Le général Duwall (vers 1589-1634)

Parmi les figures marquantes liées aux frères Kuhlman dans le contexte de la guerre de Trente Ans se détache la famille Duwall et plus particulièrement deux de ses membres : le général Jacob MacDougall Duwall (vers 1589–1634) et son demi-frère le colonel Mauritz Duwall (1603–1655). Tous deux exercèrent successivement un commandement direct sur Johan et Gerhard Kuhlman, tissant avec eux un lien hiérarchique et personnel qui éclaire toute la trajectoire militaire de ces deux Livoniens au service de la couronne suédoise.

Jakob Duwall (David Klöcker Ehrenstrahl) , musée de Stralsund.

C’est l’homélie funèbre de Gerhard Kuhlman qui établit le premier de ces liens avec une grande précision. Il y est rapporté que Gerhard, ayant appris en Hollande que « Sa Majesté Royale de Suède suivant ses Glorieux et Très Saints Ancêtres s’est rendu en Allemagne pour y faire la guerre avec ces armes très modernes », quitta la Hollande (1) et rejoignit l’armée royale à Francfort-sur-l’Oder. « C’est là qu’il fut reçu par son frère Johan, alors lieutenant du très noble et ancien régiment de Duwall, sous le commandement du colonel Bohms ». À cette époque, aux alentours de 1630-1631, le régiment de Duwall se trouve engagé dans la campagne de Poméranie et l’entrée en Allemagne de Gustave-Adolphe. Johan Kuhlman était donc l’un des officiers de Jacob Duwall, et c’est lui qui fit entrer Gerhard dans la même unité.

Des origines écossaises

Jacob Duwall est né vers 1589 à Prenzlau, dans l’Altmark (Brandebourg), au sein d’une famille d’origine écossaise ancienne et illustre. Son père, Robert Albrecht (Albrekt) MacDougall de Mackerston (vers 1541–1641), était issu du clan Mac Dowall de Galloway, sur la côte ouest de l’Écosse, un clan qui, depuis Fergus Lord of Galloway (1096–1161) et le chevalier Archibald Mac Dowall (à qui fut confiée la propriété de Makerstoun-sur-la-Tweed en 1390), avait occupé une place éminente dans la noblesse écossaise. En 1582, impliqué peut-être dans le célèbre « Raid of Ruthven » – une conjuration protestante contre le roi Jacques VI , Robert Albrecht dut quitter l’Écosse et émigra d’abord en Brandebourg, puis en Mecklembourg. Il s’y maria deux fois : d’abord avec Elsa von Bredow, dont naquit Jacob, puis avec Ursula von Stralendorff, dont naquit notamment Mauritz. En 1594, Robert Albrecht entra au service de la Suède comme châtelain royal d’Örbyhus et de Tierp. La famille fut naturalisée en Suède sous le nom de Duwall.

Jacob était donc l’un des neuf fils de Robert Albrecht, né de son second mariage avec Elsa von Bredow. Il épousa Anna von der Berge à Stockholm le 21 mars 1619.

Une ascension militaire remarquable

Jacob commença sa carrière militaire comme simple mousquetaire dans l’armée suédoise – un point souligné avec emphase par « The Swedish Intelligencer » de l’époque, qui insistait sur le fait qu’il était né à l’étranger de parents écossais. Il gravit les échelons avec une régularité remarquable : En 1621, il est capitaine dans le régiment de Filip von Mansfeld ; puis lieutenant-colonel dans le régiment de Samuel Cockburn, en 1624, toujours lieutenant-colonel mais dans le régiment de Carélie/Helsinge d’Henrik Fleming. Il est promu colonel en 1625 dans le régiment du Norrland, puis d’un régiment d’infanterie recruté du Västerbotten. De 1625 à 1627, il effectue les campagnes en Livonie (convoi de ravitaillement lors de la prise de Kockenhausen) et de Pologne (Dirschau, 1626 et 1627). Il reçoit des terres du Roi Gustave-Adolphe en reconnaissance de ses mérites à la fin de l’année 1627 et est stationné, dès 1628, à Stralsund, commandant 600 hommes du régiment du Norrland et préparant le débarquement suédois de 1630.

Plan de la ville de Stralsund en 1628.
Au cœur de la guerre de Trente Ans

En 1630, Jacob MacDougall Duwall accompagna Gustave-Adolphe lors de son débarquement en Poméranie, à la tête d’un régiment de cavalerie recruté. C’est précisément à cette époque qu’il était le supérieur hiérarchique de Johan Kuhlman, lieutenant dans son régiment. The Swedish Intelligencer note que MacDougall commandait alors un régiment écossais qui combattit aux côtés de ceux de James Spens et Lord Reay Donald Mackay, représentant à eux trois un quart de l’ensemble des forces suédoises. Dans la nuit du 24 décembre 1630, ces troupes participèrent à l’assaut de Greifsenhagen (Gryfino) en Poméranie.

En 1631, Jacob fut nommé gouverneur et commandant de Francfort-sur-l’Oder, la ville précisément où Gerhard Kuhlman, d’après son homélie funèbre, rejoignit l’armée et fut « reçu par son frère Johan, alors lieutenant du régiment de Duwall ». Le chancelier Oxenstierna lui confia également la levée de nouveaux soldats pour son régiment de dragons, dont environ 200 hommes furent recrutés en Écosse avec la permission du Conseil privé écossais.

En 1632, Jacob fut nommé général et gouverneur militaire en chef (überkommendant) de Silésie, la plus haute fonction militaire territoriale de ce vaste front. Il fut chargé notamment d’assiéger le couvent de Lebus, sur l’Oder, qu’il offrit ensuite à son épouse Anna von der Berge.

Les années 1632–1634 furent cependant marquées par des tensions croissantes avec Stockholm. Le chancelier Oxenstierna, dans une lettre du 9 juillet 1633, dut rappeler à MacDougall ses devoirs envers la Suède tout en reconnaissant ses mérites, le qualifiant de « redelig Sveriges invohnere » (véritable citoyen de Suède). Jacob continua néanmoins à mener des opérations militaires significatives : il s’empara de Lemberg en août 1633. Mais le 1er octobre 1633, il fut capturé à Steinau. Les sources impériales notant qu’il aurait été surpris dans un état de vulnérabilité (alcoolisme). Il s’échappa de sa captivité près de Schlackenwitz à la mi-novembre 1633, rejoignit Brieg, puis reconquit Ohlau et s’empara d’Oels le 16 mars 1634 avec 1 500 hommes et 4 canons.

