Oran, un port en mutation

Paul Lefrancq, archiviste du département d’Oran, le notait avec justesse en 1934 : « Oran a connu la singulière fortune d’être devenu une grande ville et d’être un grand port, sans rien devoir, ou presque rien à la légende ou à l’histoire. »

Panorama d’Oran. Vue prise de Santa-Cruz. Photographie datant de 1888 à 1895. Collection personnelle de l’auteur.

Sigurd Kuhlman s’est installé à partir de 1867 à Oran et est devenu au fil du temps un des personnages liés à la vie maritime de la cité portuaire les plus importants. Il a pu voir ou accompagner les principales évolutions du port.

Après les tentatives portugaises du XVe siècle, ce sont les Espagnols qui, installés à partir de 1509, bâtissent les premières infrastructures portuaires d’Oran – quais, jetée et magasins voûtés creusés dans le roc. Mais trois siècles d’occupation mal entretenue, une parenthèse turque (1708–1732) et le tremblement de terre de 1790 laissent le port en ruines. Quand les Français arrivent en 1830, ils héritent d’une ville fantôme et d’un port à construire de toutes pièces.

La reconstruction française (1830–1860)

Arrivé à Oran en 1831, le lieutenant général baron Pierre Boyer commande des plans, fait rapatrier les archives espagnoles depuis Madrid et lance les premières cartographies de la baie. Les travaux effectifs débutent en 1834 sous l’ingénieur Pézerat, suivi de Poirel, Aucour et Bernard. En 1848, un premier bassin de 4 hectares est approuvé. Le trafic progresse – 36 000 tonnes en 1855, 54 000 en 1860 – mais reste modeste. Le port existe enfin. Il attend encore sa vraie naissance.

Photographie originale prise vers Port d’Oran, vers 1863–1867, avant l’agrandissement. Vue depuis les hauteurs : bassin de 4 hectares, voiliers au mouillage, quais nus. Collection personnelle de l’auteur.

La photographie ci-dessus nous montre un port minuscule et c’est celui que découvre Sigurd Kuhlman à son arrivée en 1867.

Le vrai coup d’accélérateur arrive avec le décret du 28 juillet 1860, qui prévoit un agrandissement d’envergure : 9 millions de francs, un port de 24 à 26 hectares (le futur bassin Aucour), une darse, un avant-port, deux jetées encadrant une passe de 80 mètres. C’est le tournant. En 1860, Oran est un vaste chantier. En 1868, la grande jetée du large atteint déjà 500 mètres de longueur. Les quais se construisent, les bassins se creusent, les grues et les dragues s’installent. Le port se modernise.

Oran, vers 1870 — Le port en train de naître

Prise depuis les hauteurs dominant le port, l’image ci-dessous, au format carte de visite, montre le port d’Oran en pleine construction.

Le port d’Oran vers 1870. Collection personnelle de l’auteur.

Au premier plan, les travaux avancent. Une darse intérieure prend forme, ses murs courbes en enrochement brut à peine sortis de l’eau. Des rails de chantier – ces voies Decauville étroites que les ingénieurs des Ponts et Chaussées utilisaient pour acheminer les matériaux lourds – traversent le terre-plein encore sablonneux. Dans le bassin principal, au fond, plus de vingt mâts se dressent, serrés les uns contre les autres : des voiliers pour la plupart, quelques felouques méditerranéennes mêlées à des trois-mâts de haute mer. Les vapeurs sont encore absents. On est à l’exact moment de bascule entre deux âges du commerce maritime.

Cette photographie date très vraisemblablement des années 1868–1875, en pleine réalisation du programme d’agrandissement décidé par le décret impérial de 1860. On y voit des voiliers entassés dans un bassin trop petit, des blocs qui s’empilent. Dans vingt ans, ce port sera le premier d’Algérie.

L’apogée commerciale et la ligne transatlantique

Dans les années 1870–1880, Oran s’impose progressivement comme la principale porte de sortie des richesses de l’Oranie. L’alfa, cette plante textile qui pousse en abondance sur les hauts plateaux, fait l’objet d’une bataille commerciale sans merci entre la France et l’Angleterre. En 1871, la marine britannique transporte depuis Oran 44 millions de kilogrammes d’alfa contre à peine 1,2 million pour la marine française. La chambre de commerce pousse des cris d’alarme. Le port traite aussi les céréales, les bestiaux, les minerais, les peaux, les laines. En 1899, son trafic annuel dépasse les 700 000 tonnes.

