Les régiments de dragons

Un dragon Suédois menant la charge. Dessin généré par IA, inspiré de Wilke.

En 1636, Johan Kuhlman était Lieutenant Colonel dans le régiment de Dragons commandé par le Colonel Jakob Bhoom parfois orthographié Bohm (1). Celui-ci avait pris ses fonctions en tant que Colonel le 1er Janvier 1633 et restera en poste jusqu’en décembre 1838.

Extrait des Rullors Suédois pour l’année 1636

Les troupes de Bohm furent engagées dans la même armée que celle de Gerhard Kuhleman, celle du Maréchal Wrangel. Johan Kuhleman, alors lui aussi Lieutenant Colonel auprès de Bohm participa aux mêmes batailles que son frêre, Gartz, Stargard et Saatzig, pour n’en citer que quelques unes.

Les dragons

La cavalerie est une force montée qui, historiquement, utilisait des chevaux pour se déplacer et combattre. La cavalerie suédoise était traditionnellement divisée en quatre types d’armement. Les hussards (cavalerie légère et rapide équipée de sabres et de pistolets), les carabiniers (cavaliers équipés de fusils courts – carabines – pouvant être maniés à cheval), les dragons (infanterie montée qui se déplaçait à cheval mais combattait à pied) et les kyrassiärer (cavalerie blindée équipée de lances, d’épées et de pistolets, que l’on peut décrire comme les héritiers des chevaliers médiévaux). Les soldats qui faisaient partie de la cavalerie étaient appelés cavaliers.

Les dragons avaient un armement plus proche de celui de l’infanterie. Selon Gualdo (2), Ces dragons ou mousquetaires à cheval étaient tous gens choisis, robustes et d’une valeur reconnue. Leur fonction était de soutenir la cavalerie et quand l’occasion s’en présentait, ils mettaient pied à terre dans un poste avantageux et faisaient feu sur l’ennemi. Si le combat s’engageait mal, ils remontaient à cheval et regagnaient l’armée. Ils pouvaient aussi servir d’escorte aux convois, formaient une embuscade à la hâte, battaient l’estrade, montaient à l’assaut, enfin, il n’y a point à la guerre de services que cette troupe ne rendit. Ces dragons étaient armés de mousquets ordinaires, dont la mèche était tournée sur un petit bois qu’ils fichaient à la têtière de leurs chevaux. Leur épée était courte et à l’arçon de la selle pendait une petite hache qui servait à couper le bois, à abattre des palissades, etc. Mais, au contraire des impériaux, les dragons suédois combattaient le plus souvent à cheval, quoiqu’ils missent pied à terre au besoin. Ils composaient la cavalerie légère de Gustave-Adolphe.

Dragons Suédois pendant la guerre de Trente ans. Aquarelle de Wilke (3).

(1) Jacob Larsons Bohm était le beau-frère de Johan Kuhlman. Dans un article précédent, j’ai précisé les raisons qui m’ont amené à m’intéresser à ce personnage. Jacob est né le 27 février 1601 à Örebro en Suède et est décédé le 11 sept 1643 (à l’âge de 42 ans) à Marienfließ dans le Brandenburg dans des circonstances sur lesquelles nous reviendrons.

(2) Galeazzo Gualdo Priorato ou plus simplement Gualdo Priorato (né à Vicence le 23 juillet 1606 – mort en 1678), comte de Comazzo, est un homme de guerre, héritier des condottieri de la Renaissance, diplomate et l’un des plus féconds historiens de l’Italie. Témoin important de son époque, grâce à une écriture fluide et une capacité impressionnante de recueillir les informations, Galeazzo Gualdo Priorato eut une vie extrêmement active, qui le porta à se mettre au service de plusieurs puissances. Son Historia delle guerre di Ferdinando II d’Asburgo e Ferdinando III d’Asburgo imperatori e del re Filippo IV di Spagna contro Gustavo Adolfo, re di Svezia e Luigi XIII, re di Francia (1641) le rendit célèbre dans toute l’Europe.

