Les Kuhlman et le français

Au cours de mes recherches j’ai acquis la conviction petit à petit que les Kuhlman parlaient le français et ce bien avant l’arrivée de Josef en Algérie. Peut-être d’ailleurs que son choix de s’implanter dans un pays nouvellement conquis qui offrait de nouveaux horizons commerciaux et dont il maitrisait la langue fût la principale raison de son arrivée à Alger en 1844.

Cette intuition fut aussi corroborée par par plusieurs sources. Un aphorisme (1) de Johan (1738-1806) identifié dans le livre d’Or de Gustafva Eleonora Gjörwell (2), daté du 2 novembre 1796, épouse de son ami Johan Niclas Lindhal fût un premier exemple.

Aphorisme de Johan Kuhlman, Stambok de Gustafva Eleonora Gjörwell, daté du 2 novembre 1796. Bibliothèque de l’Université de Götheborg.

Son épouse Margaretha Sehlberg (1759-1841) n’était d’ailleurs par en reste et apparait, toujours dans ce livre d’Or, un peu plus loin :

Aphorisme de Margaretha Sehlberg, Stambok de Gustafva Eleonora Gjörwell, daté du 2 novembre 1796. Bibliothèque de l’Université de Götheborg

Parmi les autres sources on peut trouver également une lettre reçue par Claes (1800-1823), fils de Johan Peter (1767-1839), alors qu’il était à Cette (Sète aujourd’hui) dans le sud de la France. L’énigme de ce frère ainé de Josef reste à ce jour inexpliquée… Dans les archives de Suède, on trouve également une lettre de Josef à sa sœur Ingeborg, qui occupait l’ancienne demeure de Johan et Margaretha et datée de 1867. J’aurai l’occasion de présenter cette lettre écrite en pleine période tumultueuse de la colonie d’Algérie alors dévastée par la famine et les tremblements de terre. Bien que la grande partie des écrits retrouvés de Josef soient en langue suédoise, il faut souligner le fait qu’il écrivait à sa sœur en français.

Johan et Margaretha apparaissent comme auteurs français dans une vaste étude sociologique menée par Margareta et Hans Östman et intitulée « Au Champ d’Apollon » (3), publiée en 2006 et qui sera complétée par « Glanures », en 2012. Ces deux livres répertorient pas moins de 834 auteurs suédois ayant écrit en français entre 1550 et 2006. Ce travail monumental combine bibliographie (plus de 1.500 titres), biographies détaillées et analyse sociologique approfondie pour comprendre qui étaient ces Suédois qui choisissaient le français comme langue d’expression littéraire.

Cette étude révèle que 73% de ces auteurs sont nés entre 1655 et 1772, période qui correspond à l’apogée du français comme langue de culture en Europe et en Suède. Cette concentration chronologique témoigne du prestige immense dont jouissait la langue française à l’époque des Lumières et particulièrement sous le règne de Gustave III, grand francophile qui fit de Stockholm une petite Paris du Nord. Après 1772, on observe un déclin progressif, le roi ayant paradoxalement développé une politique linguistique favorable au suédois pour renforcer l’identité nationale.

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, l’usage du français en Suède ne se limitait pas à une aristocratie déconnectée du peuple. L’étude révèle une diversité sociale remarquable : parmi les auteurs recensés, on trouve aussi bien des fils de paysans sans terre, de petits fermiers et d’aubergistes que des conseillers du roi et des hauts fonctionnaires. La répartition montre que 50% des auteurs étaient nobles ou issus de la famille royale, tandis que 50% étaient roturiers.

La répartition professionnelle finale des auteurs est tout aussi instructive. Environ 30% terminèrent leur carrière au centre du pouvoir (gouvernement, chancellerie royale, cour), tandis que 25% appartenaient à la catégorie des négociants, industriels et écrivains professionnels. Venait ensuite l’administration locale (13%), l’armée (13%), l’Église (11%) et l’enseignement public (5%).