Port d’Oran, vers 1870–1878 — pendant les travaux d’agrandissement. Au premier plan : d’imposants ballots d’alfa empilés sur les quais, attendant l’embarquement. À quai, deux gros steamships à coque noire. C’est l’époque exacte où Sigurd Kuhlman dirige son bureau de courtage maritime : l’alfa qui s’exporte massivement vers l’Angleterre transite par ces mêmes quais. Collection personnelle de l’auteur.

Les travaux s’achèvent en 1892 après trois tempêtes dévastatrices (1869, 1876, 1886) qui ruinent partiellement la jetée du large et obligent l’État à solliciter, par la loi du 19 juillet 1880, le concours financier de la Chambre de Commerce à hauteur de 2,5 millions de francs. À l’issue de ce premier programme, le port dispose de 1 175 mètres de jetées, 1 890 mètres de quais accostables, et 13 hectares de quais et terre-pleins. Le trafic a été multiplié par quinze entre 1864 et 1892.

Photographie prise depuis le terre-plein Ouest du port, au niveau du quai, en regardant vers la ville – angle inversé par rapport aux vues en plongée depuis Santa Cruz. Vers 1875-1885. Collection personnelle de l’auteur.

Prise depuis le terre-plein Ouest du port, au niveau du quai et non depuis les hauteurs, cette photographie offre un angle rare : celui du sol, celui des hommes qui travaillent. Au premier plan, le chantier est encore vivant – terre sablonneuse non pavée, blocs de pierre épars, planches de bois, une cahute de fortune, des mulets et leurs conducteurs. Le port se construit sous nos yeux. Au centre, plusieurs voiliers et au moins un vapeur sont à quai, mâts et mâts de charge se découpant sur le ciel. À droite, la ville a déjà pris forme : arcades au rez-de-chaussée, immeubles de commerce à étages, architecture coloniale caractéristique des années 1870–1880. En arrière-plan, Oran monte sur son coteau – un clocher émerge des toits, les premières constructions des hauteurs se devinent dans la lumière. La datation la plus probable se situe entre 1875 et 1885 : la ville est structurée, ambitieuse, mais le port n’est pas encore achevé. Les travaux du bassin Aucour battent leur plein. C’est précisément l’époque où Sigurd Kuhlman est en pleine activité sur ces mêmes quais – courtier, négociant, homme du port. Cette image, c’est peut-être son quotidien.

C’est dans ce contexte d’expansion commerciale que Sigurd Kuhlman accomplit son geste le plus audacieux. Le 16 juillet 1891, le Journal Général de l’Algérie annonce l’ouverture d’une ligne directe Oran–New York, la première de l’histoire du port. Sigurd, agent de l’Anchor Line – compagnie écossaise fondée à Glasgow en 1855 – , a obtenu de sa compagnie ce service inédit. Le paquebot inaugural, le SS Bohemia, tout juste sorti des chantiers de Glasgow, effectue la traversée en quinze jours. Jusqu’alors, les marchands oranais devaient transborder leurs marchandises à Marseille ou au Havre, avec six semaines de délai. « Tous les commerçants remercient M. Kuhlman de l’avoir établi », écrit le journal. Sigurd Kuhlman, Suédois naturalisé français depuis 1876, aura ainsi relié Oran au « nouveau-monde ».

Lire l’article correspondant …

Sources :

SourceNatureRéférence
Paul Lefrancq, Un port à OranArticle historiqueL’Afrique du Nord illustrée, 15 décembre 1934.
Ed. Dechaud, Les grands travaux du port d’OranArticleL’Afrique du Nord illustrée, 4 juin 1910
Le Messager de ParisPresse nationale18 juillet 1868 (travaux) ; 12 juillet 1880 (emprunt chambre de commerce)
Journal Général de l’AlgériePresse coloniale16 juillet 1891 (ligne Oran–New York)
Archives royales de Suède (Riksarkivet)Archives publiquesCorrespondance Sigurd Kuhlman / Bernhardt Almquist, 1871–1876
Photos d’archivesCollection privéeOran, port, vers 1863–1895 — collection Etienne Laude

Marengo d’Afrique

Marengo, le café Maure. Collection personnelle de l’auteur.

Si vous suivez la saga des Kuhlman, vous avez compris que l’Algérie de Josef et Sigurd n’était pas seulement Alger ou Oran. Elle avait un cœur, un territoire, des familles amies dont les destins se sont croisés au milieu du XIXe siècle. Ce point de ralliement fut les villages de Marengo et Bourkika où Josef avait acheté une grande ferme à la fin des années 1860. Et c’est précisément l’histoire de ces villages et de ceux qui l’ont bâti, que raconte avec passion et rigueur le site marengodafrique.fr, que je vous recommande vivement.

