A la recherche de Rödmossen (4/4)

La carte de Nystrand – Description des surfaces

Ici commencent les terres du domaine d’Algutsboda, à la venue desquelles, lors du mesurage en cours, le propriétaire dudit domaine, le Capitaine (Corpwaerdie Capitainen) Björkman, se présenta et reconnut la possession immémoriale (urminneslig häfd) telle qu’elle a existé et existe conformément à la Carte d’Allmänning de 1708 mentionnée précédemment, entre les domaines d’Algutsboda et Rödmossen, telle que la montre la clôture désormais mesurée et reportée sur la carte, jusqu’au premier point N° I. Le 15 août, Le bornage (Rågång) autour de la zone de mise en culture accordée, conformément à la décision du Haut Gouverneur et à l’Inspection de la Régie de la Couronne, étant ainsi accompli et la zone séparée de la Commune, on procéda au mesurage des tourbières et terrains élevés accordés à la mise en culture, qui se trouvent à l’intérieur de cette délimitation et en lien avec les terres cultivées du domaine de Rödmossen, et dont l’étendue et la nature sont indiquées par la Description de Carte (Chartæ Beskrifning) ci-après.

✦ Découvertes majeures de cette page : le Captain Björkman (propriétaire d’Algutsboda, et ancien propriétaire de Rödmossen avant Kuhlman) était présent lors du bornage et a confirmé la frontière ancestrale entre les deux domaines. Cette frontière existait depuis au moins 1708, attestée par une Carte d’Allmänning de 1708 (document cartographique antérieur maintenant connu). Le bornage a duré du 8 au 15 août ; les mesures de surface ont été prises à partir du 15 août, pour être finalisées le 24 août 1791.

PARTIE III — DESCRIPTION DE CARTE (Chartæ Beskrifning)

III-1 : tourbières

Parcelle N° 1 — Norra Mäsen (Marais Nord)

Constitué d’une tourbière basse (sank dyvall) couverte de petits pins (Täll) et d’arbustes d’épicéas (Granbufkar) ; il s’avère qu’il peut être mis en culture en prairie, après un coût considérable de dessouchage (Rothugning) et d’aménagement de fossés de drainage ; le terrain une fois nivelé et aménagé contient une surface : 5 tunnland 17 kappland (≈ 2,7 ha)

Parcelle N° 2 — Lilla Mäse (Petite Tourbière)

Une petite Tourbière est située le long de l’enclos (Intaga) du Torpet Häradssvedens [la cense des terres communales du district] ; de terre défrichée (rödjord) et de gazon tourbeux (Mästupen wall) ; également propice à la mise en culture en prairie, mais de qualité moindre que la précédente ; contient une surface de 1 tunnland 30 kappland (≈ 0,9 ha)

Parcelle N° 3 — Carlsmäsen

Carlsmäsen (Tourbière de Carls) : aux bordures tourbeuses et au fond marécageux profond (funk dyball) ; couverte de petites épicéas, d’aulnes (Al) et de bouleaux (Björk) ; au centre [légèrement relevé] mais de nature de sol rougeâtre (rödaktig Jordsorten) ; couverte de petits genévriers (marteliger) ; après aménagement de fossés vers le ruisseau à l’extrémité est, où il y a une déclivité permettant l’évacuation des eaux, propice à la fenaison (Äng) ; contient une surface de 12 tunnland 27 kappland (≈ 6,4 ha)

Parcelle N° 4 — Rödmäsen (La Tourbière Rouge)

Rödmossen [La Tourbière Rouge] : de même nature que celle mentionnée précédemment (Carlsmäsen) ; contient une surface de 7 tunnland 10 kappland (≈ 3,5 ha). C’est la tourbière éponyme du domaine. Sa description comme étant « de même nature » que Carlsmäsen est très significative : la rédaction confirme que les deux tourbières sont de nature identique — fond marécageux, végétation clairsemée, sol rougeâtre caractéristique.