Les études universitaires constituaient un passage quasi obligé pour ces auteurs francophones : 80% des hommes nés avant 1719 étaient inscrits à l’université, proportion qui décline progressivement pour atteindre 52% après 1810. Et l’Université d’Uppsala dominait largement avec 69% des étudiants. Avant 1772, les fils d’enseignants et d’ecclésiastiques formaient la majorité des étudiants, mais après cette date, ce sont les fils du groupe des négociants et industriels qui devinrent majoritaires, reflétant l’enrichissement de la bourgeoisie marchande.

Les femmes ne représentaient que 13,1% de la population totale des auteurs (59 femmes sur 451 auteurs détaillés), en proportion croissante de 1655 (5%) à 1810 (23%). parmi ces femmes 73% exercent une fonction à la Cour, généralement comme dames de compagnie de princesses ou de reines. Seules 2 enseignantes figurent dans le corpus, tandis que 43 femmes sont classées dans le groupe « Autres » citées comme épouses ou célibataires sans titre professionnel propre. Parmi ces femmes nous retrouvons Margaretha Sehlberg, épouse de Johan.

Le français, langue de sociabilité et de culture

Le français servait principalement de langue de sociabilité mondaine et de culture raffinée. Environ 20% de la population des auteurs ont contribué à des poèmes de félicitations insérés dans des dissertations universitaires, tandis que 50% des femmes privilégiaient les contributions dans des albums d’amis. Ces écrits prenaient la forme de poèmes de circonstance (mariages, naissances, funérailles), de divertissements (poèmes et aphorismes, charades et énigmes), mais aussi de grandes œuvres littéraires signées par des figures comme Christine de Suède.

La comparaison avec les auteurs suédois écrivant en suédois révèle des différences significatives : les enseignants et ecclésiastiques sont beaucoup plus nombreux parmi les auteurs en suédois (34%) qu’en français (25%), probablement en raison d’une méfiance luthérienne envers le français, langue associée au catholicisme. En revanche, les officiers militaires et le groupe « Autres » sont surreprésentés chez les francophones, tout comme les administrateurs locaux.

Les Kuhlman : une famille au cœur de la bourgeoisie éclairée

Johan Kuhlman (1738-1806) incarne parfaitement cette bourgeoisie marchande suédoise du XVIIIe siècle qui adoptait le français comme langue de culture. Négociant et homme d’affaires prospère, il est classé dans le groupe « Autres » (sans fonction publique) et figure dans la liste des « Hommes d’affaires et négociants » recensés par l’étude. Ses écrits en français sont référencés aux pages 100 et 245 de « Au Champ d’Apollon », témoignant de sa participation active à la vie intellectuelle de son temps.

Son épouse, Margareta Catharina Kuhlman, née Sehlberg (1759-1841), fille du capitaine de navire et marchand de Gävle Nils Jacob Sehlberg, apparaît dans l’étude (pages 77, 100, 262) et classée comme « Épouse » dans le groupe « Autres ». Elle se trouvait néanmoins au centre d’un réseau de sociabilité intellectuelle et culturelle remarquable. Sa correspondance et ses relations avec des figures comme Gustava Eleonora Gjörwell (écrivaine, 1769-1840) témoignent du rôle central que jouaient certaines femmes de la bourgeoisie dans la circulation des idées et la création d’une culture francophone en Suède.

Le cercle de Kuhlman dans l’étude : une élite francophone confirmée

Sur la trentaine de personnes identifiées dans le cercle social et intellectuel des Kuhlman, six sont cités dans « Glanures » comme auteurs d’écrits en français, confirmant leur statut d’élite culturelle francophone. La figure la plus prestigieuse est sans conteste le comte Johan Gabriel Oxenstierna (1750-1818), l’un des principaux poètes de l’époque gustavienne, diplomate et membre de l’Académie suédoise. Membre du gouvernement et du parlement, Oxenstierna représente cette haute noblesse culturellement francophone qui gravitait autour du pouvoir royal. Sa présence dans le cercle des Kuhlman témoigne de la capacité de cette famille de négociants à s’insérer dans les plus hautes sphères de la société suédoise.

Parmi les proches collaborateurs de Johan Kuhlman, deux apparaissent dans l’étude : Pehr Arosenius (1769-1848) et Lars Johan Söderberg (1765-1841), tous deux commis négociants chez Kuhlman avant de fonder ensemble la célèbre société Söderberg & Arosenius. Enfin, Knut Henrik Leijonhufvud (1730-1816), chambellan de la princesse Sofia Albertina, et Lars Silfverstolpe (1768-1814), lieutenant-colonel du régiment d’artillerie de Svea, représentent les liens du cercle Kuhlman avec la Cour et l’armée, montrant l’étendue et la diversité de ce réseau social.