Décembre 1848 : la naissance d’un village au prix du sang

Tout commence en décembre 1848, quand 950 colons débarquent dans le port de Cherchell et sont escortés par l’armée vers le site du futur village de Marengo, à une vingtaine de kilomètres de là. Beaucoup viennent de la région parisienne ; on les a envoyés ici pour désengorger une capitale en crise sociale après les journées de juin. On leur a promis des maisons, des champs défrichés. Ils trouveront des baraques à construire eux-mêmes, de la boue, et le choléra. À la fin de l’année 1849, il ne reste que 150 survivants. C’est cette tragédie fondatrice et la ténacité de ceux qui ont tenu que marengodafrique.fr s’emploie à raconter.

Michel-Eugène Beauvais : le personnage central

Le personnage central du site est Michel-Eugène Beauvais (1826–1904), maire de Marengo de 1870 à 1886, beau-frère d’Ovar Lafitte et de Sigurd Kuhlman et arrière-arrière-grand-père de l’auteur. Arrivé en Algérie en 1849 par ses propres moyens depuis Toulon, il sera de toutes les batailles : les épidémies, les invasions de criquets, la révolte de 1871, la construction des écoles, de l’hôpital, du barrage. Le Tell de Blida, à sa mort en 1904, saluait « un vieil algérien qui jouissait de l’estime et de la considération de chacun ».

Les Chapotin : la famille qui reliait tout le monde

Les lecteurs de la saga des Kuhlman connaissent Louise Chapotin, l’épouse de Sigurd. Ce qu’ils ignorent peut-être, c’est que les Chapotin étaient l’une des familles les plus ramifiées de la région. Originaires du village de Zurich (près de Cherchell), elles étaient trois sœurs dont les alliances matrimoniales ont littéralement tissé le réseau humain de la colonisation locale : l’une épouse Michel-Eugène Beauvais futur maire de Marengo, l’autre Ovar Lafitte le futur maire de Cherchell et la troisième Sigurd Kuhlman, fils de Josef. Trois familles, une seule génération, un pan entier de l’histoire de la Mitidja occidentale.

Bourkika, Zurich, Tipaza, Cherchell…

Le site ne se limite pas à Marengo. Il couvre l’ensemble du réseau de villages fondés ou gravitant autour de la municipalité : Bourkika (où les Kuhlman possédaient la Ferme Saint-Joseph), Zurich (premier village habité par les Chapotin, fondé en 1848 par le convoi n°12 auquel participait le célèbre peintre Vivant Beaucé), Tipaza, Montebello, Nador et Ameur-el-Aïn.

En 1865, Napoléon III visite personnellement Marengo. C’est dans ce contexte que Josef Kuhlman, ami du Général Brincourt, lui-même figure centrale de marengodafrique.fr, participait aux grandes évolutions de la colonie. Les deux hommes avaient d’ailleurs été conviés ensemble au couronnement du Roi Charles XV de Suède en mai 1860. Ces connexions entre la saga Kuhlman et la petite histoire de l’Algérie coloniale, l’histoire vraie, se retrouvent documentées et contextualisées sur marengodafrique.fr.

Des archives, des photographies originales, des livres

Toutes les informations du site sont tirées de documents originaux : collections personnelles de l’auteur, archives familiales, journaux d’époque numérisés sur Gallica. Le site est la vitrine en ligne du livre « Marengo d’Afrique » dont les deux premiers tomes sont déjà parus. Une newsletter, L’Écho du Chenoua, permet de suivre les nouvelles publications tous les dimanches matin.

Pour tous ceux qui lisent la saga Kuhlman et cherchent à comprendre le sol sur lequel Josef, Sigurd et leurs proches ont vécu, travaillé et construit leurs existences algériennes, marengodafrique.fr est le complément indispensable.

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La correspondance Kuhlman–Almquist (1871–1876)

Un témoignage unique…

Entre 1871 et 1876, Josef Kuhlman, alors courtier maritime assermenté et en passe de devenir Consul Général de Suède et Norvège à Alger, entretient avec Bernhard Almquist, armateur et grossiste stockholmois, une correspondance commerciale d’une rare densité. Retrouvées aux Archives de la Ville de Stockholm, cette cinquantaine de lettres éclairent une relation nouée autour d’un commerce alors en plein essor : l’exportation de bois de construction scandinave, planches, poutres et madriers de pin rouge baltique, vers les chantiers de l’Algérie coloniale.