Lettre du Général Duwall en allemand concernant la réquisition de 205 fusils datée du 8 janvier 1633.
Mort et postérité
Dalle funéraire du Général Jakob Mack Duwall (vers 1589-1634) et de son épouse Anna von Berg (Berge)(1595–1633) Eglise St. Nikolai, Stralsund, 1634

Jacob MacDougall Duwall mourut le 9 mai 1634 à Oppeln (Opole), en Silésie, dans des circonstances non précisément établies. Les sources contemporaines, provenant en partie d’adversaires ou de supérieurs en désaccord avec lui, évoquant une santé fragilisée par l’abus d’alcool. Il fut inhumé en l’église Sankt Nikolai de Stralsund, dans le Mecklembourg, où son armure fut longtemps exposée au-dessus de sa pierre tombale.

Il fut anobli baron à titre posthume en 1674 – quarante ans après sa mort – pour ses mérites militaires, et ses fils furent introduits dans la maison de la chevalerie suédoise sous le numéro 64. Son portrait, attribué à Nicolas de la Fage (1626), est aujourd’hui conservé au château de Karlsberg à Stockholm, siège de l’Académie militaire suédoise.

Mauritz Duwall (1603–1655) : le colonel, chef direct de Gerhard Kuhlman

Le demi-frère cadet

Mauritz Duwall naquit en 1603 en Mecklembourg, fils de Robert Albrecht MacDougall et de sa troisième épouse, Ursula von Stralendorff. Il était donc le demi-frère de Jacob. Comme tous les fils d’Albrekt, il grandit dans un milieu à la fois écossais, germanique et suédois, héritier d’une tradition militaire et nobiliaire ancrée dans deux cultures. C’est d’ailleurs sa lignée et non celle de Jacob qui donna naissance à la famille noble balte-allemande von Wahl, via leur demi-frère commun Axel Duwall (1595–1630), colonel d’infanterie mort lors de la conquête de la Poméranie.

Une carrière construite dans l’ombre de Jacob

Mauritz débuta comme enseigne dans le régiment du Norrland de Gustaf Horn (1624), puis dans le régiment de Carélie d’Henrik Fleming la même année. En 1625, il servit comme enseigne dans le propre régiment du Norrland de son demi-frère Jacob, puis dans celui de Johan Banér. Il devint lieutenant dans le régiment du Norrland de Jacob en 1626, capitaine en 1628, et était encore capitaine dans le régiment de Helsinge en 1630.

En 1633, le roi Charles I d’Angleterre lui accorda l’autorisation, par le Conseil privé écossais, de lever 200 hommes en Écosse en tant que « notre fidèle et bien-aimé lieutenant-colonel McDougall ». Cette formulation royale est révélatrice : elle témoigne de la considération dont jouissait Mauritz malgré sa naissance à l’étranger.

Chef hiérarchique de Gerhard Kuhlman (1633)

C’est précisément en 1633 que Mauritz Duwall croise directement la route de Gerhard Kuhlman. Les archives militaires suédoises (Krigsarkiv) en témoignent sans équivoque : Gerhard est enregistré comme « Löjtnant vid Mauritz Duwalls värv. infskv. » : lieutenant dans l’escadron d’infanterie recrutée de Mauritz Duwall (vol. 24, 1633). Cette même année, Mauritz commandait l’infanterie en Silésie, là même où son demi-frère Jacob exerçait le commandement suprême.

Extrait des « Rullors » suédois pour les années 1633 à 1636.

La progression de Gerhard fut ensuite rapide : les archives de 1635 (volumes 35 et 36) et de 1636 (volumes 16 à 21) le mentionnent comme « Öfverstelöjtnant och chef för en värfvad inf.skvadron », lieutenant-colonel et chef d’une escadron d’infanterie recrutée, avant sa mort au siège de Saatzig en 1637.

Consécration et fin de carrière

Mauritz Duwall fut naturalisé et anobli en Suède en 1638, introduit dans la maison de la noblesse suédoise sous le numéro 241. Il participa aux Riksdag (assemblées des états) suédois de 1638, 1640, 1642, 1643, 1647, 1649 et 1650. Il avait épousé Anna Fife, fille du marchand stockholmois James Fife, un Écossais lui aussi au service de la couronne suédoise. Il mourut en 1655, ayant atteint le rang de colonel à la tête de son propre régiment.

Signature du colonel Mauritz Duwall. Rullors suédois.
Deux demi-frères, une même épopée

Jacob et Mauritz Duwall incarnent à eux deux la trajectoire d’une famille d’origine écossaise pleinement intégrée dans le corps militaire suédois au service des ambitions de Gustave-Adolphe. Nés à quelques années d’intervalle du même père mais de mères différentes, ils firent tous deux leurs premières armes dans les mêmes régiments avant de prendre des commandements autonomes. Jacob, l’aîné, mourut en pleine campagne de Silésie, laissant une réputation de téméraire brillant mais au caractère difficile. Mauritz, plus méthodique, consolida durablement la branche suédoise de la famille.

Pour les frères Kuhlman, ces deux officiers furent bien plus que des supérieurs hiérarchiques : c’est sous l’égide de Jacob que Johan fit ses armes et attira son frère Gerhard dans la grande aventure suédoise, et c’est sous le commandement direct de Mauritz que Gerhard accomplit sa montée en grade avant de périr glorieusement à Saatzig en 1637.

(1) Cette anecdote fait partie des éléments qui m’ont orienté vers les Pays-Bas pour la recherche des origines de Gertrud « von Sipstein ».

Sources : documents familiaux ; Scotland, Scandinavia and Northern European Biographical Database (SSNE), University of St Andrews, notices SSNE 1623 (Jacob MacDougall) et SSNE 2473 (Mauritz Duwall) ; The Swedish Intelligencer (Londres, 1632–1634) ; Archives militaires suédoises (Krigsarkiv), rôles de moustre 1624–1636 ; homélie funèbre de Gerhard Kuhlman (Scultetus, Stettin, 1637).

Saint-Cloud 1900 : quand le train entre en fête

I. Saint-Cloud, janvier–mars 1900 : la fête du siècle

Tout commence le 23 janvier 1900, quand un correspondant local adresse aux journaux oranais la première description des préparatifs. La ville s’est parée de ses habits de fête. Oriflammes et drapeaux ornent déjà la rue de Fleurus. La Société du Jury — le cercle civique des notables de la commune — a décidé de célébrer simultanément son banquet annuel et l’arrivée de la première locomotive, prévue pour le dimanche 31 janvier à onze heures du matin : la machine entrera pour la première fois dans la remise, venant d’Arzew, avec ses invités à bord. La musique municipale a proposé gracieusement son concours.

La gare de Saint-Cloud, vers 1900.

Et Madame Veuve Kuhlman a bien voulu se charger du banquet. Ce nom — Madame Veuve Kuhlman — reviendra comme un leitmotiv dans tous les articles de presse de l’hiver 1900. C’est peu de chose en apparence : une femme qui cuisine pour cent trente-cinq convives. C’est en réalité l’aboutissement d’un demi-siècle d’histoire algérienne, portée par une seule famille.