Sous-total Tourbières (N° 1–4) : 27 tunnland 20 kappland ≈ 13,5 ha

III.2 : Terrains élevés

Parcelle N° 5 — Terrain de la Couronne (Träfsvederne)

Un terrain référencé sous N° 1 dans l’Inspection de la Régie de la Couronne, comprenant également [le secteur de] la route de Rödmossen et les Marais Nord sur les lieux-dits Träfsvederne ; tract situé sur sol sablonneux (Sandfjord), couvert d’une forêt claire qui ne peut s’avérer utile qu’en pâturage (Betesmark). Surface : 3 tunnland 4 kappland (≈ 1,6 ha)

Parcelle N° 6 — Terrain haut et vallonné / Rödmäse Hage

Terrain haut et vallonné (Höglännd och daldig mark), référencé sous N° 6 dans l’Inspection de la Régie de la Couronne, de terre argilo-sableuse (Sandblandad Lerjord), couverte de forêt haute et clairsemée (Långskog), situé entre Rödmossen et la prairie d’Algutsboda (Algutfbo Äng), propice aux enclos de pâturage (Beteshage) ; dont le domaine a jusqu’à présent fait peu d’usage (misfning) ; Il est rapporté que ce même terrain, ainsi que les terres rocailleuses environnantes, était anciennement enclos et utilisé comme pâture (Hage) pour le domaine de Rödmossen ; c’est pourquoi il s’appelle désormais Rödmäse Hage [la Pâture de Rödmossen] : Surface : 4 tunnland 28 kappland (≈ 2,5 ha).

Parcelle N° 7 — Terrain mixte

Terrain en partie vallonné, en partie légèrement élevé, tel que décrit au 7e point de l’Inspection ; constitué de terre argilo-sableuse ; couvert de forêt haute et clairsemée ; également propice aux enclos de pâturage ; contient une surface de 7 tunnland 4 kappland (≈ 3,5 ha)
Sous-total Terrains élevés (N° 5–7) : 15 tunnland 4 kappland ≈ 7,4 ha

TOTAL TERRES DE DÉFRICHEMENT (Summa Upodlingsmark) : 42 tunnland 24 kappland ≈ 20,9 ha

III.3 Terres rocailleuses et incultes

Les Terres Rocailleuses et Incultes, à l’intérieur des limites bornées et arpentées, situées entre et autour des Terrains de Défrichement décrits ci-dessus, couvertes ici et là uniquement d’une mauvaise forêt de pins (Gläfskog), contiennent les étendues suivantes :

Parcelle N° 8 — Träfsvederne (Terres de la Couronne)

Dites Träfsvederne, décrites sous N° 1 dans l’Inspection de la Régie de la Couronne ; situées entre la grand-route (Landsvägen) et le Marais Nord (Norra Mäsen) ; cette zone est constituée d’une lande sablonneuse liée à des roches (stenbunden sandmo), le reste étant de hauts rochers et terres incultes ; contient une surface de 12 tunnland 18 kappland (≈ 6,2 ha)

Parcelle N° 9 — Rödmäse Hage (partie rocailleuse)

Le terrain rocheux et incultivable entre Rödmossen et la prairie d’Algutsboda (Elgutfbo Äng), mentionné dans la Régie de la Couronne sous N° 6, et qui s’appelle désormais Rödmäse Hage [Pâture de Rödmossen] ; d’une surface : 41 tunnland (≈ 20,1 ha) — (calculé d’après le total général : 116:18 − 12:18 − 63:0 = 41:0)

Parcelle N° 10 — Grand terrain rocheux (autour de Carlsmäsen)

Le terrain rocheux du 7e point de l’Inspection, à l’ouest du Domaine, s’étendant autour de Carlsmäsen et jusqu’aux limites ouest de Rödmossen, ainsi qu’aux terres cultivées (odalaägor) du Domaine ; d’une surface de 63 tunnland (≈ 30,8 ha)

TOTAL TERRES INCULTES (Summa Bergig och odugligmark) : 116 tunnland 18 kappland ≈ 57,5 ha

PARTIE IV — ATTESTATION FINALE ET SIGNATURES :

Ainsi mesuré, calculé et établi, et cette zone de mise en culture séparée et délimitée par des lignes droites depuis la Commune, certifiée : À Rödmossen, le 24 août 1791. Au nom des travaux, Joh[an] Nystrand (arpenteur officiel — lantmätare) Johan Märtensson à Hult — Nils Olsson à Ingelstad J.M.S. — Nämdeman (jurés-témoins) — N.O.S.

PARTIE V — TABLEAU RÉCAPITULATIF GÉNÉRAL (Surfaces — Charta Beskrifning)

