A la recherche de Rödmossen (3/4)

La carte de Nystrand : bornage (limites de la propriété)

Cette carte et la description qui l’accompagne constitue le document le plus complet et le plus précis de la propriété de Rödmossen. Réalisée par Jacob Nystrand en 1791 suite à la demande de Johan , c’est une merveille de précision. Ce même Jacob Nystrand repassera par Rödmossen en 1794 et déposera dans le livre d’Or de Johan et Margaretha un petit poème présenté à la fin de la deuxième partie de cette évocation de la propriété de campagne des Kuhlman. La description de la propriété est présentée dans cet article dans son intégralité, traduite du Suédois.

Jakob Nystrand, lantmätare — relevé géométrique complet de Rödmossen en 1791. Archives d’Östergötland, Norrköping.
PARTIE I — PROTOCOLE D’OUVERTURE

En l’an 1791, le 8 août, en vertu de la décision (Utslag) du Gouverneur Royal (Kongl. Majts Befallningshafvande) de l’Östergötland et du Comté de Västra, du 7 juin dernier, qui accorde au Négociant de Norrköping Monsieur Johan Kuhlman le droit d’ajouter à sa possession le [quart ?] du domaine franc (frälsehemman) de Rödmossen, en Östergötland, district de Bråbo et paroisse de Kvillinge ; à prendre sur la Commune (Allmänning) dudit district sur le lieu-dit Kolmården, et à mettre en culture contre redevance au Roi et à la Couronne en champs et prairies quatre tourbières, avec 2 petits terrains hauts sur ladite Commune ; l’arpenteur soussigné entreprit, avec l’assistance des jurés-témoins (Nämdeman) Johan Märtensson à Hult et Nils Olsson à Ingelstad, paroisse de Risinge, de mesurer et décrire, et de séparer de la Commune cette zone de mise en culture, selon les limites fixées lors de l’Inspection de la Régie de la Couronne du 19 août de l’année dernière [1790] et confirmées par le Haut Gouverneur Royal. Se présentèrent à cette occasion, conformément à la disposition de ladite décision, au nom du Roi et de la Couronne pour la Commune, le Shérif de la Couronne (Krono Länsmannen) Monsieur Samuel Forsberg ; ainsi que le détenteur du Domaine Rödmossen, Monsieur le Négociant Kuhlman. Bien que cette opération ait été officiellement annoncée dans les églises du district (Östra Eneby, Kvillinge et Simonstorp) selon les attestations des pasteurs sur les annonces publiées, et que les délégués du district aient été requis, il ne se présenta néanmoins aucun habitant du district en qualité de délégué ; c’est pourquoi, en vertu du §59 de l’Ordonnance Royale de Géodésie de 1783, l’arpenteur n’ayant rien à objecter, l’opération se déroulera en bonne et due forme.

Informations clés de cette page :

InformationDétail
Date d’ouverture8 août 1791
AutoritéGouverneur Royal de l’Östergötland
Décision d’autorisationUtslag du 7 juin 1791
CommanditaireJohan Kuhlman, Négociant (Handelsman) à Norrköping
Droits accordésMise en culture de 4 tourbières + 2 terrains hauts sur la Commune de Kolmården
Représentant de la CouronneKrono Länsmannen Samuel Forsberg
Témoins assermentésJohan Märtensson (à Hult) et Nils Olsson (à Ingelstad, paroisse de Risinge)
Base juridique§59 de l’Ordonnance Royale de Géodésie de 1783
Inspection préalableKrono Betjeningens Besigning du 19 août 1790
PARTIE II — BORNAGE (Rågångsbeskrivning)

Description des 18 bornes frontières. Le bornage délimite le périmètre complet de la zone de mise en culture accordée. Chaque borne (skäl) est décrite avec sa position, ses matériaux et ses dimensions.

Note : 1 aune = 0,6 m

N° I — Storängsskälet (Borne de la Grande Prairie)

Erigée à 59 aunes du coin nord-est de la prairie du domaine Rödmossen, coin qui est également mitoyen de la prairie du domaine Algutsboda ; dans un ruisseau qui coule des tourbières de Carlsmäsen et de Rödmossen et descend vers la rivière dite Gela Bäck. Le cairn (Röret) a été maçonné sur un talus au sud d’un rocher, demi-aune de diamètre, 1 aune de haut ; dans lequel a été enchâssée une pierre plate sur sa face gauche et légèrement rugueuse à l’est, demi-aune de haut, demi-aune de large au milieu, mince et pointue vers le haut. Le guide-pierre vers la prairie : 33 aunes, et vers N° II : 18½ aunes depuis la borne.— Depuis ce point, la ligne droite fut tracée jusqu’à la borne routière N° IV ! et 4 guide-pierres furent placées sur cette même ligne droite ; la première étant la N°2.

N° II —342 aunes depuis N° I. Une pierre pointue et triandrique, 1½ aune de haut, 9 pouces de large et 6 pouces d’épaisseur au milieu, entourée d’un cairn de pierres.

N° III —342 aunes depuis la précédente et 561 aunes depuis N° IV, sur le bord nord d’un chemin allant de Rödmossen à Algutsboda ; cette pierre fait 1 aune de haut, ¼ aune de large et 4 pouces d’épaisseur.

N° IV — Landsvägsskälet (Borne de la Grand-Route)

Landsvägsskälet (Borne de la Grand-Route), située sur le bord sud de la grande route de Stockholm à Norrköping ; cairn de 2½ aunes de diamètre, ½ aune de haut ; la pierre est quadrangulaire à pointe saillante, 2 aunes de haut, 1 aune de large à la base et 15 pouces au milieu, 10 pouces d’épaisseur ; indique la ligne vers N° 3, 2 et 1 avec un guide-pierre dans la même direction ; 25 aunes depuis la borne ; puis 206 aunes jusqu’à [N° V].
✦ Note importante : La borne N° IV est directement sur la route royale Stockholm–Norrköping — ce qui prouve que la propriété de Rödmossen était traversée par cette grande voie de communication.