Bernhard Ulrik Georg Almsquist (1813-1881).
Josef Kuhlman (1809-1876). Collection personnelle de l’auteur.

Mais derrière les comptes de vente, les effets de commerce et les négociations de fret, affleurent aussi les grandes secousses d’une époque : la guerre franco-prussienne, l’insurrection des Mokrani, la Commune de Paris et les difficultés économiques des années ayant suivi la défaite de 1871. Ces lettres nous montrent Kuhlman, plume à la main depuis son comptoir algérois, tour à tour négociant tenace, conseiller juridique improvisé, médiateur, informateur politique et ami fidèle jusqu’à ses dernières lettres, dictées depuis son lit de malade au seuil de sa mort survenue en août 1876. Cette correspondance représente un témoignage exceptionnel sur le monde des affaires méditerranéen du XIXe siècle. Loin des clichés habituels de l’Algérie coloniale.

À partir de cette source de premier ordre, je vous présenterai à un rythme régulier une série de neuf articles qui suivront, au fil des lettres, le destin d’un Suédois installé à Alger depuis trente ans, négociant du bois, courtier assermenté puis consul, aux prises avec les grandes secousses de son époque : la révolte des Mokrani, la Commune de Paris, les krachs de 1873, et la maladie qui l’emportera en 1876. Du pin rouge de Baltique débarqué sur les quais d’Alger aux manœuvres consulaires menées depuis Stockholm, de l’affaire Barbaroux & de Marqué aux derniers mots dictés depuis son lit de malade, ces articles sont autant de fenêtres ouvertes sur un monde disparu, celui du grand commerce méditerranéen du XIXe siècle, vu depuis le bureau d’un homme qui en fut, pendant trente-cinq ans, l’un des acteurs les plus tenaces et les plus méconnus.

Bernhard Ulrik Georg Almquist (1813–1881) — Le grossiste de Stockholm correspondant de josef kuhlman.

Bernhard Ulrik Georg Almquist naît à Uppsala le 1er octobre 1813, dans une famille marquée par la distinction ecclésiastique et intellectuelle. Son père, Eric Abraham Almquist, est évêque de Härnösand — l’un des sièges épiscopaux du nord de la Suède, aux portes du Norrland — et sa mère, Johanna Elisabet Merckel, est la seconde épouse de ce prélat. De cette origine provinciale et cléricale, Bernhard ne gardera pas la vocation religieuse : c’est vers le commerce qu’il se tourne, très tôt et résolument. En juillet 1832, à dix-neuf ans, il entre au service de la maison de commerce J. C. Pauli & Co à Stockholm — l’une des grandes maisons de négoce de la capitale suédoise. Il y restera onze ans comme comptable professionnel, apprenant les rouages du commerce international depuis les livres de comptes plutôt que depuis les quais. C’est une formation rigoureuse, celle d’un homme de chiffres avant d’être un homme de terrain. En 1843, il franchit le pas : il obtient une bourse de grossiste — le titre officiel suédois du Handelskoll, qui autorise l’exercice du commerce de gros en son propre nom — et fonde sa propre entreprise.
Il a trente ans. Il ne quittera plus Stockholm.

Un empire discret bâti sur le bois et le fer du Norrland

La spécialité d’Almquist, c’est le Norrland — cette immense région forestière et minière qui couvre le nord de la Suède, entre le golfe de Botnie et les massifs scandinaves. Il en exporte deux ressources fondamentales : le bois de sciage (pin sylvestre et épicéa, planches, poutres, madriers) et le fer — lingots, barres et produits de la métallurgie suédoise, réputée dans toute l’Europe pour la qualité de son minerai faiblement phosphoreux. Dans les années 1870, celles que documente la correspondance conservée aux Archives de la Ville de Stockholm, ses marchés sont multiples : l’Angleterre d’abord, premier importateur mondial de bois nordique, puis la France, les pays d’Europe occidentale, et jusqu’à la Méditerranée et l’Afrique du Nord. C’est sur ce dernier marché que s’inscrit sa relation avec Josef Kuhlman à Alger, l’un des correspondants les plus actifs et les plus fidèles de son réseau. Son carnet d’adresses est celui d’un grossiste de dimension européenne : Johan Behrenberg, Gossler & Co à Hambourg (l’une des plus anciennes banques privées d’Allemagne), le Crédit Lyonnais à Paris et à Londres, Forney & Kolseth à Paris, Henri Norman à Bordeaux, Thomas H. North à Hull. Des noms qui dessinent, de la Baltique à la Méditerranée en passant par la City, le périmètre exact d’un commerce nordique du bois au XIXe siècle.