N°DésignationTypeSurfaceHa ≈
1Norra Mäsen — Marais NordTourbière5 tl 17 kpl2,7 ha
2Lilla Mäse (près Torpet Häradssvedens)Tourbière1 tl 30 kpl0,9 ha
3Carlsmäsen — Tourbière de CarlsTourbière12 tl 27 kpl6,4 ha
4Rödmäsen — La Tourbière RougeTourbière7 tl 10 kpl3,5 ha
Sous-total Tourbières27 tl 20 kpl≈ 13,5 ha
5Träfsvederne (Couronne)Pâturage3 tl 4 kpl1,6 ha
6Rödmäse Hage — PâturePâturage enclos4 tl 28 kpl2,5 ha
7Terrain mixtePâturage7 tl 4 kpl3,5 ha
Sous-total Terrains élevés15 tl 4 kpl≈ 7,4 ha
TOTAL TERRES DE DÉFRICHEMENT42 tl 24 kpl≈ 20,9 ha
8Träfsvederne — entre route et Norra MäsenRocheux12 tl 18 kpl6,2 ha
9Rödmäse Hage (partie rocailleuse)Rocheux41 tl20,1 ha
10Grand terrain autour de Carlsmäsen (ouest)Rocheux63 tl30,8 ha
TOTAL TERRES INCULTES116 tl 18 kpl≈ 57,5 ha
TOTAL GÉNÉRAL DU DOMAINE≈ 159 tl≈ 78,4 ha

Pour aller plus loin : « Le Livre d’Or de Rödmossen« , commenté par Etienne LAUDE, descendant de Johan Kuhlman (1738-1806), intégrant les biographies de tous les personnages ayant laissé une trace dans ce livre.

Références : Nystrand, Joh., Charta öfver Hemmanet Rödmåsen med en till samma Hemman på Bråbo Härads Allmänning Kolmården belägat Upodlings-Tract, uti Östergötland, Bråbo Härad och Kvillinge Socken, Rödmossen, 24 août 1791. Akt D57-71:1 — LMA (Lantmäterimyndigheternas arkiv), Östergötland, Norrköping.
Transcription et traduction intégrales réalisées d’après les 11 pages zoomées du document original, mars 2026.

La Défense de Norrköping à l’époque moderne (XVIIe–XIXe siècles) – (3/5)

La guerre de 1788 (Kriget 1788) : la mobilisation civique de Norrköping

Les premières délibérations et l’initiative de Weijerin

La guerre entre la Suède et la Russie, déclenchée en 1788 sous le règne du roi Gustave III7 (Gustav III), provoqua une vague de mobilisation patriotique sans précédent. À Norrköping, c’est Daniel Weijerin, président du conseil des bourgeois (borgarrådets ordförande), qui prit l’initiative en demandant au magistrat : de solliciter l’aide d’un officier de fortification pour les îles, d’envoyer le régiment de cavalerie d’Östergöta pour couvrir la ville et de pourvoir les citadins d’armes de poing et de munitions. Le magistrat était à la fois désireux d’agir et craintif de s’avancer. Une proposition de convoquer la congrégation pour discuter publiquement des défenses fut même rejetée, car on estimait que cela «provoquerait une alarme inutile dans la ville».

La consultation de von Röök et l’incident Iggeström

Néanmoins, un officier de fortification, le colonel C. F. von Röök8, fut convoqué. Il se rendit sur les redoutes en compagnie de l’échevin à la police Iggeström et du marchand Wadström pour examiner les possibilités de défense. Lors de ce déplacement survint un incident révélateur des tensions internes à la magistrature : pendant le voyage, Iggeström lut à voix haute une lettre adressée conjointement au magistrat et aux anciens de la bourgeoisie (borgerskapet). Le magistrat prit fort mal la chose et décida de rappeler à Iggeström «de s’occuper une autre fois de la dignité qui est due à la fonction de magistrat». L’échevin en charge de la justice Ekermann précisa pour sa part que le magistrat ne devait pas être tenu responsable de la gestion et de la correspondance de la ville conjointement avec les anciens. Ekermann, de manière générale, «avait une aversion pour les grandes institutions de défense».

Le gouverneur temporise

Le gouverneur (landshövdingen), dans une lettre du 25 août 1788, loua certes la nécessité de la défense de la ville, mais calma les esprits en rappelant qu’il fallait attendre l’avis du Roi sur l’étendue du danger. L’ennemi, argumentait-il, ne disposait pas de navires d’archipel (skärgårdsfartyg) ; la menace restait donc faible. Il insistait néanmoins sur la nécessité de préparer l’établissement des redoutes et de donner à la bourgeoisie «une certaine pratique de guerre plus grande ». Des gardes devaient être établis sur les hauteurs à l’extérieur de la ville, capables de recevoir des signaux des habitants de l’archipel lorsque l’ennemi arriverait. Sur le dos de cette lettre du gouverneur, une petite strophe avait été écrite au crayon, témoignant de l’humeur royaliste qui régnait dans la ville à l’époque où la ligue d’Anjala (Anjalaförbundet) manifestait son aversion pour le roi :

«Quand les voleurs d’or préparent la chute du Roi, pour rien au monde je n’hésiterai pas à suivre mon Roi dans la mort.»

La collecte de fonds et le plan de défense

L’hésitation du magistrat fut probablement dissipée par la lettre du gouverneur, et le 28 août 1788, la congrégation se réunit pour discuter des moyens de financer la construction des redoutes et l’acquisition des canons. Une collecte publique en numéraire permit de réunir la somme de 2 718 rixdales et 16 shillings. Le plan de défense élaboré par von Röök fut approuvé lors d’une réunion du conseil général le 28 août. Son exécution fut confiée à 6 députés, désignés sous le nom de «Défense-Députation» (Försvarsdeputationen), assistée d’un commissaire aux comptes (revisor) et d’un comptable (bokhållare). Un major Wallander9 fut engagé pour enseigner les exercices militaires aux conscrits : division des hommes en rangs, maniement des armes, etc.

Le recensement des armes et l’enrôlement

Toutes les armes à feu de la ville furent inventoriées. Les hommes servant en dehors de la bourgeoisie habituelle — meuniers, maçons, charpentiers, planteurs de tabac — furent enrôlés quartier par quartier par les conseillers municipaux (rådmän). On parvint à enrôler 1 500 hommes. Dans la cave du marchand Peter Lindahl10, on découvrit 17 centners de poudre à canon (centner krut), aussitôt mis à disposition. En revanche, les 16 canons de la ville étaient hors d’usage, et l’on n’osa pas puiser dans les caisses municipales (stadskassan) pour en acquérir de nouveaux.

Tous ces arrangements furent rapportés au Roi, qui, par lettre du 10 septembre 1788, exprima son «gracieux bon plaisir» (nådigt välbehag) et autorisa les citoyens à prélever sur les réserves de la Couronne 50 centners de poudre à canon supplémentaires.

La suite dans un prochain numéro …

Le Roi Gustave III, dessin de Pehr Hörberg daté de 1773.

7. Gustave III (Gustav III) — Roi de Suède. Né le 24 janvier 1746 à Stockholm — Mort assassiné le 29 mars 1792 à Stockholm. Fils du roi Adolphe-Frédéric et de la princesse Louise-Ulrique de Prusse (sœur de Frédéric le Grand). Despote éclairé francophile, en correspondance avec Voltaire. Abolit la torture, fonde l’opéra royal (1773) et l’Académie suédoise (Svenska Akademien, 1786). Premier chef d’État à reconnaître l’indépendance des États-Unis (1782). Engage la guerre russo-suédoise de 1788–1790 sans résultat territorial décisif. Assassiné lors d’un bal masqué (maskeradbalen) à l’opéra de Stockholm par le capitaine Jacob Johan Anckarström. Inspirera l’opéra Un ballo in maschera de Verdi (1859).

Colonel Carl Fredrik von Röök (1725-1793)

8. Carl Fredrik von Röök — Colonel, officier du génie suédois. Né le 11 mai 1725 — Mort le 2 avril 1793. Officier de fortification au service de la France de 1744 à 1748. Major en 1762, colonel en 1773. En 1772, dirige les enquêtes pour la construction de la route du canal Göta à travers l’Östergötland. Reçoit la noblesse allemande en 1763, naturalisé suédois en 1773. Musicien amateur passionné (violoniste), élu membre n° 82 de l’Académie royale de musique (Kungliga Musikakademien) le 28 mars 1782. Père de Lars Jacob von Röök. En 1788, organise les défenses de Norrköping et dirige les travaux sur les redoutes de Skänäs et Säterholmen. Son fils Gustaf (1773-1852) laissera une note dans le livre d’Or de Johan le 21 août 1802.

9. Major Wallander — Instructeur militaire. Actif en 1788 à Norrköping. Officier engagé par la Défense-Députation pour enseigner aux conscrits de Norrköping les exercices militaires : division des hommes en rangs, maniement des armes, manœuvres d’infanterie. Célébré aux côtés de von Röök dans les chants patriotiques du corps de garde.

10. Peter Lindahl — Marchand de Norrköping et ami de Johan Kuhlman. Son fils Johan Nicolas Lindahl (1769-1813), inscrira un poème dans le livre d’or de Johan le 29 juin 1792.

A travers les personnages évoqués dans ce chapitre on commence à voir se dessiner … le Cercle de Johan.

A la recherche de Rödmossen (2/4)

une ferme forestière au cœur du Kolmården
Dessin, d’après Pehr Hörberg, du docteur Bergsten qui racheta la propriété aux Kuhlman en 1878.