Carte de la région d’Oran où l’on peut voir la localisation de Saint-Cloud. Editée en 1853 et signée par le Général Daumas. ANOM.
La ligne qui n’aurait jamais dû voir le jour

La voie ferrée dont on attend l’arrivée est l’aboutissement d’un long combat. Longue de 43 kilomètres entre Oran et Damesne (près d’Arzew), construite en voie étroite de 1 055 mètres — un gabarit né d’une erreur dans un cahier des charges de 1874 —, elle avait été concédée à Henri Lartigue¹, banquier, qui créa à cet effet la Société des Chemins de Fer Algériens en 1898. La société s’avérant incapable de mener les travaux à terme, c’est finalement le département d’Oran qui en acheva la construction. M. Jaeger², maire de Saint-Cloud et président de la Société du Jury, avait lui-même affirmé deux ans plus tôt que la ligne « ne verrait jamais le jour ».

Février : le banquet sans locomotive

Le 3 février 1900, la Société du Jury tient son banquet annuel dans la salle de la Justice de Paix. La locomotive n’est pas encore là — les travaux de finition tardent —, mais la fête a lieu quand même. Mme Vve Kuhlman prépare le repas, salué par le correspondant local comme « un modèle de l’art culinaire ». Cent trente-cinq convives font honneur à la table. M. Jaeger prend la parole, lève son verre à la prospérité de l’association. Les applaudissements couvrent ses paroles. Puis viennent les chansons, les amateurs se succèdent au pupitre. On ne se sépare que vers quatre heures de l’après-midi — avant de se retrouver à la grande salle Aldebert pour un bal qui dure « fort avant dans la nuit ».

Mars : la locomotive descend en majesté

L’événement tant attendu a lieu au début de mars 1900, un dimanche matin. Toute la population converge vers onze heures vers la voie ferrée. Au loin, on aperçoit la locomotive qui débouche derrière le mur du cimetière. Ornée de fleurs, de guirlandes et de drapeaux, elle descend majestueusement la côte qui traverse la route de Fleurus. Tout s’arrête. Les têtes se découvrent. La musique municipale entonne « La Marseillaise » avec éclat.

La foule serre les mains, s’embrasse, accueille les arrivants descendus depuis Arzew. Le cortège rentre en ville. Un apéritif d’honneur est offert aux invités. Puis cent trente-cinq convives — « possédant un appétit d’enfer », note malicieusement le correspondant — prennent place dans la grande salle magnifiquement ornée pour le banquet préparé par Mme Vve Kuhlman.

Au dessert, M. Jaeger rend hommage aux artisans de la ligne : M. Thiéfin, ingénieur en chef des travaux, MM. Sette et Anglar, chefs de section, les entrepreneurs MM. de Saint-Rapt, Périnay et Anet, et M. Rouzaud, chef de division de la Compagnie Franco-Algérienne³. Les chansonnettes reprennent. Le père Hennequin, doyen des colons de 1848, entonne debout une chanson patriotique qui soulève toute la salle. M. Jaeger invite alors les convives à s’unir « dans le souvenir des colons de 1848 » — proposition acclamée à l’unanimité.

L’assemblée envoie ensuite un télégramme à M. Leyds⁴, représentant du Transvaal à Bruxelles, pour féliciter les Républiques du Sud Africain de « la lutte magnifique qu’elles soutiennent pour le maintien de leur indépendance et de leur liberté » — nous sommes en pleine guerre des Boers (1899–1902). M. Leyds répondra « aussitôt » qu’il est « très sensible à ces sentiments de sympathie ».

II. Flash-back : qui est Louise Kuhlman, née Chapotin ?
Louise Kuhlman, née Chapotin. CDV prise à Oran vers 1880. Collection personnelle de l’auteur.

Derrière le titre austère de Madame Veuve Kuhlman se cache une vie construite sur cinquante ans d’Algérie coloniale. Pour comprendre qui est Louise, il faut remonter à octobre 1848. Jacques Chapotin et sa fille Ernestine , originaires de Belleville, font partie du convoi n°13 de 1848, l’un de ces convois de familles parisiennes qui débarquèrent en Méditerranée pour fonder les premières colonies agricoles d’Algérie. Ils seront bientôt rejoints, en novembre 1850 par Victoire, la mère, née Boucaut, accompagnée par ses quatre autres enfants. On leur avait vanté des monts et merveilles, des habitations prêtes » mais il ne trouvèrent qu’un pays inculte, des baraquements de 20 m² pour trois ménages, une première nuit sur des bottes d’alfa. Le choléra frappa dès 1849. Mais les Chapotin tinrent bon.

Ils ont cinq enfants dont les destins vont tisser le réseau humain de toute une région : Eulalie (1829–1866) épouse Michel-Eugène Beauvais⁵ en 1852 — elle mourra du choléra en 1866 ; Rosalie Joséphine (1837–1908) épouse Ovar Lafitte⁶, futur maire de Cherchell, en 1855 ; Charles (1840–avant 1907), le seul fils, maître-charron à Marengo ; et Louise (1843–?), la cadette. Quant à leur mère Victoire, elle finira ses jours à Bourkika — sur la propriété même de Louise et Sigurd. Trois sœurs, un frère, et en filigrane, la carte de la Mitidja occidentale.

Vue générale de Saint-Cloud d’Algérie, vers 1950.
Sigurd Kuhlman : le Suédois d’Oran

Sigurd Kuhlman est né en septembre 1835 à Stockholm. Fils de Josef Kuhlman⁷ — courtier maritime assermenté, traducteur en cinq langues, Consul Général de Suède et Norvège à Alger —, il rejoint son père en Algérie dès 1849, à l’âge de quatorze ans, et apprend le métier du courtage maritime dans les ports méditerranéens.

C’est à Marengo, le 6 janvier 1864, que Sigurd épouse Louise Chapotin dans cette plaine de la Mitidja que leurs deux familles ont contribué à bâtir. Deux enfants naissent à Marengo : Victor et Adèle. Fin 1867, le couple s’installe à Oran, où Sigurd ouvre un bureau de courtage. Quatre autres enfants y voient le jour : Georges (1872), Fernanda (1874, décédée à dix mois), Sigurd Louis (1877) et Ludovic (1884). En 1891, Sigurd inaugure la première ligne directe de passagers Oran-New York. En septembre 1876, il est le premier de la famille à être naturalisé français.

Le veuvage en novembre 1899

Sigurd Kuhlman meurt le 22 novembre 1899 à Saint-Cloud d’Algérie, où le couple s’était retiré, et y est enterré. Louise se retrouve veuve à l’automne de ses années. Deux mois à peine s’écouleront avant que Saint-Cloud ne la rappelle à la lumière.