(3) Karl Alexander Wilke, né le 16 juillet 1879 à Leipzig † mort le 27 février 1954, est un peintre, illustrateur et scénographe germano-autrichien.

La prise de Breslau par Gerhard Kuhlman, mai 1634

Breslau en 1650, gravure de Matthäus Merian.

L’armée Suédoise s’était aventurée bien au sud de l’Allemagne et rencontrait des difficultés car loin de ses bases de Poméranie. Le Général confia une mission bien spéciale à Gerhard. Il fut chargé de rechercher des alliés au sud de la Bavière et essayer de les convaincre de venir en aide à l’armée Suédoise. Nous connaissons cette histoire car Gerhard a laissé une lettre adressée au Généralissime Baner (1), conservée aux archives de Suède. A son retour, Gerhard fait le siège de la ville de Breslau…

« Breslau le 24 mai 1634, (2)

Eminence,

J’ai été très honoré de votre lettre en date du 9 mai et reçue le 19 que j’ai reçue avec une grande fierté et une très grande reconnaissance. Nous avons été particulièrement fructueux et avons donc réussi à avancer en ces lieux, et ce grâce aux Danois qui, dans leur retraite nous ont communiqué des informations précieuses. La forêt de Streüchlende a été conquise et les plans ont été respectés. Je vous remercie des faveurs gracieuses que vous m’avez accordées (3). Notre camp a été renforcé ces jours-ci par 120 livres de provisions et de munitions en provenance d’un certain tribunal et de la garnison d’Attstark , mais je m’étais permis de demander humblement à son Excellence une aide complémentaire de 50000 livres de pain, des bouchardes (4), bêches et pioches et comme le chaland avec tout l’équipement nécessaire est arrivé promptement, nous avons pu franchir le col de Gloÿandz (5) puis remonter le fleuve de l’Oder en Silésie et au passage conquérir une que les alliés français convoitaient.

Gravure de Belsazar Hacquet (1782) premier dessin connu du Großglockner.

Le Commissaire Général de la ville de Breslau, le Colonel Witzthumb semble avoir gardé un peu de pouvoir auprès de la population, sans que l’on sache encore très bien ce qui est arrivé précisément aux Suédois. Mais Il y a plusieurs milliers de survivants et de l’argent a été collecté et envoyé au quartier général. La Suisse ne semble pas être divisée mais il est préférable de rester en paix avec eux. Récemment, ils ont franchi la frontière du col de Kreÿer à Struppen. Le Procureur de la Cour d’appel de Cologne, Caspar von Ulrich, pour qui les provinces rurales ne sont pas les moins importantes n’étaient pas moins inquiets. Tous ont été molestés par les Impériaux puis déshabillés et ont ainsi été traités très honteusement.

Je dois vous faire part également, votre Excellence de ce que j’ai entendu de la part des Saxons à Chur (6) : le blé du côté polonais de l’Oder a été saisi, emmené et mis à l’abris et il a été constaté beaucoup de résistance de la part des habitants des petites villes de Bohème. La ville de Breslau est donc considérablement réduite en provisions et la population s’était déjà plainte de beaucoup de choses auparavant car les impériaux avaient commencé à détruire et à ruiner les villes de la région, comme Reinbach, Strigen, Schweinitz et d’autres endroits. Mais à présent, tous les passages et cols de Silésie ne pourront plus à présent être empruntés par l’ennemi. Les Bohémiens vont être pris en otage par l’ennemi puissant.

Plateau en face de Breβlow, le 3 juin/24 mai 1634 »
Signé Gerhard Kuhlman.

Lettre de Gerhard Kuhlman au Généralissime Banér datée du 24 mai 1634. Archives de Suède.

(1) Johan Banér, ou encore Jean Gustavson Baner, vulgairement appelé Banier, né le 23 juin 1596 à Djursholm et mort le 10 mai 1641 à Halberstadt, est un commandant en chef suédois à l’époque de la guerre de Trente Ans.