Au cœur des hauteurs boisées du Kolmården, à la frontière naturelle entre l’Östergötland et la Södermanland, se dissimule une ferme que l’histoire a longtemps gardée dans l’ombre : Rödmossen. Nichée dans la paroisse de Kvillinge, au sein du district de Bråbo, cette propriété forestière est le fruit d’une colonisation patiente et déterminée, celle des hommes qui, siècle après siècle, ont taillé leur place dans un paysage de forêts denses, de lacs et de tourbières. Son histoire, reconstituée à partir de deux sources précieuses révèle bien plus qu’un simple établissement rural. Rödmossen est un condensé de mémoire collective : des bornes frontières oubliées, une source aux vertus légendaires, des charbonnières enfouies sous la mousse, et des vestiges de l’Âge du Bronze que la forêt n’a jamais tout à fait effacés.

Rödmossen n’est pas une ferme issue d’un village préexistant. Elle ne constitue pas davantage une dépendance de la ferme voisine d’Algutsboda, bien qu’elle en soit géographiquement proche. Elle est ce que les sources suédoises appellent une avsöndring — un lotissement prélevé directement sur les terres communes du district, la Bråbo häradsallmänning. C’est, en d’autres termes, le résultat d’un défrichement volontaire sur le commun de Kolmården, tel que le précise explicitement l’acte cadastral de 1791 : la ferme y est qualifiée d’uppodlingsmark på allmänningen Kolmården, c’est-à-dire une terre mise en culture sur le territoire de Kolmården. Les fermes de ce secteur — Algutsboda, Böksjö, Böksjötorp, puis Rödmossen — se sont succédées comme autant de traces d’une chaîne d’occupation humaine progressant depuis les terres basses et fertiles vers les hauteurs sauvages et isolées.

Premières traces cartographiques

La première mention documentée de Rödmossen remonte à 1673. Elle apparaît sur une carte à petite échelle du nord-est de l’Östergötland, dessinée par le cartographe Johan de Rogier (LSA D13). Cette carte, qui figure également la Vieille Route de Stockholm (Gamla Stockholmsvägen) et le pont de Getå (Getåbro), révèle un paysage déjà partiellement humanisé, avec une occupation relativement dense entre l’ancienne église de Krokek et le lac Svinsjön. En 1708, Rödmossen réapparaît sur une carte de la réserve commune de Bråbo (LSA D20). Puis, en 1791, la ferme fait l’objet d’un levé cadastral détaillé, avec mesure précise de ses terres et description de ses limites foncières (LSA D57-71:1). Ce document constitue la source principale pour comprendre la structure de la propriété à la fin du XVIIIe siècle. Il précise notamment l’emplacement et la nature de l’ensemble des bornes de délimitation qui entouraient la ferme — des repères dont certains, multi centenaires, jalonnent encore des limites entre propriétés voisines. L’une de ces bornes de délimitation, devenu obsolète à la suite d’ajustements ultérieurs des frontières, est aujourd’hui classé comme vestige culturel. En son centre se dresse encore une pierre pointeuse (visarsten), qui indique en silence la direction d’une limite foncière depuis longtemps disparue.

Plan de Rödmossen, Livre d’Or de Johan et Margaretha. Archives municipales de Norrköping.
Jacobs källa : la source et sa légende

À quelques pas de la ferme, le long de l’ancienne route reliant Rödmossen à Eriksberg — une voie que l’on retrouve sur les cartes historiques et dont le tracé semble inchangé depuis des siècles —, se trouve l’un des éléments patrimoniaux les plus émouvants du secteur : Jacobs källa, la source de Jacob. Il s’agit d’une petite fontaine ronde, d’environ cinquante centimètres de diamètre et soixante-dix centimètres de profondeur, entièrement murée à la main avec des pierres plates soigneusement ajustées. Elle est signalée dès la carte cadastrale de 1791 sous le nom de Jacobs källa. En raison de son ancienneté et de son importance patrimoniale, elle a été classée comme monument archéologique (fornlämning, UV 2) dans le cadre du projet ferroviaire Ostlänken, et bénéficie d’une protection prioritaire.