III. Retour à Saint-Cloud : une ville, une histoire, un destin
Une commune née d’une enseigne espagnole

Saint-Cloud d’Algérie tient son nom d’une fantaisie. En 1845, un transporteur espagnol, Joseph Huertas Campillo, établit un relais sur le lieu-dit de Goudiel — « prairie, pâturage » en arabe — entre Oran et Mostaganem. Un peintre de passage, nostalgique d’un voyage en France, peint sur la façade une enseigne : « À la ville de Saint-Cloud ». L’ordonnance royale du 4 décembre 1846 entérine le nom. En 1847, le duc d’Aumale⁸, gouverneur général de l’Algérie, traverse le village en compagnie du général Lamoricière⁹ et est reçu à dîner sous un arc de triomphe improvisé.

Puis arrivent les convois de 1848 — 330 familles parisiennes, 893 âmes, le choléra, et les survivants qui bâtiront tout. En 1898, pour son cinquantenaire, Saint-Cloud compte 5 000 habitants et produit 200 000 hectolitres de vin. La locomotive qu’on attend en 1900 est le couronnement de cette histoire.

L’héritage

En octobre 1848, les premiers colons avaient fait à pied le trajet d’Arzew jusqu’à Goudiel. Un demi-siècle plus tard, la locomotive ornée de fleurs qui descendait la côte de la rue de Fleurus portait en elle toute cette histoire. Et c’est Louise Kuhlman née Chapotin — cadette d’une famille de pionniers débarqués en 1848, épouse d’un courtier maritime suédois naturalisé français, veuve depuis à peine deux mois — qui avait préparé et servi les repas de cette double fête. Sans le savoir, elle incarnait à elle seule tout ce que l’Algérie coloniale avait tissé en un demi-siècle : des origines multiples, des destins croisés, une vie construite entre Marengo, Oran et Saint-Cloud.

La ligne Oran-Arzew sera fermée en 1958. Saint-Cloud deviendra Gdyel après l’indépendance en 1962.

Notes :

¹ Henri Lartigue (1860–après 1914) Banquier, obtient la concession de la ligne Oran-Arzew par la loi du 9 avril 1898 et crée la Société des Chemins de Fer Algériens. Fils de Charles Lartigue (1834–1907), ingénieur inventeur du monorail à chevalet, et père du célèbre photographe Jacques-Henri Lartigue (1894–1986), auteur des images emblématiques de la Belle Époque.

² Émile Jaeger (1852 ?–après 1908) Maire de Saint-Cloud de 1892 à 1908 au moins, conseiller général puis député de la 2e circonscription d’Oran. Viticulteur et élu influent de la région, artisan principal du projet ferroviaire, il avait pourtant affirmé deux ans plus tôt que la ligne « ne verrait jamais le jour ». Avait épousé en 1879 Marie Holtzmann, d’une famille de colons alsaciens de Saint-Cloud.

³ La Compagnie Franco-Algérienne (CFA) Société créée dans les années 1850, possédant une concession de 300 000 hectares pour l’exploitation de l’alfa et un réseau de voies ferrées. Elle détenait 25 % du capital de la Société des Chemins de Fer Algériens (Oran-Arzew). Rachetée par l’État en décembre 1900, ses actifs furent transférés à la Compagnie des chemins de fer algériens de l’État (CFAE) en 1912.

⁴ Willem Johannes Leyds (1859–1940) Juriste néerlandais. Procureur d’État de la République Sud-Africaine (Transvaal) en 1884, secrétaire d’État du président Paul Kruger, puis ministre plénipotentiaire du Transvaal à Bruxelles de 1898 à 1902. Durant la Seconde Guerre des Boers (1899–1902), il mène depuis Bruxelles une intense campagne diplomatique pour rallier les puissances européennes à la cause boer.

⁵ Michel-Eugène Beauvais (1826–1904) Arrive à Marengo en 1849. Maire de Marengo de décembre 1870 à juillet 1886. Époux en premières noces d’Eulalie Chapotin (morte du choléra en 1866), puis de Mathilde Ida Zaepffel (1874) et de Virginie Amiel (1893). Beau-frère de Sigurd Kuhlman par sa première épouse, sœur de Louise.

⁶ Joseph Marie Ovar Lafitte (1832–1896) Originaire de Mont-de-Marsan, arrive en Algérie dès 1840. Épouse Rosalie Joséphine Chapotin à Marengo en 1855. Maire de Cherchell de septembre 1870 à 1882, conseiller général.

⁷ Josef Kuhlman (1809–1876) Né à Stockholm, père de Sigurd. Arrive à Alger en 1844 comme courtier maritime assermenté et traducteur (suédois, norvégien, anglais, allemand, français). Consul Général de Suède et Norvège à partir de 1872. Chevalier de l’Ordre de Wasa (1866) et de l’Ordre de Saint-Olaf (1872). Inhumé au « Carré des Consuls » du cimetière de Saint-Eugène à Alger.

⁸ Henri d’Orléans, duc d’Aumale (1822–1897) Quatrième fils du roi Louis-Philippe. Gouverneur général de l’Algérie en 1847, célèbre pour s’être emparé de la Smala d’Abd el-Kader en 1843. Élu à l’Académie française (1871). Fit don du château de Chantilly et de ses collections à la France. Mort à Giardinello (Italie) le 7 mai 1897.

⁹ Louis Juchault de Lamoricière (1806–1865) Général de division, diplômé de Polytechnique. Figure de la conquête de l’Algérie aux côtés de Bugeaud. Ministre de la Guerre en 1848. Exilé après le coup d’État de 1851, commande l’armée pontificale défaite à Castelfidardo (1860). Mort à Prouzel (Somme) le 11 septembre 1865.

Sources : Articles de presse contemporains (janvier–mars 1900, L’Écho d’Oran ou La Dépêche Oranaise) ; kuhlmansaga.com ; marengodafrique.fr ; Jean-Marc Lopez, monographie Saint-Cloud (PNHA n°79, alger-roi.fr) ; S. Fontanilles, Les colonies agricoles, 1896 ; Wikipedia – Gare de Gdyel ; Gallica BNF – réseau oranais, 1913.

Heinrich Kuhlman, Bürgermeister zu Gadebusch

Gadebusch : une petite ville entre Schwerin et Lübeck
Heinrich Kuhlman (1639-1720), Bürgermeister zu Gadebusch.

Gadebusch est une petite ville du Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, située à mi-chemin entre Schwerin (à 25 km au sud-est) et Lübeck (à 50 km à l’ouest). Traversée par la rivière Radegast, elle compte aujourd’hui environ 5 500 habitants et conserve un centre historique remarquablement préservé. Sa position géographique en a fait, dès le Moyen Âge, un nœud stratégique entre le monde hanséatique de Lübeck et les duchés du Mecklembourg. C’est cette même situation qui attira Heinrich Kuhlman — officier de cavalerie formé en Finlande et en Pologne, passé par Lübeck, distante de seulement 50 km, lorsqu’il chercha à s’établir après sa carrière militaire, vers 1675. Au début du XVIIe siècle, la ville comptait environ 1 000 habitants. Il est difficile de savoir exactement combien y vivaient un siècle plus tard, lorsque Heinrich Kuhlman y exerçait ses fonctions. Certainement moins, les ravages de la Guerre de Trente Ans (1618–1648) avaient emporté les trois quarts de la population des villes du Mecklembourg, et la région ne s’en remit que très lentement.

