurs représentent la donatrice du tableau, la veuve Cornelia van Sypesteyn, et son mari défunt, le Burghauptmann Jacob Bohm, dans l’armure d’un officier de dragons suédois. »

L’inscription de l’épitaphe, en lettres rouges, était rédigée en latin :

Jacob Bhom – Reg. May. Svec. Chil. Obiit anno MDCXLIII. X. August, aetat. suae 42. anno

Que l’on peut traduire par : « Jacob Bhom, Chiliargue (Colonel) de Sa Majesté Royale de Suède, est mort en l’année 1643, le 10 août, à l’âge de 42 ans. »

Le titre latin de Chiliargue, commandant de mille hommes, souligne la volonté de Cornelia de fixer pour la postérité le rang exact de son mari. L’orthographe Bhom, qui diffère des variantes Boom, Baum, Bohm rencontrées dans les sources contemporaines, est ici définitivement arrêtée par la veuve elle-même sur la pierre et la toile.

Le tableau d’un maître hollandais du XVIIe siècle commandé par Cornelia van Sypesteyn en 1643. On distingue Jacob à droite. Ce motif a servi de modèle pour la réalisation de son portrait
Un maître hollandais du 17e siècle

Knack, qui a vu le tableau et le décrit avec précision, avoue ne pas savoir s’il fut peint par un maître allemand ou hollandais. Il penche pourtant pour la seconde hypothèse, notant que Cornelia pouvait naturellement faire appel à des artistes de son pays d’origine. Les images retrouvées confirment cette attribution. Le motif christologique représenté – le Christ aux mains liées se penchant vers sa mère effondrée – est un thème récurrent dans la peinture flamande et hollandaise du 17e siècle, que l’on retrouve notamment dans l’entourage des ateliers d’Anvers et d’Utrecht. La composition, ample et dramatique, s’inscrit pleinement dans cette tradition.

Ce tableau hollandais, commandé depuis la Poméranie profonde par une veuve d’origine néerlandaise pour honorer son mari suédois tombé en Allemagne, est à lui seul une image caractéristique de cette Europe des guerres de Religion où les destins s’entrecroisaient au fil des régiments.

Le tableau comme source iconographique : le portrait de Bohm

Le tableau a joué un rôle particulier dans la transmission de l’image de Jacob Larsson Bohm. Le coin supérieur droit du tableau, qui représente Bohm en officier de dragons suédois, est en effet la seule source connue d’un portrait du colonel. C’est ce détail qui a servi de modèle pour la réalisation du dessin reproduit dans le livret de Knack et sur ce site.

Le coin gauche, quant à lui, représente Cornelia elle-même. On peut y distinguer une dame dont le visage, bien qu’altéré par le temps et les conditions de conservation de la photographie, correspond aux traits que l’on connaît par son portrait séparé, lui aussi reproduit dans le Festschrift.

300 ans dans l’église de Saatzig

Durant près de trois siècles, ce tableau est demeuré dans l’église de Saatzig. Knack, écrivant en 1936, ne cache pas son inquiétude : il adresse aux habitants de Jacobshagen un avertissement solennel :

« Saatziger ! Protégez ce précieux ornement de votre église de tous les amis des sciences qui voudraient vous l’enlever d’une façon quelconque ! »

Cette mise en garde n’était pas anodine. En 1936, les tableaux anciens des petites églises de Poméranie faisaient l’objet de convoitises de la part de collectionneurs et de musées. Knack savait que l’œuvre avait une valeur artistique et documentaire considérable.

Un tableau aujourd’hui perdu

La mise en garde de Knack n’aura pas suffi. Le tableau a disparu. D’après le professeur Marcin Majewski, directeur du Musée de Stargard et spécialiste de l’histoire de la Poméranie, nul ne sait ce qu’il est devenu. Il fut probablement détruit lors de la Seconde Guerre mondiale, dans les combats ou les incendies qui ravagèrent la région entre 1944 et 1945. En 2007, lors d’une conférence sur l’héritage suédois en Poméranie, un des exposés portait spécifiquement sur Jacob Larsson Bohm, beau-frère de Johan Kuhlman. C’est dans ce cadre que des photographies anciennes du tableau ont été présentées et analysées. Ces images en noir et blanc – les seules qui subsistent – ont depuis été améliorées informatiquement, permettant de restituer partiellement les couleurs et la composition originales de l’œuvre.