Une fortune ancrée dans l’industrie

Au moment de sa mort, le 27 avril 1881 à Stockholm, Almquist dirigeait encore son commerce de gros. Il avait 67 ans. La majorité de ses actifs consistait en une participation importante de 615 000 couronnes suédoises dans la société Sunds Aktiebolag, l’une des grandes scieries industrielles du Norrland, établie à Sundsvall, au cœur même de la région dont il tirait depuis quarante ans l’essentiel de ses approvisionnements. Avoir investi dans Sunds, c’était contrôler, en amont, la source même de sa marchandise.

La famille et les archives

En 1856, Almquist avait épousé Hedvig Martina Wihlborg (1834–1918), avec qui il aura plusieurs enfants. Parmi eux : Georg Mårten, qui deviendra propriétaire foncier à Ekerö (île du lac Mälar, à l’ouest de Stockholm), et Johan Axel, qui entrera dans la carrière des archives, préservant ainsi, par ironie de l’histoire, la mémoire d’un commerce dont son père fut l’un des acteurs.

C’est la veuve de Georg Mårten, Mme Signe Almquist, qui remettra aux Archives de la Ville de Stockholm, le 4 septembre 1953, ce qui restait de la correspondance de Bernhard. La collection couvre la période 1866–1878, mais elle est complète seulement pour les années 1871, 1873 et 1876, les autres années ayant été, selon la déclaration de Mme Signe Almquist elle-même, « précédemment détruites ». Ce que nous lisons aujourd’hui n’est donc qu’un vestige et l’on mesure, à la densité de ce qui a survécu, ce que la destruction des autres années représente comme perte.
Bernhard Almquist n’apparaît dans la correspondance Kuhlman que comme destinataire, sa parole ne nous est pas directement parvenue. Mais à travers les lettres que Kuhlman lui adresse, on devine l’homme : fiable, loyal, capable d’avancer de l’argent à la sœur d’un ami sans en faire état, et suffisamment influent à Stockholm pour soutenir efficacement une candidature consulaire auprès du Kommerskollegium. Un homme de confiance, dans tous les sens du terme.

Henrik / Heinrich Kuhlman (1639-1720) – deuxième partie

Le chainon manquant …

Pendant longtemps, il me manqua un chaînon essentiel entre la fin de l’histoire de Johan Kuhlman (1600–1649) en Ingrie et la naissance de Heinrich fils à Gadebusch en 1693. Je ne disposais alors que de quelques textes parcellaires, parfois contradictoires, qui se mêlaient confusément à l’histoire des Kuhlman de Finlande. Ce n’est qu’en décembre 2025, avec la découverte de l’acte nobiliaire, que je pus enfin confirmer certains liens et démêler les fils de cette généalogie complexe. Auparavant, en analysant les actes de baptême des fils de Heinrich (1693–1765) à Norrköping, j’avais remarqué qu’un certain Joachim Adolf Kuhlman et une Magdalena de Besche figuraient comme parrain et marraine sur l’acte de baptême de Henrik (1731–1771) — lui-même père de Johan Peter (1767–1839) et grand-père de Josef (1809–1876). J’en avais déduit que Joachim Adolf était vraisemblablement un frère ou un cousin de Heinrich, sans pouvoir aller plus loin. C’est finalement l’ensemble de ces documents, réunis et croisés, qui me permit de comprendre et de reconstituer la véritable filiation.

Heinrich / Henrik Kuhlman naît vers 1639 probablement en Poméranie. Son père, Johan Kuhlman, Lieutenant-Colonel au service de Sa Majesté, décède au début de l’année 1649 alors qu’Heinrich n’a qu’environ huit ou neuf ans. C’est la reine Christine de Suède, fille de Gustave II Adolf et qui régnera de 1632 à 1654 qui, par lettre royale du 20 juillet 1649, accorde conjointement à Peter Kuhlman et aux enfants de son frère Johan défunt le titre de noblesse de la couronne suédoise. Heinrich Kuhlman est ainsi anobli à l’âge d’environ dix ans, en reconnaissance des services militaires rendus par son père. Cet acte fondateur, consigné au Riddarhuset de Stockholm sous le numéro 467 (Adeliga Ätten Kuhlman), constitue le point de départ d’une lignée qui, de la Finlande à Gadebusch et de Gadebusch à Norrköping, traversera les grandes convulsions du XVIIe et du XVIIIe siècle. La quatrième page de cet ensemble de documents précieux nous indique la date de son mariage, le nom de son épouse et l’année de son décès à Gadebusch.