N° V — Bergskälet (Borne du Rocher)

Bergskälet (Borne du Rocher), située à 52 aunes du point où le chemin de Rödmossen rejoint la grand-route, près d’un haut rocher à l’est ; cairn de 3 aunes de diamètre, 1 aune de haut, dans lequel est enchâssée une dalle plate de 1 aune 9 pouces de haut, 1 aune de large au milieu, ¼ aune d’épaisseur ; indique N° IV. Un guide-pierre dans la direction de N° VI érigé sur le rocher à 33 aunes de N° V.

N° VI — Norrängsskälet (Borne de la Prairie Nord)

Norrängsskälet (Borne de la Prairie Nord), sur un haut rocher au-dessus du coin nord-ouest de la Prairie Nord de Rödmossen (Norräng) ; là où commencent les terres du Torpet Häradssvedens [la cense des terres de la commune du district] ; une dalle ronde côté est et plate côté ouest, pointue vers le haut, 1½ aune de haut, ¾ de large au milieu ; indique N° V. Entourée d’un cairn de 2¼ aunes de diamètre et ¾ aune de haut.

N° VII — Hagskälet (Borne de la Pâture)

Un cairn dit Hagskälet (Borne de la Pâture) fut érigé près de la clôture de la Prairie Nord (Norräng) du domaine Rödmossen, près d’un rocher ; la pierre est plate côté nord et ronde côté sud, ½ aune de haut, ¾ aune de large, avec une arête vive vers le haut ; indique la ligne partant d’ici vers N° VIII, entourée d’un cairn de 2½ aunes de diamètre et 1 aune de haut. L’Intaga [enclos] de Häradssvedens depuis la Commune suit depuis ici jusqu’à [N° VIII].

N° VIII — Borne à Lilla Mäsen

La borne à la Lilla Mäsen (Petite Tourbière), maçonnée dans un amas de pierres au sud d’un rocher, 33 aunes à l’est de la tourbière.

N° IX — Guide-pierre

Un guide-pierre (ledare) : 387 aunes depuis N° VIII, sur un haut rocher, entouré d’un cairn ; la pierre est triandrique avec pointe saillante, 1 aune 14 pouces de haut, 11 pouces de large et 4 pouces d’épaisseur au milieu. Depuis ce point où les terres de Häradssvedens se terminent et où la Commune reprend, la même ligne droite fut tracée sur 415 aunes jusqu’à [N° X].

N° X — Dalskälet (Borne du Vallon)

Dalskälet (Borne du Vallon), érigée dans un vallon au nord-ouest de Carlsmäsen, sur un terrain plat ; cairn de 2 aunes de diamètre, ¼ aune de haut, dans lequel est enchâssée une dalle plate côté est et ronde et anguleuse côté ouest, 1 aune 8 pouces de haut, ¼ aune de large au milieu ; munie de guide-pierres à 25 aunes de la borne au sud. Depuis ce point, longeant le côté est de Carlsmäsen, le bornage monta en ligne droite par-dessus un haut rocher sur 690 aunes jusqu’à [N° XI].

N° XI — Carlsmäseskälet (Borne de Carlsmäsen)

Carlsmäseskälet (Borne de Carlsmäsen), situé sur un rocher à 50 aunes du bord ouest de ladite tourbière ; cairn de 2 aunes de diamètre et ¼ aune de haut, dans lequel est enchâssée une pierre triandrique, plate côté ouest et arrondie côté est, ¼ aune de haut, ¼ aune de large, ¼ aune d’épaisseur, pointant vers N° X.— Depuis cet endroit, le bornage fut mesuré et jalonné autour d’un marais et d’un vallon en lien avec Carlsmäsen…

N° XIII — Wägskälet (Borne du Chemin) . Note : curieusement borne XII non précisée.

Wägskälet (Borne du Chemin), à 10 aunes au sud d’un chemin menant à Rödmossen, maçonnée dans un amas de pierres ; la pierre fait 6 quarts de haut, 3 quarts de large, plate et mince s’effilant vers le haut, pointant vers N° XIV ; cairn de 3 aunes de diamètre, 1 aune de haut.— Puis 187 aunes jusqu’à [N° XIV].

N° XIV — Källskälet (Borne de la Source)

Källskälet (Borne de la Source), érigée côté nord et tout près d’un rocher, et à 40 aunes d’une source située à l’ouest de ce même rocher (appelée Jacobs Källa — la Source de Jacob) ; le cairn fait 2½ aunes de diamètre, 1 aune de haut, dans lequel est enchâssée une pierre quadrangulaire ; ½ quart de haut, 10 pouces de large et ½ aune d’épaisseur au milieu ; avec un guide-pierre posé à 2 aunes de là ; indiquant une pointe saillante ; depuis ici, la ligne droite traversant les rochers est longue de 1 169 aunes ; 2 guide-pierres furent placées sur cette ligne droite.
✦ Découverte majeure : La Source de Jacob (Jacobs Källa) est ici localisée avec précision : elle se trouve à 40 aunes (≈ 23,8 mètres) à l’ouest de la borne N° XIV Källskälet, elle-même au nord d’un rocher.

N° XV — Guide-pierre : 318 aunes depuis N° XIV, maçonnée sur un haut rocher ; une dalle plate s’effilant vers le haut, ½ aune de haut, ¾ de large au milieu.

N° XVI — Guide-pierre : 544 aunes depuis la précédente, également sur un rocher, entourée d’un cairn ; pierre triandrique à pointe saillante, 1 aune 2 pouces de haut, 7 pouces de large et 4 pouces d’épaisseur au milieu.— Puis dans la même ligne droite jusqu’à [N° XVII].