(2) Wrocław, en allemand : Breslau, est la troisième ville de Pologne aujourd’hui par sa population (672 929 habitants), la cinquième par sa superficie (293 km2), et l’une des plus anciennement fondées (vers l’IXe – Xe siècle).

(3) Nommé, à la suite de ce coup d’éclat, Lieutenant-Colonel à l’âge de 25 ans.

(4) La boucharde est un marteau à tête découpée en « pointe-de-diamant » avec lequel le tailleur de pierre achève de tailler les pierres dures dégrossies au ciseau.

(5) Col du Grossglockner (route de haute montagne en Autriche). Le massif culmine à 2054 m d’altitude.

(6) Coire (en allemand : Chur ; en romanche : Cuira ; en italien : Coira) est une commune et une ville suisse, chef-lieu du canton des Grisons et de la région de Plessur.

Un document exceptionnel

Au fil du temps il est indéniable que des documents sources, importants ou pas, tels que vieilles lettres ou parchemins, finissent par se perdre soit par inadvertance ou manque d’intérêt. Parfois ces documents sont juste égarés et personne ne sait où les chercher et puis on les perd de vue. Mais, si j’en crois pas le nombre significatif de documents que j’ai pu retrouver « dans la nature » au cours de ces 30 dernières années, tout espoir reste permis…

Telle est l’histoire de cette lettre patente de la famille Kuhlman que je viens d’acquérir en décembre 2025 dans une vente aux enchères… Il s’agit d’une copie certifiée en 1896 du dossier n°467 conservé au Riddarhuset de Stockholm. Ce dossier pesant plus de deux kilogrammes et contenant, un blason dessiné et cacheté, quatre grandes tables généalogiques accompagnées de nombreux autres documents dont une copie certifiée datant de 1892 de la lettre d’anoblissement par la Reine Christine, était en possession d’un brocanteur, diantre ! … qui fort heureusement le mit en vente.

Lettre de Patente des Kuhlman. On distingue clairement le sceau du Riddarhuset et la signature de son secrétaire.
Première table du document à partir de Johan Kuhlman de Jamawitz.
2e table avec la descendance de Peter Kuhlman.
3e table, la descendance de Hinric (Heindrich) Kuhlman, petit-fils de Johan.
table 4, le fils de Johan Kuhlman, Henrik décédé à Gadebush en 1720 et ses fils Joachim Adolf et Johan.

Cet ensemble de documents contient de nouvelles informations essentielles dont la date de naissance exacte de Heindrich Kuhlman né le 2 novembre 1693 à Gadebush (Mecklenburg-Vorpommern) et décédé à Norrköping le 24 septembre 1765. Ou encore la confirmation son père Henrik est mort à Gadebush vers 1720 à l’âge de 70 ans environ et qu’il était échevin et bourgeois. Joachim Adolf apparait dans ces feuillets, né à Gadebush, il devient bourgeois de Norrköping en 1721, cinq ans avant Heindrich. Je pressentais déjà la proximité entre Joachim Adolf et Heindrich après avoir identifié l’épouse de Joachim Adolf comme marraine de Henric (1731-1870) , frère ainé de Johan (1738-1806). Le parcours militaire du troisième frère, Johan est également indiqué tout comme sa date de naissance en 1692 à Gadebush toujours.

Nous savons enfin que l’épouse de Heindrich se nommait Dorothéa Rawen. D’autres informations figurent dans cette « mine » qui me permettront d’alimenter en articles ce site.

Comment un tel document a-t-il pu se retrouver chez un brocanteur Bruxellois ? Il est maintenant entre de bonnes mains…

La patrie de nos pères

Extrait d’une carte d’Ortelius (1) sur la Poméranie, la Lettonie et une partie du sud de la Pologne au-dessus des Carpates, éditée en 1581. collection personnelle de l’auteur.