Nous avons évoqué dans une première partie la richesse de son parcours militaire. Avant de s’établir à Gadebusch, Heinrich Kuhlman accomplit en effet un long et remarquable itinéraire, qui le mène de la Finlande aux rivages de la Baltique, puis à Lübeck et enfin au Mecklembourg. Ce sont les archives militaires suédoises du Krigsarkivet et l’étude fondatrice d’Henrik Borgström (Genos, 1953) qui éclairent cette première partie de sa vie, une période jusqu’alors ignorée des généalogies de la famille. C’est à Gadebusch qu’il choisit de s’installer et fonder une famille. Il s’y établit comme bourgeois (Borgare), avant d’accéder successivement aux dignités de Rådman (Conseiller municipal) puis de Bürgermeister (Bourgmestre).

Mariage avec Dorothea Rawen en 1682

Le 31 octobre 1682, il unit sa destinée à celle de Dorothea Rawen, dont il aura trois fils. Deux d’entre eux, Joachim Adolf et Heinrich, traverseront la Baltique et s’établiront comme commerçants à Norrköping, ville industrieuse de la côte est suédoise, perpétuant ainsi les liens ancestraux de la famille avec la couronne suédoise. Le troisième fils, Johan, né à Wismar, choisira la voie des armes et servira avec distinction dans la cavalerie suédoise, participant même, ironie du destin, au célèbre siège de Gadebusch en 1712, cette ville où son père régnait en maître civil.

Acte de mariage de Henrik Kuhlman et Dorothea Rawen le 31 octobre 1682 à Gadebusch. Archives paroissiales de Gadebusch.
Henrik / Heinrich Kuhlman décède à Gadebusch le 6 juin 1720

Heinrich Kuhlman décède le 6 juin 1720 à Gadebusch. Son acte de sépulture, conservé dans le registre Bestattungen 1719–1732 (Bild 106) des Archives ecclésiastiques de l’Église luthérienne d’Allemagne du Nord, clôt la page d’un homme dont le destin résume à lui seul les grandes migrations et transformations de l’espace balto-germanique à l’aube du XVIIIe siècle.

Acte de décès de Heinrich Kuhlman le 6 juin 1720, archives ecclésiastiques de l’Eglise luthérienne d’Allemagne du Nord.
Extrait d’une feuille de l’acte nobiliaire de la famille Kuhlman. Collection personnelle de l’auteur.
Note sur l’année de naissance (~1640 et non 1649)

L’année de naissance de Henrik est incertaine. La date de 1649 qui figure dans le Tab. 1 du Riddarhuset correspond à l’année de l’ennoblissement, accordé conjointement à Peter Kuhlman et aux enfants de son frère Johan décédé et non à une naissance. Si Gerhard Henrik était né en 1649 ou 1650, il n’aurait eu que 11 à 12 ans lors de son enrôlement comme enseigne en 1661 ce qui, même pour l’époque, paraît impossible. Une naissance vers ~1640 est nettement plus cohérente avec sa carrière militaire documentée, et ferait de lui un homme de 21 ans lors de son enrôlement. Cette date reste à confirmer par les archives.

Les trois fils de Heinrich Kuhlman et Dorothea Rawen

1. Joachim Adolf Kuhlman, né le 7 août 1687 à Gadebusch.

Acte de baptême de Joachim Adolf, fils de Henrik et Dorothea le 7 aout 1693 à Gadebusch. Archives paroissiales de Gadebusch.

2. Heinrich Kuhlman fils, né le 4 novembre 1693 à Gadebusch

Registre des naissances, famille Heinrich (Hein) Kuhlman et Dorothea Rawen. Archives paroissiales de Gadebusch.

Heinrich est le père de Henrik (1731-1765) et Johan Kuhlman (1738-1806), l’homme d’affaires et mécène de Norrköping.