XVII — Halfsnaneskälet (Borne en demi-lune)

Halfsnaneskälet (Borne en Demi-Lune), maçonnée près d’un rocher, raison pour laquelle le cairn a pris la forme d’un demi-croissant de lune ; 2½ aunes de diamètre, ½ aune de haut ; la pierre indicatrice est triandrique et rugueuse avec des arêtes vives et plate vers le haut ; indique la ligne vers N° XVI ; munie de 2 guide-pierres, l’un vers N° XVII et l’autre vers N° XVIII.—11 aunes depuis la borne.— La dernière ligne de séparation avec la Commune du District fut finalement tracée depuis cet endroit sur 545 aunes jusqu’à [N° XVIII].

N° XVIII — Algutsboda Ängeskäl (Borne des Prairies d’Algutsboda)

Algutsboda Ängeskäl (Borne des Prairies d’Algutsboda), érigée à un angle de clôture à l’ouest de la Prairie d’Algutsboda ; cairn de 2½ aunes de diamètre, ¾ aune de haut ; pierre triandrique, plate côté est et rugueuse côté ouest, 1½ aune de haut, ¾ aune de large au milieu et plate vers le haut ; indique la ligne vers N° XVII.

La suite dans un prochain épisode…


Norrköping, l’été des cendres (2/2)

Le sac de la ville par les Russes — juillet 1719

IV. Le jeudi 30 juillet

À neuf heures du matin, le guetteur de la tour sonna frénétiquement les cloches en criant : « Les galères sont en nombre à Grymö udde ! » L’armada d’Apraksin, rassemblée après ses ravages, avançait lentement sur la rivière Motala. Toute résistance était désormais vaine. Les troupes russes débarquèrent au nord du fleuve. Saltängen s’embrasa en quelques minutes. On décrivit les soldats ennemis essaimant dans chaque rue, « le fusil dans une main et la torche dans l’autre ». Les paysans qui avaient tenté de tenir à Himmelstalund — site ancestral de gravures rupestres — furent rapidement repoussés ; ils traversèrent la Motala en retraite et brûlèrent le pont derrière eux.

Les galères russes débarquent à Braviken

L’église Saint-Olai fut pillée de tout ce qui avait de la valeur. Les galères transportaient des troupes cosaques avec leurs chevaux, logés dans des espaces spécialement construits sous les ponts. Dans la ville, les incendies se multipliaient. L’entrepôt royal du port, rempli de grain, avait déjà été mis à feu par les habitants eux-mêmes pour le soustraire à l’ennemi. Les dragons de Holmen brûlèrent ensuite le moulin. Les Russes découvrirent malgré tout le précieux stock de laiton et de cuivre que des marchands avaient coulé au fond de la Motala pour le dissimuler. Ils le remontèrent et le chargèrent sur leurs galères. À la fonderie de canons de Nävekvarns styckebruk, dans la région, ils s’emparèrent de trois cents pièces d’artillerie.

Au milieu de ruines encore fumantes, le brasseur Forsman tenait sa taverne. Elle devint, entre deux vagues de pillage, un lieu de repos et de divertissement pour les occupants. Forsman fut contraint de danser devant ses hôtes non invités, tout en servant bière et eau-de-vie, en répétant son slogan : « alltid god vän » — toujours bon ami. Cette scène laissa une trace durable dans la mémoire de la ville. Le quartier de Kungsgatan, au sud de Bergsbron, reçut après les événements le nom de God vän. Ce nom subsiste aujourd’hui encore dans le restaurant qui y est établi.

V. Cinq jours de dévastation

Les envahisseurs occupèrent la ville pendant cinq jours. Tous les manoirs et châteaux de la région furent incendiés. Des patrouilles cosaques rayonnèrent dans les campagnes pour achever la destruction des villages et des fermes isolées. À leur départ, ils laissèrent derrière eux, outre une ville carbonisée, deux potences dressées sur la place allemande (1). L’épuisement de certaines populations produisit des actes que les autorités suédoises réprimèrent sans pitié. Des paysans de la péninsule de Vikbolandet, réunis en assemblée, décidèrent de se soumettre au tsar pour épargner leurs fermes. Ils rédigèrent une lettre d’allégeance et s’avancèrent vers les galères avec un drapeau blanc — au moment précis où la flotte levait l’ancre. Des dragons suédois les encerclèrent. Quatre furent abattus sur place. Un certain Sven Tomta fut condamné au supplice de la roue sur le Syltenberget (2), et tous ses biens confisqués. Les autres subirent l’estrapade — courir entre deux rangées de trois cents soldats qui frappent. Les plus âgés, de plus de cinquante ans, s’en tirèrent avec deux semaines de pain et d’eau.

Pour la population de Norrköping, 1719 signifia non seulement un désastre économique, mais des souffrances personnelles extrêmes. Chassés sans toit ni ressources, beaucoup durent mendier pour survivre. La ville n’était plus qu’un amas de cendres nauséabondes. Pourtant, ses habitants n’étaient pas brisés.

VI. Jacob Ekbom et la renaissance (1719—1740)

L’esprit de résistance prit d’abord la forme d’un homme : Jacob Ekbom, le maire de justice. Plus haute autorité de la ville, il fut peut-être aussi l’un des premiers à revenir. On l’imagine assis sur un mur noirci de suie, au milieu de l’immense tas de cendres qu’avait été Norrköping.

Jacob Ekbom. Bibliothèque de la ville. Stadsbiblioteket, Norrköpignsrummet.

C’était août 1719, dix jours à peine après l’incendie. Les membres du conseil municipal étaient dispersés dans tout le pays. Ekbom s’installa dans l’une des trois maisons encore debout. La nuit, il veillait pour empêcher les pillards de fouiller les décombres. Il écrivit au gouverneur et à la Reine Ulrika Eleonora et décrivit la situation sans détour : « Aux alentours de cette ville, à quatre milles à la ronde, gisent et vivent pour la plupart tous les habitants, dans un état de dénuement. »

Il travailla à tout reconstruire sans relâche. Pour faire sentir aux habitants qu’une vie normale reprendrait, il voulut maintenir le marché de la Saint-Matthieu, le 25 septembre, comme chaque année. Il demanda un géomètre pour dresser un plan de la ville, des ponts réparés, des églises rouvertes, une mairie, une école. Il réclama six mille dalers en bonne monnaie. «Sinon, je crains que tout ne s’arrête cette année. »

Il se rendit au Riksdag à Stockholm en octobre, en revint découragé après sept semaines de démarches vaines : « Quand on parle d’argent ici, on hausse les épaules et l’on ne répond pas. Je ne vois pas comment Norrköping pourra jamais redevenir Norrköping. » Il revint obstinément au Riksdag de 1720. Cette fois, il obtint ce qu’il voulait : dix ans de franchise fiscale totale pour les habitants, le droit de prendre librement du bois de construction dans les forêts de la Couronne, des briques provenant des ruines de Johannisborg, de Bråborg et de Skenäs, ainsi que des primes pour tout constructeur de maisons en pierre.

Un an après la catastrophe, la ville était de nouveau en mouvement. Les gens s’étaient d’abord abrités dans des caves surmontées de toits de fortune, puis ils avaient commencé à bâtir. Les ponts furent réparés, le port nettoyé, les bâtiments publics planifiés. Le commerce et l’artisanat repartirent les premiers ; les grandes industries suivirent plus lentement.

Le nouveau pont de Sältangen, dessin de 1790. Archives municipales de Norrköping.

À la fin des années 1720, Norrköping était reconstruite pour l’essentiel. Parmi ceux qui contribuèrent à sa renaissance intellectuelle et industrielle, le pasteur Reinerus Broocman mérite d’être cité. Luthérien de Livonie, il avait déjà vu sa première église brûlée par les Russes avant de fuir vers la Suède. Il lança une collecte parmi ses fidèles et, en quatre ans, son église de Norrköping se dressa de nouveau. Il fonda aussi une imprimerie qui, dès 1723, atteignit une position de premier rang en Suède — Bibles, livres de dévotion, mais aussi littérature éducative et historique, distribuée par des agences dans tout le pays.

Son fils, Carl Fredrik, parcourut l’Östergötland pour compiler la première description véritablement détaillée de la province. Himmelstalund, que les paysans avaient défendu les fourches à la main quelques années plus tôt, devint un centre culturel et une auberge tenue par le prévôt lui-même.

Les décennies suivantes virent naître de nouvelles industries : le tabac, dont Adam Reinhold Broocman — fils du pasteur ennemi du tabac — fut le premier fabricant à Norrköping avec Heinrich Kuhlman (1693-1765) le père de Johan et Henrik; puis, au début des années 1740, trois manufactures de sucre, dont la plus grande, Gripen, dont les bâtiments de la Gamla Rådstugugatan et du quai de Saltängen subsistent encore aujourd’hui.

Épilogue

Les Rysshärjningarna de 1719 laissèrent la côte est de la Suède dans un état de désolation sans précédent : sept villes détruites, dix grandes fonderies rasées, vingt mille personnes sans abri. Stockholm seule fut épargnée, la flotte russe ayant été repoussée au Baggensstäket le 13 août. La paix de Nystad, signée en 1721, mit fin à vingt et un ans de guerre. La Suède céda à la Russie l’Estonie, la Livonie, la Carélie et l’Ingrie, confirmant la domination de Pierre le Grand sur la Baltique.

Norrköping, elle, était déjà en train de renaître. C’est à cette période qu’Heinrich Kuhlman et son frère Joachim Adolf arrivèrent pour devenir « Borgare ». Ils venaient de Poméranie.

(1) la place où est érigée l’Eglise Allemande Hedvig.

(2) Syltenberget est une colline située dans le district de Sylten à Norrköping.

Sources

  • Arne Malmberg, Stad i nöd och lust — Norrköping 600 år (ouvrage de référence principal)
  • Norrkopingprojekt (Projet Turist Norrköping / Lisbeth Dahm) : https://norrkopingprojekt.wordpress.com/historia/krigsar/dagar-i-juli-1719/
  • Magnus Ullman, Rysshärjningarna på Ostkusten sommaren 1719, Stockholm, 2006
  • Lars Ericson Wolke, Sjöslag och rysshärjningar, Norstedt, 2012
  • Sundelius (témoignage contemporain, XVIIIe siècle)
  • Franciszek Kostrzewski, Pożar na wsi (« Le village brûle »), 1862 — Wikimedia Commons, domaine public

A la recherche de Rödmossen (2/4)

une ferme forestière au cœur du Kolmården
Dessin, d’après Pehr Hörberg, du docteur Bergsten qui racheta la propriété aux Kuhlman en 1878.

Au cœur des hauteurs boisées du Kolmården, à la frontière naturelle entre l’Östergötland et la Södermanland, se dissimule une ferme que l’histoire a longtemps gardée dans l’ombre : Rödmossen. Nichée dans la paroisse de Kvillinge, au sein du district de Bråbo, cette propriété forestière est le fruit d’une colonisation patiente et déterminée, celle des hommes qui, siècle après siècle, ont taillé leur place dans un paysage de forêts denses, de lacs et de tourbières. Son histoire, reconstituée à partir de deux sources précieuses révèle bien plus qu’un simple établissement rural. Rödmossen est un condensé de mémoire collective : des bornes frontières oubliées, une source aux vertus légendaires, des charbonnières enfouies sous la mousse, et des vestiges de l’Âge du Bronze que la forêt n’a jamais tout à fait effacés.

Rödmossen n’est pas une ferme issue d’un village préexistant. Elle ne constitue pas davantage une dépendance de la ferme voisine d’Algutsboda, bien qu’elle en soit géographiquement proche. Elle est ce que les sources suédoises appellent une avsöndring — un lotissement prélevé directement sur les terres communes du district, la Bråbo häradsallmänning. C’est, en d’autres termes, le résultat d’un défrichement volontaire sur le commun de Kolmården, tel que le précise explicitement l’acte cadastral de 1791 : la ferme y est qualifiée d’uppodlingsmark på allmänningen Kolmården, c’est-à-dire une terre mise en culture sur le territoire de Kolmården. Les fermes de ce secteur — Algutsboda, Böksjö, Böksjötorp, puis Rödmossen — se sont succédées comme autant de traces d’une chaîne d’occupation humaine progressant depuis les terres basses et fertiles vers les hauteurs sauvages et isolées.

Premières traces cartographiques

La première mention documentée de Rödmossen remonte à 1673. Elle apparaît sur une carte à petite échelle du nord-est de l’Östergötland, dessinée par le cartographe Johan de Rogier (LSA D13). Cette carte, qui figure également la Vieille Route de Stockholm (Gamla Stockholmsvägen) et le pont de Getå (Getåbro), révèle un paysage déjà partiellement humanisé, avec une occupation relativement dense entre l’ancienne église de Krokek et le lac Svinsjön. En 1708, Rödmossen réapparaît sur une carte de la réserve commune de Bråbo (LSA D20). Puis, en 1791, la ferme fait l’objet d’un levé cadastral détaillé, avec mesure précise de ses terres et description de ses limites foncières (LSA D57-71:1). Ce document constitue la source principale pour comprendre la structure de la propriété à la fin du XVIIIe siècle. Il précise notamment l’emplacement et la nature de l’ensemble des bornes de délimitation qui entouraient la ferme — des repères dont certains, multi centenaires, jalonnent encore des limites entre propriétés voisines. L’une de ces bornes de délimitation, devenu obsolète à la suite d’ajustements ultérieurs des frontières, est aujourd’hui classé comme vestige culturel. En son centre se dresse encore une pierre pointeuse (visarsten), qui indique en silence la direction d’une limite foncière depuis longtemps disparue.

Plan de Rödmossen, Livre d’Or de Johan et Margaretha. Archives municipales de Norrköping.
Jacobs källa : la source et sa légende

À quelques pas de la ferme, le long de l’ancienne route reliant Rödmossen à Eriksberg — une voie que l’on retrouve sur les cartes historiques et dont le tracé semble inchangé depuis des siècles —, se trouve l’un des éléments patrimoniaux les plus émouvants du secteur : Jacobs källa, la source de Jacob. Il s’agit d’une petite fontaine ronde, d’environ cinquante centimètres de diamètre et soixante-dix centimètres de profondeur, entièrement murée à la main avec des pierres plates soigneusement ajustées. Elle est signalée dès la carte cadastrale de 1791 sous le nom de Jacobs källa. En raison de son ancienneté et de son importance patrimoniale, elle a été classée comme monument archéologique (fornlämning, UV 2) dans le cadre du projet ferroviaire Ostlänken, et bénéficie d’une protection prioritaire.

Mais ce qui rend cette source véritablement singulière, c’est la tradition orale qui l’entoure. Une croyance populaire dit ceci : si la source venait à se tarir, il en irait mal pour le peuple de Rödmossen. Cette formule rappelle combien, dans les régions forestières isolées, l’eau — ressource vitale — pouvait cristalliser l’imaginaire collectif et donner naissance à des légendes protectrices. Eriksberg, la ferme voisine vers laquelle mène cette même route, s’appelait autrefois Långeblåmosse, un nom qui évoque lui aussi le monde des tourbières et des marécages si caractéristique de ces hauteurs de Kolmården. Je compris enfin le sens de ce texte inscrit par l’Ingénieur municipal de Norrköping, Jacob Nystrand, le 4 octobre 1794. Celui-là même qui réalisa la carte de 1791…

Livre d’Or de Rödmossen. Poème de Jacob Nÿstrand le 4 octobre 1794. Ingénieur municipal de Norrköping. Né à Hjorteds klockaregård, Hjorted le 6 octobre 1758. Jakob Nystrand a épousé Maria Sofia Älf, fille de Samuel Älf. Il est décédé le 1838 à Norrköping.
« Tant que le champ produit de l'herbe et la forêt des arbres et du bois, 
les larmes de la fontaine de Jacob coulent,
Le propriétaire de Rödmossen a conquis un souvenir impérissable pour sa Persévérance et sa diligence, un ami, des signes d'amitié ».
Vestiges archéologiques : mémoire enfouie d’un territoire vivant

Les terres de Rödmossen et ses alentours immédiats ont livré plusieurs vestiges archéologiques qui témoignent d’une présence humaine bien antérieure à la fondation de la ferme. On y trouve d’abord un ancien cairn de pierres, entièrement recouvert de lichen, dont l’aspect solennel et vieilli suggère une grande ancienneté. Sa fonction exacte demeure inconnue : les archéologues ont écarté l’hypothèse d’une borne frontière. Lors des prospections menées dans le cadre de l’Ostlänken, des traces et un bois de cerf élaphe (kronhjort) ont été découverts à proximité, ajoutant une note de vie sauvage à ce témoignage du passé. Plus loin, trois installations de charbonnage ont été mises au jour. Ces charbonnières circulaires révèlent l’importance de l’économie forestière dans cette région. L’une d’elles, localisée au sud-ouest du lac Gullvagnen, est particulièrement remarquable : elle est accompagnée des fondations de trois cabanes de charbonniers (kolarkojor), ces petits abris rudimentaires dans lesquels les travailleurs se réchauffaient, cuisinaient et surveillaient leurs meules jour et nuit. L’âge de ces installations demeure indéterminé, mais elles s’inscrivent dans une longue tradition d’exploitation forestière qui a marqué profondément le paysage de Kolmården. Enfin, une skärvstenshög — un monticule de pierres brisées — a été découverte dans un secteur en hauteur, à l’écart de tout habitat connu. Ces structures sont typiques de l’Âge du Bronze, mais elles peuvent également dater du début de l’Âge du Fer. Lorsqu’elles sont isolées, loin des zones d’habitation, elles témoignent généralement d’activités spécialisées impliquant la chauffe intentionnelle de pierres dans le feu — peut-être liées à la métallurgie, au traitement d’aliments, ou à des pratiques rituelles.

la suite dans un prochain numéro…


Les communes rurales du massif d’Alger

Lorsque Josef Kuhlman arrive à Alger au début de l’année 1841, il va découvrir la ville mais également toutes ces petites communes rurales qui se situaient sur les hauteurs d’Alger. C’est d’ailleurs sur ces hauteurs que les consuls de l’époque avaient leurs propriétés de campagne. De nos jours, tout ce territoire champêtre est à présent intégré dans la grand métropole d’Alger. Pour s’imprégner de ces lieux au début des années 1840, rien de tel que la retranscription intégrale d’un long article du Moniteur Algérien en date du 16 mai 1835.

Birkadem 28 mai 1856. Dessin que j’attribue à Kenney Bowen-Shultze (épouse du Consul de Suède). On distingue en arrière plan « le consulat de Suède » de la gravure de Genet. Collection personnelle de l’auteur.

Le massif comprend, comme l’on sait, toute cette masse de collines qui se groupent autour d’Alger entre la mer et la plaine de la Mitidja. Ce territoire a été divisé en quinze communes y compris la ville d’Alger ; son étendue peut être évaluée à 24 lieues carrées ou environ 53 000 hectares de superficie, ce qui donne une moyenne de 3 533 hectares par commune.

Alger. — Le territoire d’Alger comprend peu de cultures sauf quelques marais cultivés par les Maures, en plantes potagères. Sa superficie est d’environ 3 900 hectares.

Birmadréïs. — Les terres de cette commune sont d’une excellente qualité ; la couche végétale y a une épaisseur convenable pour s’approprier à toutes les cultures. Il y a peu de broussailles et l’on y voit un grand nombre de maisons de campagne qui, la plupart, ont passé entre les mains des Européens. La surface de cette commune, qui est la plus petite de toutes, n’excède pas 968 hectares : 260 sont cultivés en blé, orge, plantes potagères, et 54 en vignes. Depuis deux ans l’on y a planté plus de 1 400 pieds d’arbres forestiers et fruitiers parmi lesquels 800 oliviers.

Bir-Ettouta. — Il n’y a point encore d’Européens établis dans cette commune dont la superficie peut être évaluée à 4 600 hectares. Il y a peu de terres propres à la culture, celles des indigènes n’excèdent pas 54 hectares cultivés en céréales, légumes et un peu de vignes.

Bir-Kadem. — La terre y est généralement riche et féconde et les eaux abondantes ; le sol heureusement accidenté offre une grande variété de sites et de belles expositions où sont répandues de nombreuses maisons de campagne entourées de jardins plantés d’orangers, de citronniers, de grenadiers. Le territoire doit avoir 4 000 hectares d’étendue, dont 790 sont cultivés en très grande partie par des colons européens, principalement en blé, orge, légumes, et 20 hectares en vignes. Les nouvelles plantations s’élèvent à 2 300 pieds d’arbres en y comprenant 1 000 rejetons d’olivier préparés pour la greffe.

Boudjaréah. — Le territoire de cette commune a environ 4 300 hectares de superficie. Toute la partie occidentale est inculte et couverte de rochers et de broussailles, mais la partie orientale a de très bonnes terres et elle renferme un grand nombre de belles propriétés parmi lesquelles on remarque celle de M. Roche et le consulat de Suède. Ce canton du massif est celui où, grâce au zèle persévérant de M. Roche, la culture de l’olivier a fait le plus de progrès, le nombre de ceux qui ont été plantés ou greffés s’élève à plus de 7 000, c’est-à-dire à près de la moitié des plantations de cette nature dans tout le reste du massif. 134 hectares sont cultivés en céréales, prairies et vignes, et 450 pieds d’arbres fruitiers ou forestiers ont été plantés depuis 18 mois ou 2 ans.

Deschioued. — Cette commune n’est encore habitée que par la tribu de ce nom, dont les cultures, en céréales, n’excèdent point 163 hectares sur une surface de 4 000.

Dely-Ibrahim. — Le village de Dely-Ibrahim habité par environ 400 colons, la plupart Allemands, sera probablement le chef-lieu de cette commune qui renferme dans son territoire le camp de Staouéli, celui des Zouaves et les douars des tribus de Charga et de Beni-Messous. La partie qui est située vers la mer, c’est-à-dire toute la plaine de Staoueli jusques à Sidi-Ferruch, n’a que très peu de terres cultivées, mais elle est couverte d’oliviers, d’orangers, d’arbouziers, de lentisques et de citronniers, tous à l’état sauvage, mais qui, sous des mains industrieuses, pourraient donner de riches produits ; le reste du territoire est un des cantons où l’agriculture et la population ont fait le plus de progrès, et c’est l’un de ceux qui est le plus susceptible d’atteindre rapidement un haut degré de prospérité. Parmi les nombreuses propriétés rurales qu’il renferme, on remarque celle de M. Fougeroux et le domaine de Sidi Sadi appartenant à la société africaine de colonisation, et sur laquelle l’on a commencé la culture en grand du cotonnier ; 30 arpens de terre y ont été consacrés dès cette année et il est probable que l’année prochaine cette étendue sera au moins quadruplée. Le territoire de la commune de Dely-Ibrahim est le plus vaste du massif, sa surface peut être évaluée à 8 800 hectares, dont 733 sont cultivés en céréales et surtout en vignes dont l’étendue est estimée à 223 hectares ; les plantations forestières et fructifères sont également très remarquables ; elles ne s’élèvent pas à moins de 1 000 arbres fruitiers, 2 000 arbres forestiers, 4 500 oliviers greffés ou préparés pour la greffe et plus de 3 000 mûriers.

Douéra. — Située aux limites du massif et sur les dernières rampes des collines qui descendent vers la Mitidja, cette commune n’est encore qu’une vaste solitude habitée par quelques pauvres tribus arabes dont les cultures comprennent 263 hectares de terres consacrées aux céréales et à des légumes. Les Européens ont fait quelques défrichemens et préparé quelques prairies artificielles aux environs du camp de Douéra. Le territoire de cette commune a une superficie d’environ 4 400 hectares.

Elbiar. — Cette commune est limitrophe d’Alger ; elle touche à la Casbah ; le sol rafraîchi par des eaux abondantes y est partout d’une grande fécondité et l’on y fait avec succès la grande et la petite culture ; l’on y voit un grand nombre de beaux domaines parmi lesquels on remarque ceux de MM. Couput, de Guiroye, Choppin, et les maisons de campagne des consuls d’Espagne, de Suède et de Hollande. Le fort l’Empereur, et la caserne des Tangarins appartiennent au territoire de cette commune dont l’étendue est de près de 3 300 hectares. Les terres cultivées en céréales, prairies, légumes dépassent 300 hectares, indépendamment de 54 hectares de vignes. Plus de 3 000 arbres fruitiers ont été plantés depuis 2 ans et 1 800 rejetons d’oliviers préparés pour la greffe. M. Choppin a consacré cette année, sur sa propriété, 20 arpens de terre à la culture du coton.

Hussein-Dey. — La totalité du territoire de cette commune, qui comprend environ 2 000 hectares, est complètement cultivée, les trois quarts par les indigènes et le surplus par des colons, en céréales, prairies, plantes potagères et un peu de vignes. Le sol est riche, profond et la végétation est partout remarquable par sa vigueur extraordinaire. Près de 3 000 oliviers ont été plantés ou greffés depuis deux ans, ainsi que 700 arbres fruitiers.

Kadouss. — Il y a fort peu d’Européens établis dans cette commune dont la surface est de près de 3 900 hectares. Les cultures appartenant presque en totalité aux indigènes n’excèdent pas 128 hectares. La nature du sol est cependant favorable aux travaux agricoles. Il y a été planté ou greffé 1 000 pieds d’oliviers.

Kouba. — C’est une des contrées les plus favorisées du massif ; les terres y sont fertiles, les eaux abondantes et les cultures considérables. L’on y voit de très belles propriétés parmi lesquelles celles de MM. Duchassaing, Dumouchel, Gaudoit, Bounevialle et baron Viallard sont les plus remarquables. La partie située à l’est de l’Aratch est habitée par des Arabes. La superficie de cette commune est de 3 300 hectares, dont 450 sont cultivés en céréales, prairies artificielles et naturelles, plantes potagères et un peu de vignes. La culture du mûrier y a pris les plus grands développemens, les plantations y dépassent 4 000 pieds et celles des oliviers est en nombre presque égal. L’on a également planté plus de 1 500 pieds d’arbres. C’est dans cette commune que M. Wattels et Smits ont fait récemment leurs premiers essais pour la culture de l’indigo.

Massafran. — Cette commune n’a pas de colons européens. Son étendue est de 3 400 hectares, dont 200 sont cultivés par les Arabes.

Mustapha-Pacha. — Son territoire se compose du beau village de ce nom et de la partie de la riche plaine de la Hamma qui s’étend le long de la rade d’Alger, jusqu’à la batterie près de Hussein-Dey. Le sol y est éminemment fertile et propre aux cultures les plus riches et les plus variées. Les côteaux de Mustapha couverts d’une multitude de belles maisons de plaisance, parmi lesquelles on distingue le consulat de Danemarck, offrent un coup-d’œil magnifique. La surface de cette commune est de 1 260 hectares, et les exploitations de 815, dont 100 en vignes. Les plantations sont considérables.

Pescade (la Pointe-). — Il y a peu de cultures au-delà de la Pointe-Pescade ; toute cette partie de la commune est livrée à la stérilité : l’autre partie a de belles propriétés, et entre autres les consulats de Belgique et d’Angleterre, et le domaine de M. De Fallois. La commune est l’une des moins étendues : sa superficie n’est que d’environ 1 665 hectares, dont 500 sont cultivés presque en totalité par les Européens. Le fort des Anglais et celui de la Pointe-Pescade font partie du territoire de la commune.

Relevé des cultures

CultureHectares
Céréales, blé, orge, pommes de terre3 421
Légumes et plantes potagères425
Prairies naturelles et artificielles2 143
Vignes406
Coton75
Indigo30
Total6 500

Plantations

EspèceNombre
Oliviers plantés25 000
Oliviers nétoyés et préparés pour la greffe18 000
Mûriers8 000
Arbres forestiers6 350
Arbres fruitiers6 000

Source : Le Moniteur Algérien, 16 mai 1835

L’armateur Selander

Peter Selander, photographie datée de 1873. Collection personnelle de l’auteur.

Voici un autre personnage dont on retrouve la photographie dans l’album de famille des Kuhlman. Peter Selander est une figure de la grande bourgeoisie marchande et financière de Stockholm dans le troisième quart du XIXe siècle. Négociant en gros, armateur, consul et directeur de banque, il appartient à cette génération de notables suédois qui firent de la capitale du royaume l’une des places commerciales les plus dynamiques de la mer Baltique, à l’heure où la Suède entrait dans la modernité industrielle et financière. Sa vie et ses activités s’inscrivent dans un contexte de grande prospérité pour le commerce maritime suédois — une prospérité qui allait être brusquement interrompue par la crise financière européenne de 1873, l’année même de son décès.

La famille Selander tire son nom du village de Sel, situé dans la paroisse de Ytterlännäs, dans la province d’Ångermanland, au nord de la Suède (aujourd’hui dans le comté de Västernorrland). Le patronyme fut adopté à partir de ce toponyme par le fondateur de la lignée bourgeoise, un certain Daniel Selander, conformément à la pratique très répandue en Suède aux XVIIIe et XIXe siècles, qui voulait que les familles en ascension sociale se dotent d’un nom latinisé ou inspiré de leur lieu d’origine. La famille Selander, dite « från Sel » (c’est-à-dire « de Sel »), est répertoriée dans le Svenska Släktkalendern (dictionnaire généalogique suédois), publication de référence qui recense les grandes familles bourgeoises du royaume. Elle y figure notamment dans les éditions de 1917 (page 656) et de 1920-21 (page 430).

La province d’Ångermanland est une région côtière et forestière du nord de la Suède, baignée par la mer Baltique et sillonnée de puissants fleuves côtiers. Elle fut historiquement l’une des grandes régions d’exploitation forestière et de commerce du bois, une ressource qui alimentait les chantiers navals et les marchés européens. Les habitants de cette province étaient naturellement attirés par le commerce maritime, la navigation baltique et les métiers liés à l’armement des navires. Ce contexte géographique et culturel explique la vocation commerciale et maritime qui caractérisera les Selander dans les générations suivantes, une fois installés à Stockholm. Comme beaucoup de familles des provinces nordiques suédoises, les Selander accomplirent leur ascension sociale en migrant vers Stockholm, capitale politique, financière et commerciale du royaume de Suède. Ce mouvement s’inscrit dans la grande dynamique d’urbanisation et de bourgeoisification de la Suède au XIXe siècle, portée par l’essor du commerce maritime balte, l’industrie forestière et la banque.

Verso de la CDV de Peter Selander datée de 1873. Collection personnelle de l’auteur.

Les données compilées dans le Svenska Släktkalendern permettent d’établir le profil suivant : Né vers 1820, en Suède (lieu précis non confirmé à ce stade) et décèdé en 1873, à Stockholm. En 1852, Selander se marie avec avec Amanda Constanz Desideria Meyer, née en 1827 et décédée en 1874, soit un an après son époux. Ils ont plusieurs enfants, dont le fils aîné Ernst Fredrik Selander, qui sera mentionné dans les sources généalogiques de la génération suivante. La mort rapprochée de Peter Selander (1873) et de son épouse Amanda (1874) est un détail biographique saisissant qui laisse supposer une fragilité de santé ou, pour l’un au moins, les effets de la crise financière et des tensions de l’époque.

La photographie a donc été prise l’année de son décès.

Les fonctions et titres de Peter Selander

Peter Selander cumulait à Stockholm plusieurs fonctions et titres qui témoignent d’une position sociale et économique très élevée. Ce cumul est lui-même révélateur d’une figure de notable appartenant à l’élite économique de la capitale suédoise.

Grosshandlare — Le négociant en gros.

Le titre de Grosshandlare (négociant en gros) était, en Suède au XIXe siècle, le titre commercial le plus prestigieux de la bourgeoisie marchande. Il désignait un négociant autorisé à pratiquer le commerce en gros et le commerce international — à la différence du simple détaillant ou de l’artisan commerçant. L’obtention de ce titre exigeait une capitalisation significative, attestée auprès des autorités commerciales, une réputation établie dans les milieux d’affaires et enfin la maîtrise des réglementations du commerce international. En tant que grosshandlare, Peter Selander traitait probablement des volumes importants de marchandises à l’échelle internationale : bois de construction, fer, goudron, céréales, produits coloniaux (café, sucre, épices, coton). Ces marchandises constituaient le cœur des échanges commerciaux entre la Suède et ses partenaires européens et méditerranéens au XIXe siècle.

Skeppsredare — L’armateur

La fonction de Skeppsredare (armateur) désignait le propriétaire ou copropriétaire de navires marchands. En Suède et en Norvège, il était courant à cette époque que les armateurs soient également des négociants : ils finançaient la construction ou l’achat de navires, organisaient leurs cargaisons et leurs rotations entre les ports, et tiraient leur revenu à la fois des frets et des ventes de marchandises. L’armement des navires à Stockholm dans les années 1860-1870 concernait principalement des voiliers en bois (barques, brigantins, trois-mâts) pour le commerce au long cours (routes commerciales vers la mer du Nord, la Manche, l’Atlantique et de plus en plus la Méditerranée), avec des cargaisons de bois, fer et produits manufacturés à l’aller, et de marchandises méditerranéennes ou coloniales au retour.

La Suède et la Norvège, unies sous la même couronne jusqu’en 1905, partageaient de nombreux intérêts maritimes. Un armateur stockholmois pouvait parfaitement co-posséder des navires immatriculés à Oslo (alors Christiania), Bergen ou d’autres ports norvégiens, sans que cela fût inhabituel.

Konsul — Le consul

Le titre de Konsul (consul) est celui qui confère à Peter Selander une dimension internationale particulièrement intéressante. En Suède au XIXe siècle, ce titre pouvait recouvrir deux réalités distinctes :
a) Consul honoraire d’une puissance étrangère à Stockholm De nombreux pays étrangers désignaient des négociants locaux, souvent des grosshandlare bien établis, pour représenter leurs intérêts commerciaux dans les ports étrangers. Ces consuls honoraires facilitaient les échanges entre leurs pays d’accréditation et la Suède, délivraient des documents commerciaux et servaient d’intermédiaires officiels. Peter Selander aurait pu être consul honoraire d’un pays méditerranéen, d’un État allemand, ou de la France.
b) Consul suédois à l’étranger (fonction passée) Il est également possible que Selander ait exercé des fonctions consulaires pour le compte de la Suède dans un port étranger à un moment de sa carrière, avant de rentrer définitivement à Stockholm.
Dans les deux cas, ce titre consulaire confirme que Peter Selander était une personnalité reconnue sur la scène du commerce international, jouissant de la confiance des autorités étrangères ou de la Couronne suédoise.

Bankdirektör — Le directeur de banque

La quatrième dimension de la carrière de Peter Selander est celle de directeur de banque (Bankdirektör). Cette fonction complète le portrait d’un homme aux intérêts économiques très diversifiés, à la fois acteur du commerce réel (marchandises, navires) et du commerce de l’argent (crédit, change, financement). La seconde moitié du XIXe siècle vit en Suède une prolifération de banques privées créées par les grandes familles marchandes pour financer leurs propres activités et celles de leurs réseaux. La Stockholms Enskilda Bank (fondée en 1856 par André Oscar Wallenberg) et d’autres établissements contemporains illustrent ce mouvement de création bancaire porté par la bourgeoisie marchande. En tant que directeur de banque, Peter Selander avait accès à des ressources financières considérables et jouait un rôle central dans le financement des opérations commerciales et maritimes de son réseau.