Le cercle des Kuhlman illustre ainsi un microcosme de cette élite culturelle suédoise du XVIIIe siècle : cosmopolite, francophone par culture, enracinée dans le commerce et l’industrie, mais connectée aux plus hautes sphères du pouvoir, de l’art et de la science. Le français y fonctionnait comme une langue de distinction sociale et de sociabilité raffinée, permettant à une bourgeoisie enrichie de dialoguer d’égal à égal avec l’aristocratie traditionnelle et de participer pleinement à la République des Lettres européenne.

Lettre autographe en français du Grand Chancelier Sparre (4), datée du 10 mai 1793. Collection personnelle de l’auteur.

Sources : Margareta Östman, Glanures servant de suite à Au Champ d’Apollon. Écrits d’expression française produits en Suède (1550-2006), Stockholm, Université de Stockholm (Romanica Stockholmiensia, 29), 2012.

(1) Un aphorisme est une sentence énoncée en peu de mots — et par extension une phrase — qui résume un principe ou cherche à caractériser un mot, une situation sous un aspect singulier.

(2) Gustava Eleonora Gjörwell (1769-1840), écrivaine et amie intime de Margareta Sehlberg-Kuhlman, fut une figure de l’intelligentsia bourgeoise de Norrköping. Fille de Carl Christoffer Gjörwell (journaliste et éditeur, 1731-1811), elle épousa Johan Niclas Lindahl (négociant, 1740-1814), créant ainsi des liens entre familles de négociants cultivés. Cette alliance entre commerce et lettres était caractéristique de la bourgeoisie éclairée de Suède.

(3) Au Champ d’Apollon, Écrits d’expression française produits en Suède (1550-2006) est constituée de textes «littéraires » d’expression française produits en Suède depuis 1550, présentés par ordre chronologique d’après l’année de naissance des auteurs. Les écrits cités sont précédés d’une brève présentation de l’auteur destinée à donner une idée de sa place dans la société suédoise. Le corpus comprend des œuvres de 471 auteurs différents, dont 64 femmes. 17 des auteurs n’ont pas pu être identifiés. Le chapitre d’introduction donne un survol de l’attitude des Suédois à l’égard de la langue et la culture françaises depuis le moyen âge jusqu’à nos jours. Margareta Östman est docteur ès lettres et enseignante au Département de français, d’italien et de langues classiques de l’Université de Stockholm. Hans Östman, docteur ès lettres, a publié plusieurs ouvrages sur la littérature anglaise et suédoise du XVIIIe siècle.

(4) Fredrik Sparre , né le 2 février 1731 et mort le 30 janvier 1803 au château d’Åkerö, était un comte suédois d’ Åkerö , chevalier séraphin , chancelier et fonctionnaire. Il appartenait à la famille comtale de Sparre n° 111. Après avoir achevé ses études et effectué des voyages à l’étranger, il entra à la Chancellerie, où il fut promu chancelier , puis chancelier de la Couronne en 1773. En 1781, Sparre fut nommé conseiller du royaume et, simultanément, gouverneur du prince héritier (futur roi Gustave IV Adolphe ). En 1788, il fut démis de ses fonctions de gouverneur à sa demande, mais demeura au Conseil jusqu’à sa dissolution en 1789, après quoi il fut nommé membre de la Cour suprême.


Le Saltängsteatern

Le Saltängsteatern , également appelé Comediehuset , était un théâtre de Norrköping , actif entre 1798 et 1850.

Le théâtre et le manège se trouvaient à l’extrémité de l’ancienne place Saltängstorget, aujourd’hui occupée par le parc ferroviaire le long de la rue Slottsgatan. Le théâtre fut inauguré en 1798 et resta associé au manège, appelé « Hüstopera », jusqu’en 1859. Gravure d’après une gravure contemporaine de W. Wiberg.