Mais ce qui rend cette source véritablement singulière, c’est la tradition orale qui l’entoure. Une croyance populaire dit ceci : si la source venait à se tarir, il en irait mal pour le peuple de Rödmossen. Cette formule rappelle combien, dans les régions forestières isolées, l’eau — ressource vitale — pouvait cristalliser l’imaginaire collectif et donner naissance à des légendes protectrices. Eriksberg, la ferme voisine vers laquelle mène cette même route, s’appelait autrefois Långeblåmosse, un nom qui évoque lui aussi le monde des tourbières et des marécages si caractéristique de ces hauteurs de Kolmården. Je compris enfin le sens de ce texte inscrit par l’Ingénieur municipal de Norrköping, Jacob Nystrand, le 4 octobre 1794. Celui-là même qui réalisa la carte de 1791…

Livre d’Or de Rödmossen. Poème de Jacob Nÿstrand le 4 octobre 1794. Ingénieur municipal de Norrköping. Né à Hjorteds klockaregård, Hjorted le 6 octobre 1758. Jakob Nystrand a épousé Maria Sofia Älf, fille de Samuel Älf. Il est décédé le 1838 à Norrköping.
« Tant que le champ produit de l'herbe et la forêt des arbres et du bois, 
les larmes de la fontaine de Jacob coulent,
Le propriétaire de Rödmossen a conquis un souvenir impérissable pour sa Persévérance et sa diligence, un ami, des signes d'amitié ».
Vestiges archéologiques : mémoire enfouie d’un territoire vivant

Les terres de Rödmossen et ses alentours immédiats ont livré plusieurs vestiges archéologiques qui témoignent d’une présence humaine bien antérieure à la fondation de la ferme. On y trouve d’abord un ancien cairn de pierres, entièrement recouvert de lichen, dont l’aspect solennel et vieilli suggère une grande ancienneté. Sa fonction exacte demeure inconnue : les archéologues ont écarté l’hypothèse d’une borne frontière. Lors des prospections menées dans le cadre de l’Ostlänken, des traces et un bois de cerf élaphe (kronhjort) ont été découverts à proximité, ajoutant une note de vie sauvage à ce témoignage du passé. Plus loin, trois installations de charbonnage ont été mises au jour. Ces charbonnières circulaires révèlent l’importance de l’économie forestière dans cette région. L’une d’elles, localisée au sud-ouest du lac Gullvagnen, est particulièrement remarquable : elle est accompagnée des fondations de trois cabanes de charbonniers (kolarkojor), ces petits abris rudimentaires dans lesquels les travailleurs se réchauffaient, cuisinaient et surveillaient leurs meules jour et nuit. L’âge de ces installations demeure indéterminé, mais elles s’inscrivent dans une longue tradition d’exploitation forestière qui a marqué profondément le paysage de Kolmården. Enfin, une skärvstenshög — un monticule de pierres brisées — a été découverte dans un secteur en hauteur, à l’écart de tout habitat connu. Ces structures sont typiques de l’Âge du Bronze, mais elles peuvent également dater du début de l’Âge du Fer. Lorsqu’elles sont isolées, loin des zones d’habitation, elles témoignent généralement d’activités spécialisées impliquant la chauffe intentionnelle de pierres dans le feu — peut-être liées à la métallurgie, au traitement d’aliments, ou à des pratiques rituelles.

la suite dans un prochain numéro…


A la recherche de Rödmossen (1/4)

l’enigme
Dessin d’après Pehr Hörberg.

Johan Kuhlman (1738 – 1806), Citoyen et marchand de Norrköping, possédait une propriété sur Drottninggatan avec un pignon donnant sur Skolgatan. Cette propriété fut détruite lors de l’incendie de la ville en 1822. Johan Kuhlman s’intéressait à la littérature et à l’érudition. Dans la « Kuhlmanska gården », un cercle de personnes partageant les mêmes idées se réunissait autour de lui notamment le navigateur de la Compagnie des Indes Orientales Christoffer Henrik Braad, le peintre Pehr Hörberg et l’historien et professeur Johan Henrik Lidén, afin de cultiver des intérêts communs et de discuter des questions culturelles de l’époque. L’été, le cercle se réunissait plutôt dans la maison de campagne de Kuhlman, Rödmossen, à Kolmården. Un livre d’or de cette maison est conservé dans les archives de la ville de Norrköping. Les invités de Johan Kuhlman y ont écrit des vers, des pensées et leurs autographes. Le livre contient également une carte et quelques dessins.

Première page du livre d’Or de Rödmossen.

Retrouver l’emplacement de Rödmossen ne fut pas de tout repos. Il y a en effet plusieurs lieux en Suède portant ce même nom dont un dans la banlieue de Stockholm et j’ai longtemps pensé que ce lieu était le bon. C’est en traduisant le livre de Hjalmar Lundgren « Kuhlmans, Pastel d’un Empire Bourgeois » (Lundgren, Kuhlmans ; Pasteller från den borgeliga empiren , 1917), écrit en 1917, que je fus mis enfin sur la bonne piste. Lundgren y décrit, sous forme de roman léger, le quotidien de Johan Kuhlman entre sa ville de Norrköping avec ses amis et sa propriété de Rödmossen.