Le Rathaus de Gadebusch, de nos jours.
Une ville marquée par l’histoire

Gadebusch est mentionnée pour la première fois dans les textes au XIIe siècle. Son monument le plus ancien est la Stadtkirche (église de la ville), construite en 1220, considérée comme la plus ancienne église en briques du Mecklembourg. Non loin s’élève le Schloss Gadebusch, château ducal du XVIe siècle reconstruit dans le style Renaissance, l’un des premiers édifices Renaissance de toute l’Allemagne du Nord. La ville appartenait au Duché de Mecklembourg-Schwerin, et c’est dans ce cadre institutionnel qu’Heinrich Kuhlman exerce la magistrature suprême de la ville : celle de Bürgermeister (bourgmestre). Elle est aussi le théâtre d’un épisode militaire majeur à l’époque même où Heinrich y était bourgmestre : la bataille de Gadebusch, le 9 décembre 1712, au cours de laquelle les troupes suédoises écrasèrent les armées dano-saxonnes. Ironie du destin : l’un des fils d’Heinrich, Johan Kuhlman, né à Wismar et officier dans la cavalerie suédoise, y participa comme combattant, se battant dans la ville même où son père gouvernait en magistrat civil.

Les armoiries de la ville en 1618.
Le Rathaus : un joyau gothique-Renaissance
Le Rathaus de Gadebusch.

La mairie de Gadebusch (Rathaus) se dresse sur la place du marché (Marktplatz), au numéro 1. C’est l’un des bâtiments les mieux conservés du centre historique, et l’un des plus beaux exemples d’architecture civile de la région. Sa construction remonte à environ 1340, soit plus de trois siècles avant qu’Heinrich Kuhlman n’en franchisse le seuil en tant que premier magistrat. En 1618, le bâtiment médiéval est réaménagé et agrandi : le pignon principal, richement orné de niches et de décors en terra cotta caractéristiques du style Renaissance nordique, date de cette campagne de travaux. C’est l’un des exemples les plus soignés de l’architecture civile Renaissance du Mecklembourg.

Lorsqu’Heinrich Kuhlman y exerce ses fonctions de Bürgermeister (attestées par les Kirchliche Nachrichten de la paroisse entre 1703 et 1719), le bâtiment a donc déjà près de quatre siècles d’histoire. C’est dans ce cadre de pierre et de briques rouges, face à l’église luthérienne, que le vieux soldat devenu magistrat reçoit les notables de la ville, préside les délibérations et fait consigner ses dons de Traner Lichter dans les registres paroissiaux.

Heinrich Kuhlman, Bürgermeister : de l’épée à la robe

Après vingt ans de service dans les meilleures unités de cavalerie suédoise, le Livgardet, le régiment de Nyland et Tavastehus , Heinrich Kuhlman s’établit à Gadebusch vers 1675. Il y suit un parcours d’intégration civique classique pour un noble militaire de l’époque : Borgare (bourgeois admis dans la cité), Rådman (conseiller municipal) puis enfin Bürgermeister (bourgmestre, premier magistrat).

Il épouse Dorothea Rawen le 31 octobre 1682, et le couple aura trois fils : Joachim Adolf (1687), Heinrich fils (1693) et Johan (né à Wismar, vers 1690). Les deux premiers traverseront la Baltique pour devenir commerçants à Norrköping, en Suède, perpétuant ainsi les liens ancestraux de la famille avec la couronne suédoise. Le troisième restera dans les armes et participera à la bataille de Gadebusch en 1712. Les registres paroissiaux (Kirchliche Nachrichten) de 1703 à 1719 attestent son titre à plusieurs reprises.

Heinrich Kuhlman décède le 6 juin 1720 à Gadebusch, dans la ville où il fut le premier magistrat pendant près de deux décennies. Son acte de sépulture est conservé dans le registre Bestattungen 1719–1732 des archives ecclésiastiques de l’Église luthérienne d’Allemagne du Nord. De ses fils, Heinrich fils (1693–1765) deviendra le père de Henrik (1731–1771) et de Johan Kuhlman (1738–1806), le grand mécène de Norrköping et l’arrière-grand-père de Josef Kuhlman, futur Consul Général de Suède et de Norvège à Alger. La lignée, partie des bords de la Baltique, avait encore de belles pages à écrire.

L’Église de Novasolkka, histoire d’une paroisse d’Ingrie

Le village de Novasolkka
Evocation du petit village de Novasolkka, vers 1650.

Novasolkka (russe : Новосёлки / Novosjolki) est un village situé dans la municipalité d’Opolja, district de Jaama, oblast de Leningrad, Russie, à 2 km au nord-ouest d’Opolja, aux coordonnées 59°27’12″N, 28°48’27″E. Le village ne comptait plus que 8 habitants en 2010, vestige d’une communauté qui fut jadis bien plus vivante. La première mention connue remonte à 1499/1500 dans le livre fiscal de Vatya de Novgorod, sous le nom de Novoje. Selon Peter von Köppen, en 1848, le village abritait 63 Russes et 53 Finlandais de type Savak. Les paysans du village étaient serfs du propriétaire de la ferme jusqu’aux années 1860. En tant que municipalité de village, ils appartenaient au volost d’Opolja. En 1899, Novosolkka comptait 90 habitants : 41 Finlandais, 22 Estoniens, 21 Russes, 6 « mixtes », dont 62 luthériens.

Lien probable avec Johan Kuhlman et la famille Bornhagenhof

La proximité géographique entre les propriétés de Bornhagenhof (les villages de Radowitsa et Sirgnitza), accordés à Johan Kuhlman en 1641 et la paroisse luthérienne de Novasolkka est frappante : moins de 2 km séparent Opolja de Novasolkka, et les deux villages du domaine se trouvent dans la même zone géographique immédiate. La paroisse fut fondée à la fin des années 1670, soit une génération après la mort de Johan à Narva en 1649, mais il est tout à fait plausible que les ressources foncières des Kuhlman dans cette région, et peut-être la volonté de la veuve Gertrud van Sypesteyn ou de ses descendants, aient contribué à l’établissement de cette infrastructure religieuse luthérienne locale.

On distingue l’église de Novasolkka (orthographié Novoselka) sur cet extrait de carte intitulée « Regiones ad Sinum Finnicum Accuratissime Delineatae » datée de 1742. Source Gallica / BNF.

La Suède encourageait activement la noblesse qu’elle installait en Ingrie à soutenir et financer les paroisses luthériennes, afin d’ancrer culturellement et religieusement les colons dans ce territoire disputé, et de contrebalancer l’influence de l’Église orthodoxe. Pour les familles nobles établies dans la région, financer une paroisse locale était à la fois un acte de piété, un geste de prestige social et un investissement politique. Les archives suédoises de Stockholm pourraient contenir des documents complémentaires à ce sujet.