Le théâtre fut fondé à l’initiative de Johan Kuhlman (1738-1806), Peter Lindahl (1740-1814), Christian Eberstein (1738-1816) et de l’avocat Johannes « John » Swartz l’Ancien (1759-1812) . Il devait remplacer les anciens théâtres Egges Teater et Dahlbergska Teatern , fermés à la suite du scandale provoqué par l’interprétation de La Marseillaise en 1795 lors d’une représentation de la troupe de Johan Peter Lewenhagen et considérés comme obsolètes. Il fut construit sur Slottsgatan, au nord de Saltängstorget , sur un terrain loué à l’ église Hedvig .

Le nouveau théâtre, contrairement aux précédents, n’était pas un bâtiment reconverti, mais le premier théâtre construit à Norrköping. De style Empire, il était doté de murs à double paroi, d’une loge et d’une galerie, et décoré par Pehr Hörberg . Il pouvait accueillir 300 personnes. À l’instar des théâtres précédents, le Saltängsteatern ne disposait pas de personnel permanent, mais, comme tous les théâtres hors de Stockholm, il accueillait des troupes itinérantes. En son temps, il fut l’un des théâtres de province les plus importants de Suède. D’abord géré par une société à responsabilité limitée de particuliers, il passa ensuite, à partir de 1813, à la Hedvigs kyrka (église de Hedvig) .

Le Saltängsteatern a été remplacé en 1850 par le théâtre Eklundska , qui à son tour a été démoli en 1903 et remplacé par le théâtre Stora de Norrköping .

Source : d’après Nordén, Arthur, Norrköpings äldre teatrar. Saltängsteatern 1798-1850.

Les voyages de Johan

Un navire de la Compagnie des Indes Orientales au mouillage devant Dalarö, les voiles déliées pour le séchage, mâts avant et arrière abaissés. Drapeau suédois sous la fourche. Cedergren (1), Per Wilhelm (1823 – 1896)

Pendant longtemps j’ai pensé que dans la famille j’étais probablement celui qui voyageait le plus. Que ce soit avec la famille ou les affaires, en déplacement, pour habiter ou encore en touriste, si je considère les kilomètres parcours c’est probablement le cas et cela devrait le rester encore quelques temps. Mais si on se projette au XVIIIe ou XIXe siècle, on ne peut être qu’impressionné par les voyages réalisés par Johan en Europe.

De la fin des années 1750 jusqu’à 1780 environ, Johan Kuhlman (1738-1806) a beaucoup voyagé, à la recherche de nouveaux produits à importer en Suède ou encore pour se soigner (2). Quand on épluche les principaux journaux de cette époque on retrouve des traces de ses passages dans les différents ports d’Europe. Johan ira jusqu’à Setubal, le port de Lisbonne ou encore Gènes en Italie.

Les voyages de Johan Kuhlman (1738-1806) en Europe de 1760 à 1780
Carte des principaux voyages en Europe de Johan et Henric Kuhlman de 1760 à 1780.

Après avoir passé des contrats avec les producteurs ou revendeurs locaux, Johan mettait à disposition de ses clients des citrons, des eaux minérales de Spa, de Seltz ou encore de Balaruc dans le sud de la France, du chocolat ou encore du beurre de Courlande (3). J’aurai l’occasion d’évoquer ces produits dans un article à venir.

2 juillet 1768 : « Nouvellement arrivé, de l’or de qualité extra ainsi que de l’eau minérale de Pyrmont et de Seltz. Ces produits fins sont à vendre chez Johan Kuhlman à un prix raisonnable».

Un de ses voyages m’a particulièrement intrigué. Le 17 mai 1762, parmi d’autres voyageurs, on le retrouve à l’arrivée non pas à Gothembourg (Göteborg) ou Stockholm mais au port de Dalarö. A Stockholm, ce port faisait office de base pour la Compagnie Suédoise des Indes Orientales. Johan est-il rentré de Bordeaux avec un navire de la SOIC ? Est-ce lors de ce dernier voyage du célèbre navigateur Braad (4) qu’ils se sont rencontrés ?

(1) Dans l’album familial de photographies couvrant la période 1850 à 1920, album que j’ai appelé « l’album de Sigurd », il y a une photo avec pour seule annotation au verso « Cedergren ». Certainement une coïncidence mais je n’en suis pas si certain car elle est entourée d’autres photos de marins, armateurs ou capitaine de navires. Cette photo a-t-elle un lien avec le peintre ?