Un soir, il rejoint, après avoir travaillé toute la journée, sa ferme de Rödmossen, dans la paroisse de Qvilinge. Sur la route il laisse à droite après la sortie de la ville, Herstaberg, la vieille ferme des De Falck, puis longe bientôt le lac et entouré de peupliers bourdonnants et passe devant le vieux manoir des Ribbings à Loddby. Après la forêt à gauche, on aperçoit déjà la propriété de Lida et, comme toujours, il pensera à son ami vénéré et malade resté chez lui à Drottninggatan, Johan Henric Lidén. Puis la calèche roule sur la route en pente douce vers Åby, monte la courte élévation vers l’auberge, où l’aubergiste Glad se tient là au carrefour et lui tire son chapeau avec la plus profonde dévotion, et continue à travers la forêt sur les pentes de Kolmård...

Puis, c’est en étudiant deux documents intéressants que je compris où était localisée la maison de campagne de Johan et Margaretha. La lecture d’un rapport officiel de fouilles archéologiques préventives (1), commandé par l’agence suédoise des transports dans le cadre de la planification de la ligne ferroviaire à grande vitesse Ostlänken, devant relier Stockholm à Göteborg via Norrköping et Linköping présentait moult détails intéressants dont la mention d’une carte de la propriété et datant de 1791. Un autre document, l’encyclopédie historique et géographique de l’Östergötland (2), publiée à Stockholm en 1917 par l’érudit Anton Ridderstad décrit la province de l’Östergötland avec ses villes, ses paroisses rurales et toutes ses propriétés. Ridderstad y recense, paroisse par paroisse et domaine par domaine, toute la géographie, l’histoire, les familles nobles, les légendes et les traditions de la province. C’est une source primaire de référence pour qui veut comprendre l’Östergötland d’antan. Ce volume couvre notamment le comté de Bråbo — dans lequel se trouve la paroisse de Kvillinge, où est localisée Rödmossen.

J’avais à présent toutes les informations pour préparer enfin cette visite de Rödmossen, prévue à l’été 2022. Le chemin se dessinait enfin et nous allions pouvoir remonter le temps afin de trouver l’endroit où les Kuhlman passaient tous leurs étés à la fin du XVIIIe siècle. Mais que restait-il des lieux ? Qu’allions-nous pouvoir trouver comme restes de cette époque lointaine. Le GPS nous emmena à l’orée du bois, là où un hôtel de luxe moderne s’était installé depuis quelques années. L’adresse indiquait « Rödmossen » mais ce n’était pas Rödmossen car je ne reconnaissait pas les lieux… Il fallut laisser la voiture et parcourir encore environ deux kilomètres et six cent mètres restant à pied dans la forêt. Le chemin passait sous la route et, je le savais, la propriété allait se présenter à nous un peu plus loin, sur la gauche et après la fourche.

Rödmossen, juillet 2022. Etienne LAUDE
Rödmossen, juillet 2022. Etienne LAUDE
Rödmossen, juillet 2022. Etienne LAUDE
Rödmossen, juillet 2022. Etienne LAUDE

La suite dans un prochain numéro…

(1) Pia Nilsson et al., Ostlänken – Delsträckan kolmårdsbranten till länsgränsen (Östergötland–Södermanland), Rapport 2015:2, Riksantikvarieämbetet UV / Statens Historiska Museer, Linköping, 20 janvier 2015.

(2) Anton Ridderstad, Östergötlands Beskrivning med dess städer samt landsbygdens socknar och alla egendomar, Tome II, Première partie, P. A. Norstedt & Söners Förlag, Stockholm, 1917.

Les derniers mots de Beaumarchais

Alors que je cherchais des indices relatifs à des amis les plus proches de Johan Kuhlman (1738-1806), Johan Niclas Lindhal, marchand de Norrköping lui aussi et gendre de Carl Christopher Gjörwell (1), je fus intrigué par une phrase que je traduis tout d’abord par « exécuteur testamentaire » de Beaumarchais. Mais rien dans la biographie de Lindhal ou de Beaumarchais (2) ne permettait de confirmer cette affirmation. De fil en aiguille, je décidais de parcourir le Minnesbok de Lindhal, disponible sur le site internet « litteraturebanken ». Similaire à celui de Johan mais contenant 460 pages, il a ceci de spécial que Lindhal l’emmenait avec lui lors de ses voyages en Europe.

Et à la page 266 on peut lire ce qui est probablement un des derniers textes de Beaumarchais, alors alité à son domicile à Paris avec une date indiquée : 18 mai 1799, date de la mort du célèbre poète et écrivain.

Extrait de la page 266 du Minnesbok de Johan Niklas Lindhal, marchand et ami de Johan Kuhlman.
Vous arrivez trop tard en France monsieur Lindhal pour avoir autre chose de moi que mes adieux au monde.

Adieu passé, songe rapide
Adieu longue ivresse homicide
Des amours et de leur festin.
Quelque soit l'aveugle qui guide
Ce monde vieillard enfantin;
Adieu grands mots remplis de vide,
Bazard, providence ou destin.
Fatigué dans ma course aride,
De gravir contre l'incertain;
Désabusé comme candide,
Et plus tolérant que Martin;
Cet asile est ma propontide (3):
J'y cultive en paix mon jardin.

Cette date du 18 mai 1799 a certainement été rajoutée par Lindhal lui même par la suite (elle est écrite en Suédois) indiquant la mort de Beaumarchais. J’ai donc regardé les dates qui encadraient ce dernier poème du grand écrivain des lumières. La page d’avant est datée du 3 vendémiaire an 7 de la République et la suivante du 19. C’est à dire entre le 28 septembre 1798 et le 10 octobre 1798. C’est entre ces deux dates que l’on peut dater ce qui est certainement un des derniers poèmes de Beaumarchais. Un poème probablement jusqu’à ce jour jamais publié …

Un mystère chassant l’autre il est curieux de constater que Beaumarchais se sent mourir alors que sa biographie indique une mort par apoplexie (4), c’est à dire plutôt survenue brutalement.

(1) Johan Nicolas Lindahl (1769-1813), marchand de Norrköping et ami de Johan Kuhman. Son épouse Gustafva Eleonora Lindahl, née Gjörwell deviendra la meilleure amie de Margaretha Sehlberg, épouse de Johan. Les deux amies s’écrivirent beaucoup et leur correspondance a fait l’objet d’un livre publié en 1941 et intitulé Ett Ömt Hjärtas Brev de Lundgren écrivain et historien de Norrköping qui publia en 1917 un livre sur l’histoire des Kuhlman « Kuhlmans – Pasteller från den borgeriga empiren » (Stockholm 1917). Lindhal lui même laissera dans le Livre d’Or de Johan ces quelques vers présentés ci-dessous :

Poème de Johan Niklas Lindhal (1769-1813), Livre d’Or de Johan Kuhlman le 29 juin 1792.

(2) Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, plus souvent désigné comme Beaumarchais, né le 24 janvier 1732 à Paris et mort le 29 floréal an VII (18 mai 1799) à Paris 8e, est un écrivain, dramaturge, musicien et homme d’affaires français. Éditeur de Voltaire, il est aussi à l’origine de la première loi en faveur du droit d’auteur et le fondateur de la Société des auteurs. Également agent secret et marchand d’armes pour le compte du roi, il est un homme d’action et de combats ne semblant jamais désarmé face à un ennemi ou à l’adversité. Son existence est tout entière marquée par l’empreinte du théâtre, et, s’il est principalement connu pour son œuvre dramatique, en particulier la trilogie de Figaro, sa vie se mêle étrangement à ses œuvres. Figure majeure du siècle des Lumières, il est considéré comme un des annonciateurs de la Révolution française[2] et de la liberté d’opinion ainsi résumée dans sa plus célèbre pièce, Le Mariage de Figaro :

« Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur, il n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits.

(3) Ancien nom de la mer de Marmara. La mer de Marmara, autrefois appelée la Propontide, est une mer située en Turquie, entre la Thrace orientale et l’Anatolie, et qui communique avec la mer Égée au Sud-Ouest et la mer Noire au Nord-Est. Par les détroits des Dardanelles et du Bosphore, qu’elle inclut dans sa surface, elle constitue une mer transitoire entre la mer Méditerranée et la mer Noire.

(4) Apoplexie est un terme médical historique, qui se définissait comme la suspension brutale, plus ou moins complète, de l’activité cérébrale, le plus souvent causée par une hémorragie cérébrale. Par extension et par analogie, le terme apoplexie a pu désigner toute hémorragie soudaine survenant dans les tissus, ou tout arrêt fonctionnel brusque, d’un organe quelconque. Le terme devient médicalement obsolète au cours du XXe siècle, mais il reste utilisé dans le langage populaire et littéraire. Au début du XXIe siècle, le terme d’accident vasculaire cérébral (AVC) englobe plus ou moins ce qui était historiquement l’apoplexie cérébrale.