La paroisse luthérienne – origines et développement

La paroisse de Novasolkka fut fondée à la fin des années 1670, en remplacement de la paroisse abolie de Jaama. Elle englobait les pogostas d’Opolja et de Jastrebino dans le comté de Jaama. À la fin de l’ère suédoise, elle possédait une chapelle dans le village de Porečje, le long du Laukaanjoki.

L’Eglise de Novasolkka, dessin de 1703.

Après la reconquête russe, Novasolkka fut fusionnée avec Moloskovitsa. En 1759, elle retrouva son propre vicaire. À partir de 1825, les vicaires de Moloskovitsa et Kattila–Soikkola en assurèrent le sacerdoce, jusqu’à ce qu’en 1834 Novasolkka soit rattachée à la paroisse de Kattila, Soikkola et Novasolkka. En 1917, la paroisse comptait 1 635 membres et appartenait au décanat de Länsi-Inkeri.

L’église en bois – construction et splendeur

L’église en bois de 150 places de Novasolkka aurait été construite au XVIIIe siècle. Photographiée en 1911, puis en 1930, elle apparaît comme un édifice de bois à clocher pointu, sobre et typique de l’architecture luthérienne d’Ingrie : une nef unique, un porche d’entrée, un clocher élancé. À l’intérieur, les photographies de l’époque montrent un chœur orné d’une belle arcature en plein cintre, des stalles en bois, un autel simple mais soigné. L’intérieur de l’église avait été détruit pendant la Guerre d’Hiver lors d’une manifestation anti-finlandaise, un épisode parmi les nombreuses violences qui accompagnèrent la soviétisation forcée de la région.

L’Eglise de Novasolkka en 1930
l’Eglise de Novasolkka en 1943.
La fermeture, l’abandon, les ruines

En 1935, les services religieux cessèrent dans la paroisse de Novasolkka : les prêtres étaient officiellement interdits de séjour dans la zone frontalière. Deux ans plus tard, en 1937, l’église fut définitivement fermée par les autorités soviétiques. Elle subsistait encore, dans un état de délabrement avancé (toiture défoncée, charpente visible, murs de bois disjoints) pendant la Seconde Guerre mondiale, comme en témoigne la photographie de 1943. Après la guerre, on perdit toute trace de son sort.

Aujourd’hui, les ruines visibles dans la région ne sont plus celles de l’église en bois de Novasolkka, mais celles d’une autre église de briques dans les environs, les grandes arcades de pierre rouge et les échafaudages photographiés de nos jours témoignent d’un édifice d’une tout autre nature, plus tardif, probablement une église orthodoxe ou russo-luthérienne du XIXe siècle. L’église en bois originale de Novasolkka a, elle, vraisemblablement disparu, effondrée dans les décennies d’après-guerre.

Une église en ruine, région de Novasolkka et Sirgonitza, de nos jours.

Johan Kuhlman et ses terres d’Ingrie

Un colon suédois aux confins de l’Empire.

Je tiens à remercier chaleureusement le Dr Alexandre Vladislavovitch Dmitriev, maître de conférences à l’Université Polytechnique Pierre le Grand de Saint-Pétersbourg et chercheur senior à l’Institut de Recherches Linguistiques de l’Académie des Sciences de Russie. Ses recherches sur la localisation de Bornhagen ont permis de confirmer l’emplacement de la propriété des Kuhlman en Ingrie.

Evocation de la famille Kuhlman en Ingrie. Gertrud, née van Sypesteyn, vers 1650 avec ses enfants. A gauche, Herink (Heinrich) 11 ans. Bornhagenhof en Ingrie.
I. La terre que Johan Kuhlman reçut en récompense

En octobre 1641, la reine Christine de Suède accorde à Johan Kuhlman (vers 1600-1649) deux villages dans ce que les textes suédois appellent le comté de Pemo et Opolie (aujourd’hui la municipalité d’Opolja), dans le district de Jaama, oblast de Leningrad. Ces deux propriétés, confirmées par une seconde lettre royale datée du 10 août 1646, constituent la récompense d’une vie au service des armes.

Extrait de la carte « Ducatuum Livoniae et Curlandiae cum vicinis insulis nova exhibitio geographica » établie par Homann, Johann Baptist (1663-1724). On distingue les deux villages à droite, certes dans une orthographe différentes. Iamagorod = Jaama.

Le premier village, Ragowitza, que l’on trouve aussi orthographié Ragoditsa, Raditska, Radowitsa ou encore Radisko en Russe sur la carte ci-dessus, représentait une superficie de 9 et 1/15 Obser, soit environ 54 à 90 hectares de terres arables. Le second, Sirgonitza (Sergovitsa ou Sirgnitza dans d’autres transcriptions) couvrait 4 et 3/5 Obser, soit environ 28 à 46 hectares. L’unité de mesure, l’Obser (ou Haken, du germanique Haken, « crochet de charrue »), est la mesure cadastrale en usage dans toutes les provinces baltes de la couronne suédoise : elle évalue la capacité productive d’un domaine, et non sa surface géographique stricto sensu, raison pour laquelle la conversion en hectares varie selon la qualité des sols, entre 6 et 10 hectares par Obser selon les sources historiques. Au total, le domaine de Bornhagenhof (ou Bornhagenhoff) représentait donc entre 80 et 140 hectares de terres arables, auxquels s’ajoutaient des forêts et des pâturages étendus, portant vraisemblablement la surface totale du domaine à plusieurs centaines d’hectares. C’était une propriété substantielle et généreuse, bien au-dessus d’un fief ordinaire, correspondant à une récompense remarquable pour un officier méritant.

Trouvée au départ par déduction et à partir de la lecture de la lettre de la Reine Christine datée de 1641, la localisation du domaine a été confirmée par le Professeur Alexandre Dmitriev (2025), qui a croisé trois cartes historiques suédoises du XVIIe siècle : la carte Faber (1667), la carte EIL (1682) et la carte Dahlbergh (1683). Selon son analyse, Bornhagenhof se trouvait sur la rive de la rivière Solka, précisément au sud-est du domaine de Kerstovo, aux coordonnées approximatives 59°29′51″N 28°49′46″E, soit l’actuel établissement rural d’Opolyevskoye, dans le district de Kingisepp.

Le nom est d’origine allemande : Born (= source, puits, eau vive) + Hagen (= enclos, haie de clôture). Il existe un village du même nom en Thuringe, mentionné dès le XIVe siècle. La première occurrence du nom dans une résidence chevaleresque (Bornhof) date du XVIe siècle. Johan Kuhlman, originaire de Poméranie germanophone, a vraisemblablement nommé son domaine ingrien d’après un lieu ou une image familière de son pays natal (source : Prof Dmitriev).

Les comtés et pogosts d’Ingrie sous la domination Suédoise.
Carte basée sur l’essai de Kirkinen, 1991 p52.

Pour donner un point de comparaison : une ferme suédoise ordinaire (hemman) représentait 5 à 20 hectares ; un petit fief ingrien accordé à un sous-officier modeste couvrait 1 à 5 Obser (6 à 30 hectares). Johan, avec ses 13,7 Obser au total, se situait dans le tiers supérieur des donations militaires de la reine Christine.

Distance entre les deux propriétés et leur Environnement immédiat

Les villages de Radowitsa et de Sirgnitza appartiennent tous deux au même pogosta d’Opolja, la même circonscription administrative locale héritée du système russe d’avant la conquête suédoise. Ils se trouvent dans les hautes terres de Länsi-Inker (les plateaux de l’Ingrie occidentale), un plateau ondulé qui s’élève à une altitude modeste de 50 à 80 mètres, ce qui en fait l’un des rares reliefs de toute la région, tranchant sur les vastes plaines marécageuses environnantes. Les deux hameaux étaient proches l’un de l’autre, probablement à 5 à 8 km à vol d’oiseau, intégrés dans le même bassin agricole. La ville la plus proche est Opolja (aujourd’hui Opolye), à quelques kilomètres du domaine.

Novasolkka, la paroisse luthérienne dont Johan aurait pu être un mécène, se trouve à seulement 2 km au nord-ouest d’Opolja, soit à une distance infime du domaine de Bornhagenhof. À pied, cela représente moins d’une demi-heure de marche. Les gens du domaine fréquentaient certainement cette église comme lieu de culte naturel.

II. La route vers Narva : comment rejoindre la capitale

La géographie du chemin

Narva, ou plus exactement Ivangorod, sa jumelle sur la rive russe, est la ville garnison et le centre administratif de la région. C’est là que Johan Kuhlman sera enterré, grâce à une donation de 100 riksdalers du colonel Frans Johnstone pour sa sépulture dans l’église du château.

Narva en 1650.Merian, Matthäus (1593-1650). Cartographe. Gallica.

Le trajet depuis les propriétés de Bornhagenhof jusqu’à Narva se décomposait en deux étapes naturelles : de Opolja à Jama (aujourd’hui Kingisepp) : environ 12 à 15 km par la route forestière. Jama, appelée Yamburg plus tard sous les Russes, est le chef-lieu du comté, doté d’une forteresse, d’une église luthérienne et d’un marché. C’est l’arrêt administratif incontournable pour tout habitant de la région. Puis de Jama à Narva/Ivangorod : environ 27 à 30 km par la route principale, qui longe partiellement la rivière Luga avant de bifurquer vers l’ouest en direction de la Narva. Au total, le trajet de Bornhagenhof à Narva représentait environ 40 à 45 km par route, soit une distance à vol d’oiseau de 34 à 35 km.

Deux cartes militaires suédoises de 1688, conservées aux Archives de Guerre de Stockholm (Krigsarkivet), décrivent précisément cet axe : la Charta Öfver Landswägen igenom Iwangorods Lähn (carte de la route à travers le Comté d’Ivangorod) et la Charta Öfver Landswägen igenom Jahmo Lähn (route du Comté de Jama). Cette dernière mentionne également une route parallèle dite « Blekens » ou « Coporie road », qui longeait les terres des Bleken, voisins des Kuhlman sur la rivière Solka. (source : Prof. Dmitriev)

Durée du voyage au XVIIe siècle

Dans l’Ingrie suédoise des années 1640, les routes n’étaient que des chemins de terre, souvent à peine défrichés, traversant une forêt dense de bouleaux, d’épicéas et de pins. En été, la boue rendait les ornières profondes ; en hiver, la neige pouvait paradoxalement faciliter le voyage en traîneaux (kälke), mode de transport très répandu dans la région. À cheval, en trottant régulièrement sur une piste connue : 6 à 8 heures pour le trajet complet, en une seule journée. En chariot attelé (transport de marchandises, de grain, de bois) : avec une vitesse de marche de 3 à 4 km/h sur terrain inégal, il fallait compter une journée et demie, avec une nuit sur place à Jama. À pied : un paysan marchant à 4-5 km/h comptait généralement deux jours pour ne pas arriver épuisé. En hiver, en traîneau : la neige compactée sur les chemins permettait des vitesses supérieures, et le trajet pouvait se faire en 4 à 5 heures, ce qui explique pourquoi l’hiver était souvent la meilleure période pour les déplacements importants.

III. Les lacs, les rivières, les lieux notables

La région autour des propriétés de Johan est structurée par plusieurs éléments géographiques remarquables.

Les cours d’eau : la rivière Luga (353 km), navigable sur 182 km à partir de son embouchure dans le golfe de Finlande, constitue l’artère principale du sud de l’Ingrie. Elle coule à une vingtaine de kilomètres au sud des propriétés. Son affluent, la Laukaanjoki (appelée aussi Rossona par les Russes), coule plus près d’Opolja et était utilisée pour alimenter les moulins à eau des hameaux de la région — dont la paroisse de Novasolkka possédait une chapelle en bord de rive. La rivière Narva, au nord-est, draine le lac Peïpous et constitue une frontière naturelle imposante.

La rivière Luga

Les lacs : le terrain des hautes terres de Länsi-Inker est parsemé de petits lacs glaciaires, dont plusieurs figurent dans les cartes suédoises du XVIIe siècle. Le plus proche et le plus significatif de la région est le lac Smolkino, situé à quelques kilomètres d’Opolja. Plus au sud, à environ 80 km, le grand lac Peïpous (Чудское озеро) marque la frontière russo-suédoise, une zone stratégique et souvent disputée.

La mer : le golfe de Finlande et la baie de Narva sont à environ 52 km à vol d’oiseau au nord-ouest des propriétés. Narva, positionnée à l’embouchure de la rivière du même nom sur cette baie, était le port d’exportation naturel de toute la région. Les bois de construction et les matériaux de charpente produits dans les forêts d’Ingrie y étaient chargés sur des navires à destination d’Amsterdam, de Stockholm et de Lübeck.

Les lieux notables proches : à quelques kilomètres au nord-est d’Opolja se trouvait Kerstova (Kerstovo), un village dont le domaine seigneurial abrita plus tard une grande église en pierre. À l’ouest, Jama (aujourd’hui Kingisepp) était le bourg fortifié le plus proche, jouant le rôle de marché régional, de poste de garnison et de siège de la justice locale.