3. Johan Kuhlman, né à Wismar, officier militaire

Heinrich et Dorothea eurent également un troisième fils, prénommé Johan, qui vécut jusqu’à un âge avancé et accomplit une longue et remarquable carrière militaire. Sa date de naissance précise demeure inconnue à ce jour ; elle est estimée aux alentours de 1690, vraisemblablement à Wismar, port hanséatique alors sous administration suédoise depuis le traité de Westphalie (1648), et dont la proximité avec Gadebusch, distante d’une vingtaine de kilomètres seulement, rend la naissance plausible dans ce contexte familial. Johan Kuhlman décède le 5 avril 1757 à Stockholm, au terme d’une vie entièrement consacrée au service des armes. Sa carrière militaire, riche en campagnes et en distinctions, fera l’objet d’un chapitre distinct.

Heinrich, maire de Gadebusch.

L’ascension civique d’Heinrich Kuhlman est attestée par les registres paroissiaux de la ville. Les Kirchliche Nachrichten de 1703 à 1719 mentionnent son nom à plusieurs reprises, associé à des dons de cierges de deuil (Traner Lichter) à l’église, une pratique caractéristique des notables de l’époque luthérienne, par laquelle un homme de rang affirmait publiquement sa piété et sa place au sein de la communauté. Ces entrées, modestes dans leur contenu, n’en constituent pas moins la seule preuve documentaire tangible de sa fonction de Bürgermeister : c’est là, dans la sobriété de ces lignes comptables, que son titre apparaît noir sur blanc, gravé dans l’encre des registres d’église de Gadebusch.

Ces passages appartiennent aux Kirchliche Nachrichten, les « nouvelles ecclésiastiques » de Gadebusch, registres dans lesquels le pasteur consignait la vie religieuse et sociale de la paroisse. Ils enregistrent des dons de Traner Lichter (cierges de deuil) offerts à l’église par les notables de la ville, pratique typique de l’élite bourgeoise luthérienne du XVIIIe siècle : en faisant don de cierges lors des offices funèbres, un homme de rang affirmait publiquement sa piété, sa générosité et son appartenance à la communauté paroissiale. Ce geste, à la fois dévotionnel et social, constituait une forme de représentation codifiée du pouvoir local. Deux détails retiennent particulièrement l’attention. D’une part, Heinrich Kuhlman y est mentionné à plusieurs reprises sur une période s’étendant de 1703 à 1719, ce qui témoigne d’une présence durable et reconnue au sein de la communauté. D’autre part, son épouse Dorothea Rawen y apparaît elle-même sous le titre de Bürgermeisterin, la forme féminine du titre de Bourgmestre, attribuée à l’épouse du premier magistrat. Ces deux éléments conjugués confirment solidement le statut d’Heinrich Kuhlman comme premier magistrat de Gadebusch.

Extraits des nouvelles paroissiales (Kirchliche Nachrichten) de Gadebusch pour les années 1703-1719 :

Page 4 : « Le 22 mai : 2 cierges de deuil [offerts] par Son Honneur Monsieur le Bourgmestre Kühlman »

Page 9 : « En l’an 1709, le 26 mars : de la part de Son Honneur Madame la Bourgmesterin Kuhlman, 2 cierges de deuil… » . Ici le titre est au féminin — il s’agit donc de Dorothea Rawen, l’épouse d’Heinrich, désignée par le titre de son mari.

Page 5 : « [Ditto] Son Honneur Monsieur le Bourgmestre Kühlman »
« Dito » signifie qu’il s’agit du même donateur que mentionné à la ligne précédente, une formule d’abréviation courante dans ces registres.

Deux lettres d’Or

Image générée par IA à partir du texte de Lundgren.

C’est par ces mots qu’Hjalmar Lundgren ouvre le premier chapitre de son ouvrage consacré à la famille Kuhlman (1) :

Une calèche couverte anglaise du XVIIIe siècle.

« Les petits garçons de la rue qui menait à la porte des douanes, au nord de Norrköping, abandonnèrent d’un bond le tas de sable où ils s’ébattaient et accoururent, pieds nus, pour former une haie d’honneur de chaque côté du passage. Ils l’avaient reconnu de loin, ils le reconnaissaient toujours, lui qui passait presque chaque jour à cet endroit et ils savaient que de la fenêtre de la voiture jailliraient, comme à l’accoutumée, quelques pièces de cuivre lancées d’une main généreuse. C’était une grande calèche couverte d’une tenture d’un vert profond, de coupe étrangère, à la fois mince et élégante, qui avançait dans un nuage de poussière dorée. Sur ses portières brillaient, frappées en monogrammes d’or, les deux lettres : J. K.

La voiture revenait de la campagne, digne et solennelle, dans la douceur d’un soir d’été. Le long des routes, les champs exhalaient leur parfum de trèfle, et les hirondelles, vives et précises, traçaient leurs arabesques basses au-dessus des prairies assoupies ».