Un objet à l’intersection de plusieurs histoires

Ce tableau est bien plus qu’une simple œuvre d’art religieuse. Il est le témoignage d’une femme qui, dans le chaos de la guerre de Trente Ans, a voulu inscrire le nom de son mari dans la durée. Il est aussi la preuve d’une solidarité familiale et culturelle : Cornelia van Sypesteyn, fille d’un meesterknaap hollandais, mariée à un colonel suédois, enterrée en Poméranie allemande, a fait appel à un peintre de sa patrie pour immortaliser un homme mort au service d’un roi étranger.

Cornelia était la sœur de Gertrud van Sypesteyn, épouse de Johan Kuhlman, mon ancêtre direct. Ces deux femmes hollandaises, unies par le sang, avaient suivi leurs maris dans les armées suédoises à travers une Europe en feu. L’une a perdu son mari en 1643, l’autre en 1648. Chacune à sa manière a veillé à ce que la mémoire de ces hommes ne s’efface pas.

Le tableau de Saatzig est à présent perdu. Mais la lettre de Cornelia, la dernière lettre de Bohm, les archives du Riksarkivet de Stockholm, et ce « Festschrift » de 1936 – document lui-même porteur d’une histoire troublante que j’ai raconté dans les articles cités en introduction – ont traversé les siècles jusqu’à nous.

Sources : Professeur Marcin Majewski (Musée de Stargard) · Fritz Knack (Festschrift 600 Jahre Jacobshagen, 1936) · Riksarkivet de Stockholm · Conférence sur l’héritage suédois en Poméranie, 2007 · Etienne Laude-Kuhlman (La véritable saga des Kuhlman)

Le général Duwall (vers 1589-1634)

Parmi les figures marquantes liées aux frères Kuhlman dans le contexte de la guerre de Trente Ans se détache la famille Duwall et plus particulièrement deux de ses membres : le général Jacob MacDougall Duwall (vers 1589–1634) et son demi-frère le colonel Mauritz Duwall (1603–1655). Tous deux exercèrent successivement un commandement direct sur Johan et Gerhard Kuhlman, tissant avec eux un lien hiérarchique et personnel qui éclaire toute la trajectoire militaire de ces deux Livoniens au service de la couronne suédoise.

Jakob Duwall (David Klöcker Ehrenstrahl) , musée de Stralsund.

C’est l’homélie funèbre de Gerhard Kuhlman qui établit le premier de ces liens avec une grande précision. Il y est rapporté que Gerhard, ayant appris en Hollande que « Sa Majesté Royale de Suède suivant ses Glorieux et Très Saints Ancêtres s’est rendu en Allemagne pour y faire la guerre avec ces armes très modernes », quitta la Hollande (1) et rejoignit l’armée royale à Francfort-sur-l’Oder. « C’est là qu’il fut reçu par son frère Johan, alors lieutenant du très noble et ancien régiment de Duwall, sous le commandement du colonel Bohms ». À cette époque, aux alentours de 1630-1631, le régiment de Duwall se trouve engagé dans la campagne de Poméranie et l’entrée en Allemagne de Gustave-Adolphe. Johan Kuhlman était donc l’un des officiers de Jacob Duwall, et c’est lui qui fit entrer Gerhard dans la même unité.

Des origines écossaises

Jacob Duwall est né vers 1589 à Prenzlau, dans l’Altmark (Brandebourg), au sein d’une famille d’origine écossaise ancienne et illustre. Son père, Robert Albrecht (Albrekt) MacDougall de Mackerston (vers 1541–1641), était issu du clan Mac Dowall de Galloway, sur la côte ouest de l’Écosse, un clan qui, depuis Fergus Lord of Galloway (1096–1161) et le chevalier Archibald Mac Dowall (à qui fut confiée la propriété de Makerstoun-sur-la-Tweed en 1390), avait occupé une place éminente dans la noblesse écossaise. En 1582, impliqué peut-être dans le célèbre « Raid of Ruthven » – une conjuration protestante contre le roi Jacques VI , Robert Albrecht dut quitter l’Écosse et émigra d’abord en Brandebourg, puis en Mecklembourg. Il s’y maria deux fois : d’abord avec Elsa von Bredow, dont naquit Jacob, puis avec Ursula von Stralendorff, dont naquit notamment Mauritz. En 1594, Robert Albrecht entra au service de la Suède comme châtelain royal d’Örbyhus et de Tierp. La famille fut naturalisée en Suède sous le nom de Duwall.

Jacob était donc l’un des neuf fils de Robert Albrecht, né de son second mariage avec Elsa von Bredow. Il épousa Anna von der Berge à Stockholm le 21 mars 1619.

Une ascension militaire remarquable

Jacob commença sa carrière militaire comme simple mousquetaire dans l’armée suédoise – un point souligné avec emphase par « The Swedish Intelligencer » de l’époque, qui insistait sur le fait qu’il était né à l’étranger de parents écossais. Il gravit les échelons avec une régularité remarquable : En 1621, il est capitaine dans le régiment de Filip von Mansfeld ; puis lieutenant-colonel dans le régiment de Samuel Cockburn, en 1624, toujours lieutenant-colonel mais dans le régiment de Carélie/Helsinge d’Henrik Fleming. Il est promu colonel en 1625 dans le régiment du Norrland, puis d’un régiment d’infanterie recruté du Västerbotten. De 1625 à 1627, il effectue les campagnes en Livonie (convoi de ravitaillement lors de la prise de Kockenhausen) et de Pologne (Dirschau, 1626 et 1627). Il reçoit des terres du Roi Gustave-Adolphe en reconnaissance de ses mérites à la fin de l’année 1627 et est stationné, dès 1628, à Stralsund, commandant 600 hommes du régiment du Norrland et préparant le débarquement suédois de 1630.

Plan de la ville de Stralsund en 1628.
Au cœur de la guerre de Trente Ans

En 1630, Jacob MacDougall Duwall accompagna Gustave-Adolphe lors de son débarquement en Poméranie, à la tête d’un régiment de cavalerie recruté. C’est précisément à cette époque qu’il était le supérieur hiérarchique de Johan Kuhlman, lieutenant dans son régiment. The Swedish Intelligencer note que MacDougall commandait alors un régiment écossais qui combattit aux côtés de ceux de James Spens et Lord Reay Donald Mackay, représentant à eux trois un quart de l’ensemble des forces suédoises. Dans la nuit du 24 décembre 1630, ces troupes participèrent à l’assaut de Greifsenhagen (Gryfino) en Poméranie.

En 1631, Jacob fut nommé gouverneur et commandant de Francfort-sur-l’Oder, la ville précisément où Gerhard Kuhlman, d’après son homélie funèbre, rejoignit l’armée et fut « reçu par son frère Johan, alors lieutenant du régiment de Duwall ». Le chancelier Oxenstierna lui confia également la levée de nouveaux soldats pour son régiment de dragons, dont environ 200 hommes furent recrutés en Écosse avec la permission du Conseil privé écossais.

En 1632, Jacob fut nommé général et gouverneur militaire en chef (überkommendant) de Silésie, la plus haute fonction militaire territoriale de ce vaste front. Il fut chargé notamment d’assiéger le couvent de Lebus, sur l’Oder, qu’il offrit ensuite à son épouse Anna von der Berge.

Les années 1632–1634 furent cependant marquées par des tensions croissantes avec Stockholm. Le chancelier Oxenstierna, dans une lettre du 9 juillet 1633, dut rappeler à MacDougall ses devoirs envers la Suède tout en reconnaissant ses mérites, le qualifiant de « redelig Sveriges invohnere » (véritable citoyen de Suède). Jacob continua néanmoins à mener des opérations militaires significatives : il s’empara de Lemberg en août 1633. Mais le 1er octobre 1633, il fut capturé à Steinau. Les sources impériales notant qu’il aurait été surpris dans un état de vulnérabilité (alcoolisme). Il s’échappa de sa captivité près de Schlackenwitz à la mi-novembre 1633, rejoignit Brieg, puis reconquit Ohlau et s’empara d’Oels le 16 mars 1634 avec 1 500 hommes et 4 canons.

Lettre du Général Duwall en allemand concernant la réquisition de 205 fusils datée du 8 janvier 1633.
Mort et postérité
Dalle funéraire du Général Jakob Mack Duwall (vers 1589-1634) et de son épouse Anna von Berg (Berge)(1595–1633) Eglise St. Nikolai, Stralsund, 1634

Jacob MacDougall Duwall mourut le 9 mai 1634 à Oppeln (Opole), en Silésie, dans des circonstances non précisément établies. Les sources contemporaines, provenant en partie d’adversaires ou de supérieurs en désaccord avec lui, évoquant une santé fragilisée par l’abus d’alcool. Il fut inhumé en l’église Sankt Nikolai de Stralsund, dans le Mecklembourg, où son armure fut longtemps exposée au-dessus de sa pierre tombale.

Il fut anobli baron à titre posthume en 1674 – quarante ans après sa mort – pour ses mérites militaires, et ses fils furent introduits dans la maison de la chevalerie suédoise sous le numéro 64. Son portrait, attribué à Nicolas de la Fage (1626), est aujourd’hui conservé au château de Karlsberg à Stockholm, siège de l’Académie militaire suédoise.

Mauritz Duwall (1603–1655) : le colonel, chef direct de Gerhard Kuhlman

Le demi-frère cadet

Mauritz Duwall naquit en 1603 en Mecklembourg, fils de Robert Albrecht MacDougall et de sa troisième épouse, Ursula von Stralendorff. Il était donc le demi-frère de Jacob. Comme tous les fils d’Albrekt, il grandit dans un milieu à la fois écossais, germanique et suédois, héritier d’une tradition militaire et nobiliaire ancrée dans deux cultures. C’est d’ailleurs sa lignée et non celle de Jacob qui donna naissance à la famille noble balte-allemande von Wahl, via leur demi-frère commun Axel Duwall (1595–1630), colonel d’infanterie mort lors de la conquête de la Poméranie.

Une carrière construite dans l’ombre de Jacob

Mauritz débuta comme enseigne dans le régiment du Norrland de Gustaf Horn (1624), puis dans le régiment de Carélie d’Henrik Fleming la même année. En 1625, il servit comme enseigne dans le propre régiment du Norrland de son demi-frère Jacob, puis dans celui de Johan Banér. Il devint lieutenant dans le régiment du Norrland de Jacob en 1626, capitaine en 1628, et était encore capitaine dans le régiment de Helsinge en 1630.

En 1633, le roi Charles I d’Angleterre lui accorda l’autorisation, par le Conseil privé écossais, de lever 200 hommes en Écosse en tant que « notre fidèle et bien-aimé lieutenant-colonel McDougall ». Cette formulation royale est révélatrice : elle témoigne de la considération dont jouissait Mauritz malgré sa naissance à l’étranger.

Chef hiérarchique de Gerhard Kuhlman (1633)

C’est précisément en 1633 que Mauritz Duwall croise directement la route de Gerhard Kuhlman. Les archives militaires suédoises (Krigsarkiv) en témoignent sans équivoque : Gerhard est enregistré comme « Löjtnant vid Mauritz Duwalls värv. infskv. » : lieutenant dans l’escadron d’infanterie recrutée de Mauritz Duwall (vol. 24, 1633). Cette même année, Mauritz commandait l’infanterie en Silésie, là même où son demi-frère Jacob exerçait le commandement suprême.

Extrait des « Rullors » suédois pour les années 1633 à 1636.

La progression de Gerhard fut ensuite rapide : les archives de 1635 (volumes 35 et 36) et de 1636 (volumes 16 à 21) le mentionnent comme « Öfverstelöjtnant och chef för en värfvad inf.skvadron », lieutenant-colonel et chef d’une escadron d’infanterie recrutée, avant sa mort au siège de Saatzig en 1637.

Consécration et fin de carrière

Mauritz Duwall fut naturalisé et anobli en Suède en 1638, introduit dans la maison de la noblesse suédoise sous le numéro 241. Il participa aux Riksdag (assemblées des états) suédois de 1638, 1640, 1642, 1643, 1647, 1649 et 1650. Il avait épousé Anna Fife, fille du marchand stockholmois James Fife, un Écossais lui aussi au service de la couronne suédoise. Il mourut en 1655, ayant atteint le rang de colonel à la tête de son propre régiment.

Signature du colonel Mauritz Duwall. Rullors suédois.
Deux demi-frères, une même épopée

Jacob et Mauritz Duwall incarnent à eux deux la trajectoire d’une famille d’origine écossaise pleinement intégrée dans le corps militaire suédois au service des ambitions de Gustave-Adolphe. Nés à quelques années d’intervalle du même père mais de mères différentes, ils firent tous deux leurs premières armes dans les mêmes régiments avant de prendre des commandements autonomes. Jacob, l’aîné, mourut en pleine campagne de Silésie, laissant une réputation de téméraire brillant mais au caractère difficile. Mauritz, plus méthodique, consolida durablement la branche suédoise de la famille.

Pour les frères Kuhlman, ces deux officiers furent bien plus que des supérieurs hiérarchiques : c’est sous l’égide de Jacob que Johan fit ses armes et attira son frère Gerhard dans la grande aventure suédoise, et c’est sous le commandement direct de Mauritz que Gerhard accomplit sa montée en grade avant de périr glorieusement à Saatzig en 1637.

(1) Cette anecdote fait partie des éléments qui m’ont orienté vers les Pays-Bas pour la recherche des origines de Gertrud « von Sipstein ».

Sources : documents familiaux ; Scotland, Scandinavia and Northern European Biographical Database (SSNE), University of St Andrews, notices SSNE 1623 (Jacob MacDougall) et SSNE 2473 (Mauritz Duwall) ; The Swedish Intelligencer (Londres, 1632–1634) ; Archives militaires suédoises (Krigsarkiv), rôles de moustre 1624–1636 ; homélie funèbre de Gerhard Kuhlman (Scultetus, Stettin, 1637).