Parmi les innombrables lettres, encore conservées, écrites par Johan Henric Lidén (1) à son ami Johan Kuhlman (1738-1806), un personnage que j’évoquerai dans un de mes prochains articles, il en est une évoquant l’origine de ces familles. Elle date du 17 octobre 1774 :

Des nouvelles d’Aix-la-Chapelle : Depuis ma dernière arrivée du pays de nos pères, Mme R. Rådinnan Bonde , née Trolle est devenue sage-femme et sera mon infirmière pour l’hiver. Monsieur le Commissaire Löwing de Finlande, un vieil ami honnête, va bientôt rentrer chez lui. D’autre part, le général Sprengtporten est déjà parti pour Amsterdam, mais il est rentré si rapidement chez lui et est parti aussi mal qu’il est arrivé ici …

Lidén voulait bien sûr parler de la Poméranie. Mais qu’est-ce que la Poméranie?

La Poméranie (Pomerania en anglais, Pomorze en polonais) est une région historique située sur la côte sud de la mer Baltique, aujourd’hui partagée entre l’Allemagne (à l’ouest) et la Pologne (à l’est). Son nom dérive du slave ancien “po more”, signifiant “terre au bord de la mer”. Son histoire remonte à plus de 10 000 ans, marquée par des migrations, des conquêtes et des divisions territoriales. La région est habitée depuis la fin de la dernière ère glaciaire. Durant l’Antiquité, elle est peuplée par des tribus germaniques et baltiques, mentionnée comme partie de la “Germania” par les Romains. À partir du VIe siècle, des peuples slaves (comme les Poméraniens) s’y installent, repoussant ou assimilant les populations précédentes.

Vers l’an 1000, la région est conquise par les souverains polonais (Piasts), qui l’intègrent partiellement à leur royaume. Au XIIe siècle, elle est christianisée sous l’influence de l’Empire germanique, du Danemark et de la Pologne. Des duchés locaux émergent, comme celui de la maison de Poméranie (Griffons) et des Samborides, souvent vassaux de puissances voisines. La région se divise en Poméranie occidentale (Vorpommern) et orientale (Pomerelia ou Hinterpommern). À partir du XIIIe siècle, une colonisation allemande (Ostsiedlung) s’intensifie, transformant la démographie. La Pomerelia (3) tombe sous le contrôle des Chevaliers Teutoniques au XIVe siècle, tandis que la Poméranie occidentale reste liée à l’Empire germanique et au Danemark.

Au XVIe siècle, la Réforme protestante s’implante en Poméranie occidentale. La guerre de Trente Ans (1618-1648) ravage la région, menant au traité de Westphalie : la Poméranie occidentale devient suédoise (Poméranie suédoise), tandis que la Pomerelia reste polonaise. Au XVIIIe siècle, la Prusse (Brandenburg-Prusse) s’empare progressivement des territoires : en 1720, elle gagne la partie sud de la Poméranie suédoise, et en 1815, après les guerres napoléoniennes, l’ensemble forme la province prussienne de Poméranie. La Pomerelia est intégrée à la Prusse occidentale lors des partages de la Pologne (1772-1795).

Au XIXe et début XXe siècles, la Poméranie fait partie de l’Empire allemand, avec une population majoritairement germanophone. Après la Première Guerre mondiale, la Pomerelia revient à la Pologne (voïvodie de Poméranie), formant le “corridor polonais” vers la mer. Durant la Seconde Guerre mondiale, la région est sous contrôle nazi. À la fin de la guerre (1945), les conférences de Yalta et Potsdam redessinent les frontières : la partie est de l’Oder (Hinterpommern et Pomerelia) est attribuée à la Pologne, avec expulsion massive des Allemands (environ 2 millions) et peuplement par des Polonais. La partie ouest (Vorpommern) intègre la RDA (Allemagne de l’Est), puis l’Allemagne réunifiée en 1990, au sein du Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale.

J’aurai l’occasion de revenir plus tard dans de prochains articles sur l’histoire de la Poméranie Suédoise.