IV. Ce qu’était Saint-Pétersbourg en 1641, quand Johan arrive en Ingrie

Lorsque Johan Kuhlman reçoit ses terres d’Ingrie en 1641, Saint-Pétersbourg n’existe pas encore. À la place, sur les berges marécageuses et brumeuses du delta de la Neva, se trouve une modeste bourgade suédoise : Nyen (ou Nevanlinna en finnois), construite autour de la forteresse de Nyenschantz, érigée en 1611 à la confluence de la Neva et de l’Okhta. En 1641, Nyen est en pleine croissance. Elle vient d’être élevée au rang de ville en 1632, et obtiendra le statut de capitale administrative de l’Ingrie suédoise en 1642, soit un an seulement après la donation faite à Johan. La population tourne alors autour de 2 000 habitants, essentiellement des Finlandais, des Suédois et des marchands allemands ou baltes-germaniques. Nyen est avant tout un nœud commercial : le transit des marchandises russes (fourrures, chanvre, lin, bois) vers l’Europe de l’Ouest y passe, dans le cadre de la grande politique économique suédoise dite Derivationspolitik, visant à détourner le commerce russo-européen des routes d’Arkhangelsk au profit des ports suédois.

Gravure de l’artiste hollandais Peter Pikart «Petersburg. 1704″

Pour Johan et ses contemporains, Nyen est la grande ville de référence de l’est ingrien, mais elle est distante d’environ 100 à 110 km à vol d’oiseau des propriétés de Bornhagenhof : un voyage de plusieurs jours. Narva, à 35 km, était bien plus accessible au quotidien. Les deux villes constituaient les deux pôles de la vie suédoise en Ingrie : Narva pour les affaires militaires et administratives, Nyen pour le commerce et le négoce international.

Lorsque Pierre le Grand prendra Nyenschantz en mai 1703 et fondera Saint-Pétersbourg sur ces marécages, les descendants de Johan Kuhlman auront depuis longtemps quitté l’Ingrie.

V. La vie des colons suédois en Ingrie, immersion dans le quotidien de Bornhagenhof
Un « Far East » suédois

Les contemporains appelaient déjà l’Ingrie la « province difficile » (den besvärliga provinsen). Le gouverneur général Göran Sperling la décrivait comme peuplée de gens « rusés et féroces », difficiles à discipliner. Les historiens modernes ont parlé de la « Sibérie suédoise », tant la région servait de destination pour les aventuriers militaires et les indésirables fiscaux. Pour un officier comme Johan Kuhlman, qui reçoit des terres en récompense de services militaires, l’Ingrie est pourtant une opportunité réelle. Elle représente la possibilité d’accéder à une noblesse et à un patrimoine foncier inaccessibles dans le cœur du royaume suédois, déjà saturé.

La composition de la population

L’Ingrie des années 1640 est une mosaïque ethnique et confessionnelle sans équivalent en Europe du Nord. Les villages autour d’Opolja mélangent :

  • Des Votes (Vatjalaiset) et des Izhoriens, les populations finno-ougriennes autochtones, orthodoxes, pratiquant une agriculture de subsistance sur ces terres depuis des siècles.
  • Des paysans finlandais (Savakot, les « Savakko ») immigrés de Carélie et de Savolax depuis les années 1620, luthériens, amenés par les autorités suédoises pour repeupler les campagnes dévastées par la guerre ingro-russe de 1610-1617.
  • Des Russes, notamment dans les villages comme Novasolkka où, en 1848 encore, on comptait 63 Russes pour 53 Finlandais.
  • Une noblesse suédoise et germano-baltique – les propriétaires comme Johan – installée dans les manoirs, souvent absente, gérant ses terres par des régisseurs (inspecteur ou hopman) locaux.
Le domaine de Bornhagenhof: ce que Johan y possédait

Un domaine ingrien de l’époque n’est pas un château de la Loire. C’est une ferme seigneuriale en bois (hov en suédois, hof en allemand), entourée de champs cultivés par des paysans astreints à la corvée (dagsverke). Le système féodal ingrien se situe à mi-chemin entre le modèle suédois, où les paysans sont libres en droit, et le modèle baltique-germanique, où la pratique dite « livländskt sätt » (à la manière livonienne) autorise les propriétaires à traiter leurs paysans avec une dureté proche du servage. L’agriculture sur le plateau de Länsi-Inker reposait essentiellement sur le seigle, l’orge et l’avoine, cultivés en rotation dans les défrichements forestiers. Les forêts mixtes (bouleaux, épicéas, pins) couvraient la majeure partie du territoire et fournissaient le bois de construction, le bois de chauffage, les matériaux pour les clôtures et les traîneaux. La chasse aux cerfs, élans, ours, lièvres et la pêche dans les rivières et les petits lacs complétaient l’alimentation du manoir.

Les tensions avec la population orthodoxe

L’une des plaies permanentes de la vie seigneuriale en Ingrie était la résistance religieuse des paysans orthodoxes. La couronne suédoise cherchait à convertir Votes et Izhoriens au luthéranisme, en vain. Les prêtres orthodoxes continuaient officieusement leur ministère, et les paysans fuyaient régulièrement vers la Russie toute proche lorsque la pression devenait insupportable. Pour les nobles comme Johan, dont les terres dépendaient du travail de ces paysans, la désertion était une menace économique directe.

L’église de Novasolkka, fondée à la fin des années 1670, soit une génération après Johan, est précisément l’outil institutionnel par lequel la couronne et la noblesse luthérienne tentaient de fixer cette population mouvante : en lui offrant une paroisse locale, des sacrements, un calendrier communautaire, on espérait enraciner les Finlandais luthériens et marginaliser doucement les fidèles orthodoxes.

Le froid, l’isolement, la guerre

Il faut imaginer les hivers. L’Ingrie est soumise à un climat continental humide, avec des températures pouvant descendre à -20 °C ou -25 °C en janvier-février. La neige s’accumule dès novembre. Les nuits durent 18 heures. Les routes disparaissent sous les congères. Les loups rôdent près des hameaux. Pour les familles de colons suédois, pour Gertrud van Sypesteyn, l’épouse de Johan, qui restera veuve en Ingrie après 1649, la vie quotidienne est faite d’un isolement profond, tempéré par la solidarité des autres familles nobles de la région et les rares passages de marchands ou de courriers militaires.

La fin d’une aventure

Johan mourra à Narva en 1649, loin de sa Poméranie natale d’où il était originaire, au service du roi de Suède. Il sera anobli à titre posthume et inhumé dans l’église du château de Narva, grâce à la généreuse donation de 100 riksdalers du colonel Frans Johnstone. Sa veuve Gertrud van Sypesteyn et ses descendants restèrent vraisemblablement propriétaires de Bornhagenhof jusqu’à la Grande Réduction de Charles XI (1683), qui confisqua la majeure partie des terres nobles ingriennes au profit de la couronne — mettant fin à l’aventure foncière des Kuhlman en Ingrie, à quelque 100 km de l’endroit qui, soixante ans plus tard, deviendrait Saint-Pétersbourg.

Référence bibliographique : Dmitriev, A. V. (2025). Deanthroponymic and Deappellative Models in Swedish Toponymy of 17th-century Ingermanland: Comparative-Historical Aspect. Voprosy Onomastiki, 22(3), 206–238. https://doi.org/10.15826/vopr_onom.2025.22.3.034