Des officiers suédois dans les zouaves

Comment l’Algérie devint l’école de guerre de la Scandinavie (1858–1875)

Dans l’album photographique de la famille Kuhlman, conservé aujourd’hui sous le nom d’« Album de Sigurd », plusieurs visages en uniforme surprennent : des officiers suédois ou danois, photographiés en Algérie ou à Stockholm, côtoyant des généraux français et des notables coloniaux. Que faisaient ces militaires venant de Suède et de Scandinavie dans les régiments d’Afrique ? La réponse tient en une mission, un réseau, et un consul général suédois très actif au rapprochement des deux pays. Toutes les photos présentées ci-dessous font partie de l’album familial de la famille Kuhlman et les citations proviennent des lettres du général Brincourt, publiées par son fils le commandant Charles Brincourt.

I. L’Algérie : L’école de guerre d’Europe

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les armées des pays neutres, Suède-Norvège, Suisse, Belgique, Danemark, se trouvent face à un paradoxe : leurs officiers ont reçu une formation théorique solide, mais aucune guerre ne leur permet d’acquérir l’expérience du feu. Pour un jeune lieutenant suédois sorti de l’académie militaire de Karlberg dans les années 1860, la question est simple : où apprendre la vraie guerre ?

La réponse est unanime dans tous les états-majors européens : en Algérie. Depuis 1830, l’Armée d’Afrique française avec ses zouaves, chasseurs d’Afrique, spahis ou autres tirailleurs, est universellement reconnue comme la meilleure infanterie de combat du monde. Guérilla en montagne kabyle, sièges, embuscades dans les plaines du Tell, colonnes dans le Sahara : aucun autre théâtre n’offre une variété et une intensité comparables. La prise de Constantine (1837), la reddition d’Abd el-Kader (1847) et les expéditions de Grande Kabylie (1857) ont construit une légende.

Pour un officier d’un pays neutre, servir quelques mois en Algérie dans un régiment français n’est pas un acte de belligérance. C’est un stage de formation, discret, légal, et professionnellement décisif.

II. La mission Brincourt : quand Napoléon III envoie un zouave à Stockholm (1858)
Le général Auguste Henri Brincourt (1823-1909)
Le Général Brincourt (1823-1909), CDV Geiser Frères Alger. Collection personnelle de l’auteur.

Le point de départ documenté de cet échange franco-suédois est une lettre datée de Blidah, le 19 avril 1858. Son auteur : le lieutenant-colonel Auguste Henri Brincourt, commandant au 1er Régiment de Zouaves en Algérie. Il vient de recevoir son ordre de départ pour Christiania (Oslo) :

« Je viens de recevoir mon ordre de départ pour Christiania où je dois être rendu le 25 mai, en passant par Copenhague. »

Brincourt part donc directement d’Algérie pour la Scandinavie. Ce détail n’est pas anodin : c’est un message. La France n’envoie pas un diplomate de bureau, elle envoie un homme de terrain, un zouave auréolé de gloire, blessé dix-sept fois au combat. Avant de partir, Brincourt est présenté à Napoléon III en personne par le maréchal Vaillant, ministre de la Guerre :

« Sire, voilà un colonel qui a reçu 17 blessures. Vraiment ? dit l’Empereur […] Oui, Sire, répondis-je, et je suis tout prêt à en recevoir d’autres au service de Votre Majesté. L’Empereur s’est mis à sourire de mon feu en hochant la tête d’un air satisfait. »

La mission est du plus haut niveau : supervisée personnellement par Napoléon III, organisée par le Ministère de la Guerre. Son objectif est double : observer l’armée suédoise et nouer des liens personnels avec le futur roi.

Le futur Karl XV : un hôte enthousiaste

En Suède et en Norvège, le Prince Charles, qui succédera à son père Oscar Ier dès 1859 sous le nom de Karl XV, reçoit Brincourt comme un hôte d’honneur absolu. Il le fait voyager à ses frais à travers les deux royaumes, l’emmène inspecter arsenaux, fortifications et camps de manœuvre, lui fait graver son nom à côté du sien aux chutes de Trollhätte. Au camp d’Axevall, devant des officiers de Norvège, de Danemark, d’Allemagne et de Nassau réunis :

Le Roi Karl V de Suède
Le Roi Karl V de Suède et Norvège. Collection personnelle de l’auteur.

« Rien ne lui [au prince de Nassau] est plus agréable que le récit de quelque épisode de la guerre d’Afrique ou de Crimée. »

L’Algérie fascine toute l’Europe à l’époque. Brincourt le sait et l’incarne. Le 5 juillet 1858, lors de la fête du roi, le Prince Charles lui remet la Croix de Commandeur de l’Ordre de l’Épée de Suède avec ces mots :

« J’espère que si votre pays n’a pas besoin de votre épée, vous viendrez nous aider de votre expérience si nous avons la guerre. Vous trouverez toujours en moi un ami. »

Brincourt rentre à Paris en août 1858, remet en mains propres à Napoléon III la lettre et le portrait du Prince Charles. Dans un entretien particulier, l’Empereur l’interroge longuement sur les armées suédoise et norvégienne, leurs fortifications, leur marine, leurs mines. En retour, le Prince avait chargé Brincourt de faciliter la venue à Paris du colonel Klein pour communiquer au général Niel les plans des fortifications de Stockholm.