(1) Abraham Ortel, mieux connu sous le nom d’Ortelius, est né à Anvers et, après avoir étudié le grec, le latin et les mathématiques, s’y est établi avec sa sœur, en tant que libraire et «peintre de cartes». Voyageant beaucoup, particulièrement aux grandes foires du livre, son entreprise prospéra et il noua des contacts avec des lettrés dans de nombreux pays. Un tournant dans sa carrière est atteint en 1564 avec la publication d’une carte du monde en huit feuilles dont un seul exemplaire est connu : d’autres cartes individuelles suivront, puis, à la suggestion d’un ami, il rassemble une collection de cartes qu’ il fit graver dans une taille uniforme, formant ainsi un ensemble de cartes qui fut publié pour la première fois en 1570 sous le nom de Theatrum Orbis Terrarum (Atlas du monde entier). Bien que Lafreri et d’autres cartographes italiens aient publié des collections de cartes «modernes» sous forme de livre au cours des années précédentes, le Theatrum a été la première collection systématique de cartes de taille uniforme et peut donc être appelé le premier atlas, bien que ce terme n’ait été utilisé vingt ans plus tard par Mercator. Le Theatrum, avec la plupart de ses cartes élégamment gravées par Frans Hogenberg, connaît un succès immédiat et apparaît dans de nombreuses éditions dans différentes langues, y compris des addenda publiés de temps à autre incorporant les dernières connaissances et découvertes contemporaines. La dernière édition de cartes parut en 1612. Contrairement à bon nombre de ses contemporains, Ortelius nota ses sources d’informations. Dans la première édition, quatre-vingt-sept cartographes étaient remerciés.

(2) Johan Hinric Lidén (7 janvier 1741 – 23 avril 1793) était un érudit, philosophe, bibliographe, humaniste et critique littéraire suédois. Son œuvre la plus célèbre est sa thèse de doctorat sur l’histoire de la poésie suédoise, intitulée Historiola litteraria poetarum Svecanorum (1764) . Ses ancêtres, originaires de Poméranie, avaient fait fortune. Son père avait adopté le nom de famille de la ferme Lida, située près de Norrköping, qu’il avait développée. Sa mère était la nièce de l’évêque et philosophe Andreas Rydelius . En 1771, il fut atteint de la goutte et démissionna de son poste à Lund en 1776. Il vécut chez son ami Johan Kuhlman à Norrköping et, alité jusqu’à la fin de sa vie, il poursuivit ses recherches.

(3) La “Pomerelia” (aussi appelée Pomérélie en français, ou Pomerelia en anglais/polonais) est une subdivision historique essentielle de la région. La Poméranie globale se divise traditionnellement en :

  • Poméranie occidentale (Vorpommern, aujourd’hui principalement en Allemagne),
  • Poméranie orientale ou Pomerelia (Hinterpommern ou Pomorze Gdańskie, aujourd’hui en Pologne, autour de Gdańsk).

Cette distinction date du Moyen Âge et a joué un rôle clé dans les conquêtes, les partages et les changements de frontières (par exemple, sous les Teutoniques, la Pologne, la Prusse, etc.). Sans elle, l’histoire de la Poméranie serait incomplète, car la Pomerelia représente une partie intégrante avec son propre parcours distinct (intégration à la Pologne au XXe siècle, corridor polonais, etc.)

Le Mariage de Gerhard et Barbara

Un amour en temps de guerre – 2 janvier 1637

Le mariage fut célébré le 2 janvier 1637, en pleine Guerre de Trente Ans, à Alt-Stettin, et le sermon fut immédiatement imprimé par Georg Gowen, un témoignage rare d’un moment d’amour au cœur du chaos. J’ai écrit le texte ci-dessous à partir de ce document historique original conservé à la Herzog August Bibliothek de Wolfenbüttel.

Sermon prononcé par le Pasteur Christophorus Schultetus à l'occasion du mariage du Lt-Colonel Gerhard Kuhleman et Barbara von Eckstad.
Sermon prononcé par le Pasteur Christophorus Schultetus à l’occasion du mariage du Lt-Colonel Gerhard Kuhleman et Barbara von Eckstad.

Par un froid matin d’hiver à Vieux Stettin, alors que la Guerre de Trente Ans ravageait encore l’Europe, deux destinées se croisèrent dans l’église Saint-Jacques. Lui, Gerhard Kuhlman, Lieutenant-Colonel valeureux au service de la Couronne de Suède, portait l’uniforme de guerre sous son manteau de cérémonie. Elle, Barbara von Eckstadt, jeune femme de vertu issue d’une famille noble, s’apprêtait à lier son sort à celui d’un homme dont le métier était le combat. Le pasteur Christophorus Schultetus se tenait devant eux, conscient de la gravité du moment. Comment bénir cette union quand le fracas des armes résonnait encore aux portes de la ville ? Comment promettre un avenir paisible à une épouse dont le mari pourrait partir au combat dès le lendemain ?

L’Anneau d’Or et les Leçons de David

Le pasteur prit dans ses mains l’anneau de mariage et commença son sermon, tissant une métaphore qui allait durer plus d’une heure. Cet anneau, expliqua-t-il aux fidèles rassemblés dans l’église froide, n’était pas qu’un simple bijou. C’était le symbole de quatre vérités éternelles. « Certains murmurent, » commença-t-il en balayant l’assemblée du regard, « qu’un soldat ne devrait pas se marier. Que l’épée et l’amour ne font pas bon ménage. Que la guerre rend les hommes trop durs pour la tendresse conjugale. » Un silence pesant s’installa. Tous savaient que Barbara avait entendu ces mêmes reproches. « Mais regardez David ! » s’exclama le pasteur. « N’était-il pas un guerrier redoutable ? Pourtant, quand il vit Abigaïl, cette femme sage et vertueuse, il ne vit pas en elle un obstacle à sa valeur militaire, mais une compagne pour son âme. »

Le prédicateur raconta alors cette histoire biblique avec passion : comment le riche Nabal avait insulté David et ses hommes affamés, comment le guerrier, furieux, avait juré de tuer tous les hommes de la maisonnée, et comment Abigaïl, par sa sagesse et son courage, était venue à sa rencontre avec des provisions, s’inclinant devant lui et apaisant sa colère par ses paroles pleines de foi. « Voyez-vous, » poursuivit Schultetus, « David n’est pas devenu moins brave après avoir épousé Abigaïl. Au contraire ! Car l’amour d’une femme vertueuse ne rend pas un homme faible – il lui donne une raison de plus de se battre, un foyer vers lequel revenir, une lumière dans les ténèbres de la guerre. »

Quand Dieu Unit les Cœurs

Barbara allait quitter sa famille, ses terres natales, pour suivre un homme dont le destin était incertain. Le pasteur le savait. Alors il évoqua l’histoire de Rebecca, cette jeune femme qui, des siècles auparavant, lorsqu’on lui demanda si elle acceptait de partir vers un pays lointain épouser Isaac qu’elle n’avait jamais vu, répondit simplement : « Ja, ich will mitziehen » – « Oui, je veux partir. »
« Dieu est l’orfèvre qui forge les alliances, » expliqua Schultetus en levant l’anneau vers la lumière des vitraux. « Qu’importe si cet anneau est d’or, d’argent ou de fer ? Qu’importe si l’époux est prince ou soldat, si l’épouse est riche ou modeste ? Lorsque Dieu unit deux âmes dans la crainte du Seigneur et la vertu, aucun homme ne peut les séparer. »
Il rappela que David était un fugitif sans le sou quand il épousa Abigaïl, veuve d’un homme riche. Elle possédait des milliers de moutons et de chèvres, des serviteurs, des terres. Lui n’avait qu’une bande de guerriers loyaux et l’onction promise d’un royaume à venir. « Pourtant elle ne vit pas sa pauvreté – elle vit son cœur selon Dieu. »