(2) Johan Kuhlman était atteint de la « maladie de la pierre ». Au XVIIIᵉ siècle, la “maladie de la pierre” désignait ce qu’on appelle aujourd’hui des calculs urinaires (pierres formées dans les voies urinaires, rein et/ou vessie). Dans les textes de l’époque (et les travaux d’historiens qui les synthétisent), elle est très souvent assimilée à la “gravelle” (terme courant pour ces concrétions) : on parle ainsi de “maladie de la pierre” ou “gravelle”.

(3) La Courlande est l’une des quatre régions historiques de la Lettonie s’étendant dans l’ouest du pays le long de la côte Baltique et le golfe de Riga, autour des villes de Liepāja et de Ventspils. Elle correspond à la partie occidentale de l’ancien duché de Courlande.

(4) voir un précédent article. Christopher Henric Braad, né le 28 mai 1728 à Stockholm et décédé le 11 octobre 1781 à Norrköping, était le fils de Paul Kristoffer Braad, industriel à Norrköping, et de Gertrud Planström. Il reçut une éducation privée à Norrköping, puis entra à Uppsala le 28 mars 1743. Il fut nommé au Collège de Commerce le 30 janvier 1745 et au Bureau de la Manufacture le 31 janvier 1747. Commis de bord à la Compagnie des Indes orientales en juillet 1747, il effectua son premier voyage pour cette compagnie en janvier 1748. Il devint premier assistant en 1753, puis chef d’expédition de 1760 à 1762. Il reçut le titre d’assesseur le 3 avril 1764. Marié une première fois le 21 juillet 1763 à Maria Kristina Westerberg (1739 -1768), fille du marchand Karl Magnus Westerberg à Norrköping puis une deuxième fois le 2 mars 1769 à Vilhelmina Hulphers (1749 -1771), fille du marchand et échevin Abraham Hulphers à Västerås et enfin une troisième fois le 4 juin 1772 à Sara Margareta Kuhlman (1754 -1797), la fille du marchand Henrik Kuhlman à Norrköping et la sœur de Johan et Henric.

La patrie de nos pères

Extrait d’une carte d’Ortelius (1) sur la Poméranie, la Lettonie et une partie du sud de la Pologne au-dessus des Carpates, éditée en 1581. collection personnelle de l’auteur.

Parmi les innombrables lettres, encore conservées, écrites par Johan Henric Lidén (1) à son ami Johan Kuhlman (1738-1806), un personnage que j’évoquerai dans un de mes prochains articles, il en est une évoquant l’origine de ces familles. Elle date du 17 octobre 1774 :

Des nouvelles d’Aix-la-Chapelle : Depuis ma dernière arrivée du pays de nos pères, Mme R. Rådinnan Bonde , née Trolle est devenue sage-femme et sera mon infirmière pour l’hiver. Monsieur le Commissaire Löwing de Finlande, un vieil ami honnête, va bientôt rentrer chez lui. D’autre part, le général Sprengtporten est déjà parti pour Amsterdam, mais il est rentré si rapidement chez lui et est parti aussi mal qu’il est arrivé ici …

Lidén voulait bien sûr parler de la Poméranie. Mais qu’est-ce que la Poméranie?

La Poméranie (Pomerania en anglais, Pomorze en polonais) est une région historique située sur la côte sud de la mer Baltique, aujourd’hui partagée entre l’Allemagne (à l’ouest) et la Pologne (à l’est). Son nom dérive du slave ancien “po more”, signifiant “terre au bord de la mer”. Son histoire remonte à plus de 10 000 ans, marquée par des migrations, des conquêtes et des divisions territoriales. La région est habitée depuis la fin de la dernière ère glaciaire. Durant l’Antiquité, elle est peuplée par des tribus germaniques et baltiques, mentionnée comme partie de la “Germania” par les Romains. À partir du VIe siècle, des peuples slaves (comme les Poméraniens) s’y installent, repoussant ou assimilant les populations précédentes.

Vers l’an 1000, la région est conquise par les souverains polonais (Piasts), qui l’intègrent partiellement à leur royaume. Au XIIe siècle, elle est christianisée sous l’influence de l’Empire germanique, du Danemark et de la Pologne. Des duchés locaux émergent, comme celui de la maison de Poméranie (Griffons) et des Samborides, souvent vassaux de puissances voisines. La région se divise en Poméranie occidentale (Vorpommern) et orientale (Pomerelia ou Hinterpommern). À partir du XIIIe siècle, une colonisation allemande (Ostsiedlung) s’intensifie, transformant la démographie. La Pomerelia (3) tombe sous le contrôle des Chevaliers Teutoniques au XIVe siècle, tandis que la Poméranie occidentale reste liée à l’Empire germanique et au Danemark.

Au XVIe siècle, la Réforme protestante s’implante en Poméranie occidentale. La guerre de Trente Ans (1618-1648) ravage la région, menant au traité de Westphalie : la Poméranie occidentale devient suédoise (Poméranie suédoise), tandis que la Pomerelia reste polonaise. Au XVIIIe siècle, la Prusse (Brandenburg-Prusse) s’empare progressivement des territoires : en 1720, elle gagne la partie sud de la Poméranie suédoise, et en 1815, après les guerres napoléoniennes, l’ensemble forme la province prussienne de Poméranie. La Pomerelia est intégrée à la Prusse occidentale lors des partages de la Pologne (1772-1795).

Au XIXe et début XXe siècles, la Poméranie fait partie de l’Empire allemand, avec une population majoritairement germanophone. Après la Première Guerre mondiale, la Pomerelia revient à la Pologne (voïvodie de Poméranie), formant le “corridor polonais” vers la mer. Durant la Seconde Guerre mondiale, la région est sous contrôle nazi. À la fin de la guerre (1945), les conférences de Yalta et Potsdam redessinent les frontières : la partie est de l’Oder (Hinterpommern et Pomerelia) est attribuée à la Pologne, avec expulsion massive des Allemands (environ 2 millions) et peuplement par des Polonais. La partie ouest (Vorpommern) intègre la RDA (Allemagne de l’Est), puis l’Allemagne réunifiée en 1990, au sein du Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale.

J’aurai l’occasion de revenir plus tard dans de prochains articles sur l’histoire de la Poméranie Suédoise.

(1) Abraham Ortel, mieux connu sous le nom d’Ortelius, est né à Anvers et, après avoir étudié le grec, le latin et les mathématiques, s’y est établi avec sa sœur, en tant que libraire et «peintre de cartes». Voyageant beaucoup, particulièrement aux grandes foires du livre, son entreprise prospéra et il noua des contacts avec des lettrés dans de nombreux pays. Un tournant dans sa carrière est atteint en 1564 avec la publication d’une carte du monde en huit feuilles dont un seul exemplaire est connu : d’autres cartes individuelles suivront, puis, à la suggestion d’un ami, il rassemble une collection de cartes qu’ il fit graver dans une taille uniforme, formant ainsi un ensemble de cartes qui fut publié pour la première fois en 1570 sous le nom de Theatrum Orbis Terrarum (Atlas du monde entier). Bien que Lafreri et d’autres cartographes italiens aient publié des collections de cartes «modernes» sous forme de livre au cours des années précédentes, le Theatrum a été la première collection systématique de cartes de taille uniforme et peut donc être appelé le premier atlas, bien que ce terme n’ait été utilisé vingt ans plus tard par Mercator. Le Theatrum, avec la plupart de ses cartes élégamment gravées par Frans Hogenberg, connaît un succès immédiat et apparaît dans de nombreuses éditions dans différentes langues, y compris des addenda publiés de temps à autre incorporant les dernières connaissances et découvertes contemporaines. La dernière édition de cartes parut en 1612. Contrairement à bon nombre de ses contemporains, Ortelius nota ses sources d’informations. Dans la première édition, quatre-vingt-sept cartographes étaient remerciés.

(2) Johan Hinric Lidén (7 janvier 1741 – 23 avril 1793) était un érudit, philosophe, bibliographe, humaniste et critique littéraire suédois. Son œuvre la plus célèbre est sa thèse de doctorat sur l’histoire de la poésie suédoise, intitulée Historiola litteraria poetarum Svecanorum (1764) . Ses ancêtres, originaires de Poméranie, avaient fait fortune. Son père avait adopté le nom de famille de la ferme Lida, située près de Norrköping, qu’il avait développée. Sa mère était la nièce de l’évêque et philosophe Andreas Rydelius . En 1771, il fut atteint de la goutte et démissionna de son poste à Lund en 1776. Il vécut chez son ami Johan Kuhlman à Norrköping et, alité jusqu’à la fin de sa vie, il poursuivit ses recherches.

(3) La “Pomerelia” (aussi appelée Pomérélie en français, ou Pomerelia en anglais/polonais) est une subdivision historique essentielle de la région. La Poméranie globale se divise traditionnellement en :

  • Poméranie occidentale (Vorpommern, aujourd’hui principalement en Allemagne),
  • Poméranie orientale ou Pomerelia (Hinterpommern ou Pomorze Gdańskie, aujourd’hui en Pologne, autour de Gdańsk).

Cette distinction date du Moyen Âge et a joué un rôle clé dans les conquêtes, les partages et les changements de frontières (par exemple, sous les Teutoniques, la Pologne, la Prusse, etc.). Sans elle, l’histoire de la Poméranie serait incomplète, car la Pomerelia représente une partie intégrante avec son propre parcours distinct (intégration à la Pologne au XXe siècle, corridor polonais, etc.)

« Kunskap och Idoghet »

Kunskap och Idoghet, la devise de Johan Kuhlman. Extrait du livre d’Or de Rödmossen. Archives de Norrköping.
Johan Kuhlman (1738-1806)
Johan Kuhlman (1738-1806) par le peintre Pehr Horberg.

« Kunskap och Idoghet » telle était la devise de Johan Kuhlman (1738-1806). La vie de cet homme érudit, bienveillant et qui forma nombre de futurs industriels Suédois du XIXe siècle pourrait bien se résumer par cette maxime que l’on peut traduire par « Connaissances et persévérance ».

Prononcé à l’occasion de ses funérailles à Norrköping le 17 février 1806 par le prédicateur de la Cour Royale Johan Anton Lüdeke (1) et ami dévoué de Johan, son éloge funèbre résume ainsi sa vie :

« Sans prétention, vous avez fait votre devoir,
Envers la communauté et vos intelligents commis,
Vous n’avez pas repoussé les malheureux,
Ni rampé pour les fils de fortune.

Vous avez formé plus d’un jeune
Pour qu’il devienne un homme bon et utile,
Et pour d’autres, vous avez ouvert la voie,
que vous n’aviez pas trouvée vous-même ».

Fidèle ami, vous n’avez jamais renié
A l’honneur sanctifié ;
Ne succombant pas au profit inconsidéré,
Comme l’homme noble que vous fûtes.

Vos larmes, chère épouse,
Témoignent de ce qu’il était pour vous ;
Car son cœur revêtait plus
Que tout ce qui était au monde.

Les choix que la vie de famille perturbe
Chez un père sensible et tendre,
Ces fléaux sur sa chaumière
Rend chaque jour plus fragile.

Tout en larmes, il souffre,
comme un chrétien doit souffrir,
Comme le brave qui se bat
Jusqu’à la victoire ou la mort ».

eloge funebre de Johan Kuhlman par le prédicateur royal Johan Anton Lüdecke

(1) Johan Anton Lüdecke était le fils du pasteur en chef (premier prédicateur) de longue date de la paroisse allemande Sainte-Gertrude, Christoph Wilhelm Lüdeke, Lüdeke grandit à Stockholm. Après des études aux universités d’Uppsala et de Göttingen, où il obtint le titre de Magister en 1798, Lüdeke fut ordonné prêtre en 1799 et affecté comme auxiliaire auprès de son père. En 1801, il devint prédicateur extraordinaire de la cour et pasteur de la congrégation allemande de Norrköping. A la mort de son père, il reprend la paroisse Sainte-Gertrude de Stockholm en tant que deuxième pasteur puis accède au poste de pasteur en chef en 1817, poste qu’il conserve jusqu’à sa mort. En 1818, il obtient son doctorat de l’université d’Uppsala.