Brincourt écrit au Prince depuis Blidah, le 30 septembre 1858, de retour dans son régiment en Algérie :

« J’ai eu l’honneur d’exposer au prince Napoléon vos intentions au sujet des officiers Due et Lilliehöök. J’ai l’espoir que ces deux officiers seront placés dans mon régiment pour y exercer les fonctions de leur grade. »

MM. Due et Lilliehöök sont les premiers officiers suédois nommément identifiés comme destinés à servir dans le 1er Régiment de Zouaves en Algérie, dans le régiment même de Brincourt, à Blidah. Cette mission ne fut pas un acte isolé mais le début d’un programme suivi, dont la trace physique est conservée au Service Historique de la Défense de Vincennes. (1)

IV. Les officiers dans l’album Kuhlman : les visages d’un réseau

Carl Wilhelm Edvard Ridderstad (1843–1930)

Le futur Colonel Carl Wilhelm Edvard Ridderstad (1843–1930).
Le futur Colonel Carl Wilhelm Edvard Ridderstad (1843–1930). Collection personnelle de l’auteur.

Le cas le mieux documenté est celui de Carl Wilhelm Edvard Ridderstad, dont la carte de visite et la photographie figurent dans l’album des Kuhlman. Sous-lieutenant au Svea Livgarde (Garde royale suédoise) depuis 1864, il servit au 2e Régiment de Zouaves en Algérie en 1867–1868, avec participation à plusieurs engagements. À son retour, il publia en 1869 « De l’organisation de l’armée française », son rapport d’observateur. Il devint plus tard colonel, et inventa en 1884 le jeu de guerre de relief, fondé sur son expérience algérienne. Il reçut la Croix de Chevalier de l’Ordre de l’Épée en 1888, le même ordre que Johan Kuhlman, un siècle et demi plus tôt.

carte de visite de Wihlelm Ridderstad.
Carte de visite du Wilhelm Ridderstad. Collection personnelle de l’auteur.
Les autres officiers de l’album

Parmi les autres uniformes identifiés dans l’album : Sylvan, Kishur, Linperty et quelques autres. Leurs parcours n’ont pas encore été retrouvés dans les bases de données accessibles, ils relèvent des archives militaires suédoises (Krigsarkivet, Stockholm). Leur présence dans l’album suggère qu’ils suivirent un parcours similaire à celui de Ridderstad : officiers du Svea Livgarde ou d’un régiment de la Garde royale, envoyés en Algérie dans les années 1860–1870, passant par Alger.

Linperty officier Danois à Alger 11 fevrier 1866.
Linperty, officier Danois. Photo datée du 11 février 1866. Collection personnelle de l’auteur.
Arnold Kishur Oran le 14 jan 1869 Officier Suédois au 2e Zouave
Arnold Kishur, officier suédois incorporé au 2e Zouave. Daté du 14 janvier 1869. Collection personnelle de l’auteur.
Bror Sylvan officier suédois du svea lifgard 1867
Bror Sylvan officier suédois du svea lifgard 1867. Collection personnelle de l’auteur.
Carte de visite de Bror Sylvan, Officier au service de S.M. le Roi de Suède et de Norvège. Collection personnelle de l’auteur.
V. Josef Kuhlman : un consul général au cœur du dispositif
Le consul Général Josef Kuhlman et son épouse. Alger 1865.
Le consul général Josef Kuhlman (1809-1876) et son épouse Marie Pauline Carraux. Alger vers 1862. Collection personnelle de l’auteur.

La photographie du général Brincourt figure également dans l’album familial des Kuhlman. Sa ferme à l’Oued Bellah, proche de Cherchell, se trouvait dans le voisinage direct du domaine des Kuhlman à Bourkika et fut détruite lors du soulèvement des Beni Menasser en 1871. Ce voisinage, cette amitié documentée par la photographie, et l’échange entre Brincourt et le futur Karl XV lors du couronnement de 1860 auquel Josef Kuhlman participa également, dessinent les contours d’un réseau humain dense.

Josef Kuhlman (1809–1876), arrivé en Algérie vers 1841, devenu courtier maritime puis consul général de Suède et Norvège à Alger, occupait une position qui faisait de lui, structurellement, le premier interlocuteur de tout officier suédois ou norvégien débarquant à Alger. Sans oublier bien sûr le Danemark car Josef fut tout d’abord chancelier du consulat de Danemark dès 1848 puis consul à partir de 1872.

Carte de visite du Général Brincourt.
Carte de visite du Général Brincourt. Collection personnelle de Georges Brincourt, son arrière-petit-fils.