La Flamme qui Unit

« L’amour conjugal, » déclara le pasteur avec gravité, « est un feu sacré qui fond deux êtres en un seul. Non pas comme deux personnes qui se tiennent simplement côte à côte, mais comme deux métaux précieux que le forgeron fait fondre ensemble pour créer un alliage plus fort que chacun séparément. »
Il mit en garde contre ceux qui cherchent d’abord la beauté ou la richesse. Certes, Abigaïl était belle et riche – le texte biblique le mentionnait. Mais ce n’était pas cela qui avait conquis David. « Écoutez comment elle parlait : ‘Que le Seigneur protège mon seigneur ! Car tu mènes les combats du Seigneur, et qu’aucun mal ne soit trouvé en toi tous les jours de ta vie !' »
« Voilà, » s’exclama Schultetus, « une femme qui comprenait le destin de son époux ! Une femme de sagesse, d’humilité, de patience et de discrétion. Une femme qui savait transformer la colère en douceur, qui pouvait calmer un lion furieux par la seule force de ses paroles sages. »
Il cita alors le Siracide : « Une femme vertueuse est un don précieux… Une femme qui sait se taire est un don de Dieu… Il n’y a rien de plus cher sur terre qu’une épouse pieuse. »

Le Cercle Sans Fin

Alors que le sermon touchait à sa fin, le pasteur éleva l’anneau devant toute l’assemblée. « Regardez ce cercle. Trouvez-vous un début ? Trouvez-vous une fin ? »
Silence dans l’église.
« Les anciens Égyptiens voyaient dans le cercle le symbole de l’éternité. Ainsi en est-il du mariage. Ce que Dieu a uni, aucun homme ne doit le séparer. Ni la distance, ni la guerre, ni les années, ni les épreuves. »
Il évoqua alors Ruth, cette veuve qui refusa d’abandonner sa belle-mère Naomi et prononça ces mots immortels : « Où tu iras, j’irai. Où tu habiteras, j’habiterai. Ton peuple sera mon peuple, et ton Dieu sera mon Dieu. Où tu mourras, je mourrai, et là je serai enterrée. Que le Seigneur me punisse si autre chose que la mort nous sépare ! »
« Barbara, » dit-il en se tournant vers la jeune mariée, « tu quittes aujourd’hui la maison de ton père pour suivre un guerrier. Les routes seront longues, les séparations douloureuses, les nuits d’inquiétude nombreuses. Mais souviens-toi : Dieu vous a unis. Là où il ira, tu iras. Et quand la guerre l’appellera loin de toi, ton amour sera son bouclier invisible, sa forteresse, sa raison de revenir. »
Puis, se tournant vers Gerhard : « Et toi, vaillant soldat, souviens-toi qu’Hector lui-même, le plus grand guerrier de Troie, disait à son épouse Andromaque : ‘Tu es pour moi père et mère, tu es mon frère, tu es l’époux de ma jeunesse florissante.’ La vraie force d’un homme n’est pas d’être un lion dans sa maison, terrorisant sa famille, mais d’être tendre avec ceux qu’il aime tout en restant terrible à ses ennemis. »

L’Adieu du Pasteur

Christophorus Schultetus conclut son sermon par une prière ardente :
« Que le Dieu qui a uni David et Abigaïl, Isaac et Rebecca, vous garde dans Son amour éternel et indivisible. Qu’Il vous accorde un mariage joyeux, paisible, rempli d’amour et béni de toutes les richesses divines. Que votre union soit si forte que même la mort elle-même peine à en discerner les liens. Et qu’un jour, dans l’éternité, vous soyez réunis avec le Christ et tous les élus dans un amour parfait et sans fin. »
L’anneau passa au doigt de Barbara.
Dehors, la neige commençait à tomber sur Stettin.
Quelque part, les tambours de guerre résonnaient encore.
Mais en cet instant, dans cette église, deux âmes venaient de devenir une, pour le temps et pour l’éternité.
Amen.

Gerhard Kuhlman mourra quelques mois plus tard le 10 juin de cette même année 1637 pendant l’attaque du Château de Saatzig. Le couple avait-il eu le temps de concevoir un enfant ? Gerhard et Barbara ont-ils eu une descendance ?

La suite dans un prochain épisode…