Conscient que l’ouvrage de Lundgren ne constitue qu’une source secondaire, je partis à la recherche de ce qui avait pu l’inspirer. C’est dans la correspondance que Johan Henrik Lidén adressa à Johan Kuhlman, aujourd’hui conservée aux archives de Linköping, que se nichent les passages dont s’est vraisemblablement inspiré l’écrivain (2). Au fil de ses lettres, Lidén revient à plusieurs reprises sur une même curiosité : les voitures anglaises.

Lettre 86 — Aix-la-Chapelle, 14 novembre 1774

« Comme je vois que je ne pourrai jamais, du moins Dieu sait quand, utiliser la nouvelle voiture, qui est encore une charge pour mon frère, j’ai été très heureux de la vendre à ce moment-là […] Entre-temps, je m’achèterai, moi aussi, une voiture anglaise pour le voyage de retour. Bien qu’assez cher, ce véhicule est très confortable. »

Lettre 89 — Aix-la-Chapelle, 6 mars 1775

« Ma voiture m’a coûté 2456 dallers. Je n’ai voyagé qu’entre Linköping et Norrköping. Pourrais-je en obtenir 2000 maintenant ? Une calèche anglaise coûte à Bruxelles, neuf, environ 200 ducats. Coûteux ; mais on voyage confortablement. Elles sont toujours biplaces. Je dois en acheter une, parce que je ne veux plus rester alité. »

Lettre 48 — Linköping, 21 juin 1773

Johan veillait sur son ami malade avec une sollicitude sans faille. Un jour, pour lui épargner les aléas du voyage, il lui envoya sa propre voiture, ayant pris soin d’organiser chaque étape du trajet, les chevaux prêts à chaque relais, la maison préparée, le gîte garni. Lidén séjourna ainsi quatre mois chez Kuhlman à Norrköping. À son retour à Linköping, il écrit aussitôt :

« Bien qu’encore secoué et plutôt fatigué par le voyage, je dois écrire quelques mots pour vous dire que je suis bien arrivé à Linköping avec ma vieille Goutte… Le voyage a été incompréhensiblement rapide. Les chevaux étaient toujours prêts, si bien que j’étais là à 4 heures et demie. A mon retour, je trouve le gîte rempli. Encore une nouvelle courtoisie. Merci beaucoup. »

(1) « Kuhlmans, Pasteller från den Borgerliga Empiren » par Hjalmar Lundgren publié en 1917. Anders Hugo Hjalmar Lundgren (16 février 1880 – 5 octobre 1953) était un bibliothécaire et écrivain suédois. Hjalmar Lundgren était le fils du greffier de la ville Johan Edmund Lundgren et de Hilma Andersson-Öhrvall. Il étudie à Uppsala où il devient bachelier en philosophie en 1903 et licencié en philosophie en 1908 et enfin en 1913 soutient son doctorat et devient docteur en philosophie. En parallèle, il a acquis sa première expérience professionnelle en tant que bibliothécaire à l’Université d’Uppsala. Lorsque Lundgren retourna dans sa ville natale de Norrköping après la défense publique de sa thèse de doctorat, l’ancien ministre des Finances Carl Swartz venait de faire don à la ville de la propriété « Villa Swartz ». dans le but de faire place à la fois à une bibliothèque et à un musée d’art. Lundgren a été nommé le premier directeur des deux collections et a occupé ces missions jusqu’en 1945 (musée d’art) et 1946 (bibliothèque). À la retraite, il fut de 1948 jusqu’à sa mort, président de l’Association Old Norrköping.

En tant qu’écrivain, Lundgren fait ses débuts en 1909 avec le recueil de poésie Syrinx, qu’il écrit lors d’un séjour d’été avec le vicaire August Hammarström à Kvarsebo. Il a ensuite tourné l’écriture littéraire avec des récits de voyage, des œuvres locales et culturelles et historiques et plus encore. Il a également traduit de la littérature étrangère (principalement Français) et édité des éditions de divers manuscrits historiques, dont Anecdota Benzeliana (1914) d’Erik Benzelius le Jeune.

(2) Cette correspondance de Lidén à son ami Johan Kuhlman a fait l’objet d’un livre édité en 1961 par Hilda Danielson et intitulé : Förtroendes brev fran Johan Jenrik Lidén (1768-1787). Johan Hinric Lidén , né le 6 ou le 7 janvier 1741 à Linköping , décédé le 23 avril 1793 à Norrköping , était un universitaire et donateur suédois.