En tant que consul général suédo-norvégien à Alger, Josef Kuhlman était naturellement la première porte à laquelle frappait tout officier scandinave débarquant en Algérie. Que ce rôle officiel se soit doublé d’un rôle actif dans le réseau franco-suédois mis en place par Brincourt reste encore à établir, mais tout y concourait : sa proximité avec Brincourt, voisins de ferme dans la Mitidja occidentale, son pouvoir direct sur les autorisations consulaires, son réseau diplomatique au plus haut niveau attesté par deux décorations royales (Vasa 1866, Saint-Olaf 1875) et des liens directs avec Karl XV et Oscar II, ainsi que sa pratique régulière de publier dans la presse suédoise des articles vantant les opportunités de la colonie algérienne. (2)

VI. Pourquoi l’Algérie et pas la France ?

La question mérite une réponse directe. Plusieurs raisons expliquent que des officiers scandinaves rejoignaient les régiments d’Algérie plutôt que des garnisons métropolitaines :

1. La guerre réelle. En France métropolitaine, l’armée était en garnison. En Algérie, elle combattait. Un officier étranger venu chercher l’expérience du feu n’avait aucun intérêt à passer six mois dans une caserne normande.

2. La discrétion. Servir en Algérie dans un régiment de zouaves était moins visible politiquement qu’une affectation en France même. Les pays neutres tenaient à leur neutralité et l’Algérie offrait un théâtre de guerre sans implication dans les affaires européennes.

3. L’organisation des régiments d’Afrique. Les zouaves et chasseurs d’Afrique avaient une longue tradition d’accueil d’officiers étrangers en observation. La structure du 1er Régiment de Zouaves, commandé par Brincourt à Blidah, était parfaitement adaptée à l’intégration d’officiers étrangers « pour y exercer les fonctions de leur grade » selon la formule même de Brincourt.

4. Le réseau humain. À Alger, un consul général suédois, une communauté scandinave limitée mais active, et des officiers français comme Brincourt qui connaissaient personnellement les milieux militaires de Stockholm : toutes les conditions étaient réunies pour une filière informelle mais efficace.

Conclusion : un réseau à documenter davantage

Le rôle exact de Josef Kuhlman dans ce dispositif reste à préciser : facilitateur actif ou simple témoin bien placé ? L’analyse des archives Royale de Suède et du Danemark est en cours ce qui me donnera l’occasion d’autres articles sur ce sujet méconnu mais intéressant.

Sources primaires : Lettres du Général Brincourt, 1823–1909, publiées par le Commandant Charles Brincourt, Librairie Plon, Paris, 1923 (HathiTrust Digital Library, domaine public) — pages 160–178 ; Service Historique de la Défense, Vincennes, cote 1 M 1482 ; Dagens Nyheter, Göteborgs-Posten, Post- och Inrikes Tidningar (3 février 1875) ; Nya Dagligt Allehanda (décembre 1866).

(1) sous la cote 1 M 1482 « Suède et Norvège, jusqu’en 1866 ». Ce carton de 49 pièces contient notamment :

  • Brincourt, 1858 : « Statistique militaire et recherches sur l’organisation de l’armée suédoise » 59 pages et 2 tableaux
  • Brincourt, 31 janvier 1859 : « Appendice ou mémoire sur l’organisation de l’armée suédoise » 24 pages
  • Brincourt, 31 janvier 1859 : « Une semaine de grandes manœuvres au camp d’Axevall » 23 pages, 2 annexes, 1 carte
  • Colonel Castelnau, 15 août 1862 : « Note pour l’Empereur sur l’organisation de l’armée suédoise » 19 pages
  • De La Baille et de Contenson, janvier 1863 : « Note sur la cavalerie suédoise » 17 pages
  • Correspondance du Ministère des Affaires étrangères, 1854–1860
  • Brochures sur l’infanterie norvégienne, 1866

(2) lire l’article intitulé « l’ami Brincourt« .

Une réflexion sur « Des officiers suédois dans les zouaves »

  1.  » Cette épopée familiale du 19° siècle, concernant un membre des familles Brincourt et Kuhlman, est un modèle du genre, notamment par des liens directs et personnels que ces deux membres éminents ont noués avec Napoléon III et le Prince Charles de Suède (alias Karl XV) dans les années 1858/1860 !
    Et un siècle plus tard, en Algérie, Georges et Lucien, deux arrières-petits-fils de leurs illustres aïeux, font connaissance au lycée de Boufarik en Algérie en 1955/1956, en ignorant cette saga qu’ils ne découvriront que bien plus tard et après s’être retrouvés, entre temps, sur les bancs des Universités d’Alger et de Marseille….
    Cette analepse (alias « flash-back » !) sur un parcours historique hors du commun de ces arrières-grands-parents est magistralement rappelé et mis en exergue, dans ses écrits sur ce sujet par Etienne Laude, un des enfants de Lucien qui fut mon camarade et ami pendant 70 ans et ayant, hélas, récemment disparu et à qui je rends hommage.
    Cet énorme travail bibliographique d’Etienne, qui constitue un imposant complément aux souvenirs déjà détenus par nos deux familles, est à souligner et doit être porté à la connaissance des enfants et petits-enfants de nos dites familles, ce à quoi je vais m’employer pour ma part !
    Félicitations, Etienne, et un grand merci à toi ! « 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *