L’armateur Selander

Peter Selander, photographie datée de 1873. Collection personnelle de l’auteur.

Voici un autre personnage dont on retrouve la photographie dans l’album de famille des Kuhlman. Peter Selander est une figure de la grande bourgeoisie marchande et financière de Stockholm dans le troisième quart du XIXe siècle. Négociant en gros, armateur, consul et directeur de banque, il appartient à cette génération de notables suédois qui firent de la capitale du royaume l’une des places commerciales les plus dynamiques de la mer Baltique, à l’heure où la Suède entrait dans la modernité industrielle et financière. Sa vie et ses activités s’inscrivent dans un contexte de grande prospérité pour le commerce maritime suédois — une prospérité qui allait être brusquement interrompue par la crise financière européenne de 1873, l’année même de son décès.

La famille Selander tire son nom du village de Sel, situé dans la paroisse de Ytterlännäs, dans la province d’Ångermanland, au nord de la Suède (aujourd’hui dans le comté de Västernorrland). Le patronyme fut adopté à partir de ce toponyme par le fondateur de la lignée bourgeoise, un certain Daniel Selander, conformément à la pratique très répandue en Suède aux XVIIIe et XIXe siècles, qui voulait que les familles en ascension sociale se dotent d’un nom latinisé ou inspiré de leur lieu d’origine. La famille Selander, dite « från Sel » (c’est-à-dire « de Sel »), est répertoriée dans le Svenska Släktkalendern (dictionnaire généalogique suédois), publication de référence qui recense les grandes familles bourgeoises du royaume. Elle y figure notamment dans les éditions de 1917 (page 656) et de 1920-21 (page 430).

La province d’Ångermanland est une région côtière et forestière du nord de la Suède, baignée par la mer Baltique et sillonnée de puissants fleuves côtiers. Elle fut historiquement l’une des grandes régions d’exploitation forestière et de commerce du bois, une ressource qui alimentait les chantiers navals et les marchés européens. Les habitants de cette province étaient naturellement attirés par le commerce maritime, la navigation baltique et les métiers liés à l’armement des navires. Ce contexte géographique et culturel explique la vocation commerciale et maritime qui caractérisera les Selander dans les générations suivantes, une fois installés à Stockholm. Comme beaucoup de familles des provinces nordiques suédoises, les Selander accomplirent leur ascension sociale en migrant vers Stockholm, capitale politique, financière et commerciale du royaume de Suède. Ce mouvement s’inscrit dans la grande dynamique d’urbanisation et de bourgeoisification de la Suède au XIXe siècle, portée par l’essor du commerce maritime balte, l’industrie forestière et la banque.

Verso de la CDV de Peter Selander datée de 1873. Collection personnelle de l’auteur.

Les données compilées dans le Svenska Släktkalendern permettent d’établir le profil suivant : Né vers 1820, en Suède (lieu précis non confirmé à ce stade) et décèdé en 1873, à Stockholm. En 1852, Selander se marie avec avec Amanda Constanz Desideria Meyer, née en 1827 et décédée en 1874, soit un an après son époux. Ils ont plusieurs enfants, dont le fils aîné Ernst Fredrik Selander, qui sera mentionné dans les sources généalogiques de la génération suivante. La mort rapprochée de Peter Selander (1873) et de son épouse Amanda (1874) est un détail biographique saisissant qui laisse supposer une fragilité de santé ou, pour l’un au moins, les effets de la crise financière et des tensions de l’époque.

La photographie a donc été prise l’année de son décès.

Les fonctions et titres de Peter Selander

Peter Selander cumulait à Stockholm plusieurs fonctions et titres qui témoignent d’une position sociale et économique très élevée. Ce cumul est lui-même révélateur d’une figure de notable appartenant à l’élite économique de la capitale suédoise.

Grosshandlare — Le négociant en gros.

Le titre de Grosshandlare (négociant en gros) était, en Suède au XIXe siècle, le titre commercial le plus prestigieux de la bourgeoisie marchande. Il désignait un négociant autorisé à pratiquer le commerce en gros et le commerce international — à la différence du simple détaillant ou de l’artisan commerçant. L’obtention de ce titre exigeait une capitalisation significative, attestée auprès des autorités commerciales, une réputation établie dans les milieux d’affaires et enfin la maîtrise des réglementations du commerce international. En tant que grosshandlare, Peter Selander traitait probablement des volumes importants de marchandises à l’échelle internationale : bois de construction, fer, goudron, céréales, produits coloniaux (café, sucre, épices, coton). Ces marchandises constituaient le cœur des échanges commerciaux entre la Suède et ses partenaires européens et méditerranéens au XIXe siècle.

Skeppsredare — L’armateur

La fonction de Skeppsredare (armateur) désignait le propriétaire ou copropriétaire de navires marchands. En Suède et en Norvège, il était courant à cette époque que les armateurs soient également des négociants : ils finançaient la construction ou l’achat de navires, organisaient leurs cargaisons et leurs rotations entre les ports, et tiraient leur revenu à la fois des frets et des ventes de marchandises. L’armement des navires à Stockholm dans les années 1860-1870 concernait principalement des voiliers en bois (barques, brigantins, trois-mâts) pour le commerce au long cours (routes commerciales vers la mer du Nord, la Manche, l’Atlantique et de plus en plus la Méditerranée), avec des cargaisons de bois, fer et produits manufacturés à l’aller, et de marchandises méditerranéennes ou coloniales au retour.

La Suède et la Norvège, unies sous la même couronne jusqu’en 1905, partageaient de nombreux intérêts maritimes. Un armateur stockholmois pouvait parfaitement co-posséder des navires immatriculés à Oslo (alors Christiania), Bergen ou d’autres ports norvégiens, sans que cela fût inhabituel.

Konsul — Le consul

Le titre de Konsul (consul) est celui qui confère à Peter Selander une dimension internationale particulièrement intéressante. En Suède au XIXe siècle, ce titre pouvait recouvrir deux réalités distinctes :
a) Consul honoraire d’une puissance étrangère à Stockholm De nombreux pays étrangers désignaient des négociants locaux, souvent des grosshandlare bien établis, pour représenter leurs intérêts commerciaux dans les ports étrangers. Ces consuls honoraires facilitaient les échanges entre leurs pays d’accréditation et la Suède, délivraient des documents commerciaux et servaient d’intermédiaires officiels. Peter Selander aurait pu être consul honoraire d’un pays méditerranéen, d’un État allemand, ou de la France.
b) Consul suédois à l’étranger (fonction passée) Il est également possible que Selander ait exercé des fonctions consulaires pour le compte de la Suède dans un port étranger à un moment de sa carrière, avant de rentrer définitivement à Stockholm.
Dans les deux cas, ce titre consulaire confirme que Peter Selander était une personnalité reconnue sur la scène du commerce international, jouissant de la confiance des autorités étrangères ou de la Couronne suédoise.

Bankdirektör — Le directeur de banque

La quatrième dimension de la carrière de Peter Selander est celle de directeur de banque (Bankdirektör). Cette fonction complète le portrait d’un homme aux intérêts économiques très diversifiés, à la fois acteur du commerce réel (marchandises, navires) et du commerce de l’argent (crédit, change, financement). La seconde moitié du XIXe siècle vit en Suède une prolifération de banques privées créées par les grandes familles marchandes pour financer leurs propres activités et celles de leurs réseaux. La Stockholms Enskilda Bank (fondée en 1856 par André Oscar Wallenberg) et d’autres établissements contemporains illustrent ce mouvement de création bancaire porté par la bourgeoisie marchande. En tant que directeur de banque, Peter Selander avait accès à des ressources financières considérables et jouait un rôle central dans le financement des opérations commerciales et maritimes de son réseau.

La Défense de Norrköping à l’époque moderne (XVIIe–XIXe siècles) – (2/5)

Les cantonnements militaires sous le règne de Charles XI¹ (1674–1679)

La charge des cantonnements militaires (inkvarteringsbördan) pesa particulièrement lourd sur la ville de Norrköping sous le règne du roi Charles XI (Karl XI), période marquée par les guerres du Nord. Dès 1674, les cavaliers (ryttare) du général Rehnskiöld² furent cantonnés dans la ville pendant cinq mois consécutifs. En 1676, une compagnie de soldats (soldatkompani) sous Mauritz Wellingk³ séjourna quatre mois, suivie de 140 dragons sous Wittenberg, du mois d’octobre 1676 au 18 mars 1677. La ville accueillit ensuite le major Tyncken pendant trois mois, puis six compagnies de cavaliers (kavallerikompani) représentant environ 500 hommes. Enfin, les officiers des dragons du comte Douglas⁴ furent hébergés du 8 novembre 1678 au 15 juin 1679, suivis des officiers du régiment du colonel Lindhjelm de novembre à fin décembre 1679. Le coût total, sans le fourrage (foder), fut estimé à environ 28 000 dalers en monnaie courante (daler silvermynt).

Les fortifications préexistantes : de Johannisborg aux redoutes de Skänäs et Säterholmen
La seule tour restante du château de Johannisborg à Norrköping. Photo Etienne LAUDE juillet 2022.

La chute de Johannisborg et le traumatisme de 1719

Norrköping avait longtemps compté sur le château fort de Johannisborg comme principale défense. Mais celui-ci fut mis détruit entièrement lors du sac de la ville en juillet 1719, et le projet de reconstruction fut abandonné. Le roi autorisa la ville à en prélever les briques et matériaux de construction pour ses propres usages. Ce traumatisme devint le moteur de toutes les initiatives défensives ultérieures.

Le château de Johannisborg, gravure de 1679.

Construction des premières redoutes (1720–1721)

La redoute de Skënas, de nos jours.

En réaction directe à l’invasion de 1719, des mesures furent prises sans délai. En juillet 1720, après plusieurs rappels, le capitaine des fortifications (fortifikationskapten) Ph. Nordencreutz⁵ fut convoqué pour reconnaître une installation défensive à l’entrée de Norrköping. Soutenu par les autorités de la ville, il lança les travaux de construction d’une redoute. En septembre 1720, le maître d’œuvre (byggmästare) Lars Gilberg⁶ fut nommé pour poursuivre les travaux que Nordencreutz avait commencés. Selon les plans de Nordencreutz, la redoute devait être construite sur Ängsudden, au niveau de Skenäs incendié, avec des positions pour l’artillerie également dans le chenal. Les travaux se poursuivirent en 1721, mais la redoute ne fut jamais pleinement achevée. Néanmoins, une redoute fut construite en 1720–1721 sur l’île de Säterholmen, juste à côté de l’embarcadère du ferry (färjbryggan), et une autre à Skenäs (Skänäs). Ensemble, ces deux ouvrages pouvaient croiser leurs feux (korsande eld) au-dessus de Bråviken pour interdire tout passage ennemi. Il est probable que la redoute de Skenäs ait été bâtie sur une fortification antérieure contrairement à celle de Säterholmen qui était une création entièrement nouvelle. Cette dernière était encore fortifiée au XXe siècle, témoignant de sa valeur stratégique durable.

Plan des redoutes de Skënas et Säterholmen. Archives militaires de Suède.
Rénovations lors de la guerre russo-suédoise de 1741–1743

Pendant la guerre russo-suédoise de 1741–1743, de nouveaux travaux furent effectués sur les fortifications de Skenäs. L’acquisition d’une barge (pråm) pour couvrir le fort de Skenäs démontra que la proposition de Nordencreutz pour la défense de la ville demeurait la bonne approche. Au total, ces travaux coûtèrent à l’État 3 986 dalers. Malgré ces efforts, les mesures défensives restaient insuffisantes. Comme le note Gullberg, les résultats de ces initiatives «n’ont pas été encourageants».

La suite dans un prochain numéro …

1. Charles XI (Karl XI) — Roi de Suède . Né le 24 novembre 1655 — Mort le 5 avril 1697 Fils du roi Charles X Gustave, couronné à dix-sept ans après une régence de sa mère. Vainqueur de la bataille de Lund (1676), il instaure l’absolutisme royal (envälde) en 1680, procède à la grande réduction (reduktionen) des domaines nobles et réorganise l’armée selon le système des subdivisions (indelningsverk). Il meurt à 41 ans d’un cancer de l’estomac, laissant une Suède financièrement saine et une armée aguerrie à son fils Charles XII.

2. Carl Gustaf Rehnskiöld — Feld-maréchal suédois. Né le 6 août 1651 à Stralsund — Mort le 29 janvier 1722 à Läggesta. Éduqué par le juriste Samuel von Pufendorf. Se distingue lors de la guerre de Scanie aux côtés de Charles XI. Principal bras droit de Charles XII durant la Grande Guerre du Nord, surnommé le «Parménion de l’Alexandre du Nord». Vainqueur de la bataille de Fraustadt (1706), il est élevé au rang de feld-maréchal (fältmarskalk) et comte. Fait prisonnier à Poltava (1709), libéré en 1718.

3. Gustaf Mauritz Vellingk (Wellingk) — Général suédois. Né en 1642 à Jöhvi (Estonie) — Mort en 1710 Famille noble d’origine baltique au service de la Couronne suédoise. Actif lors des guerres du règne de Charles XI, il commande des unités en Suède et dans les provinces baltiques. Son frère Otto Vellingk est également un général célèbre de la même époque.

4. Gustaf Douglas — Comte suédois. Circa 1647 – après 1680. Fils du feld-maréchal Robert Douglas (1611–1662), noble d’origine écossaise naturalisé suédois, vainqueur de batailles majeures de la Guerre de Trente Ans (Leipzig 1642, Jankau 1645), élevé feld-maréchal en 1657 et comte de Skenninge. Robert Douglas mourut à Stockholm en 1662 ; son fils Gustaf hérita du titre et du commandement du régiment de dragons cantonné à Norrköping entre 1678 et 1679.

5. Ph. Nordencreutz — Capitaine des fortifications. Actif en 1720 à Norrköping. Capitaine des fortifications (fortifikationskapten) convoqué en juillet 1720 pour reconnaître les installations défensives à l’entrée de Norrköping après le sac russe de 1719. Il établit le plan d’une redoute sur Ängsudden (niveau de Skenäs incendié) avec des positions d’artillerie dans le chenal. Ses plans, bien que non pleinement exécutés, resteront «la ligne directrice» des défenses de la ville pendant des décennies.

6. Lars Gilberg — Maître d’œuvre. Actif en 1720 à Norrköping. Maître d’œuvre (byggmästare) nommé en septembre 1720 pour poursuivre les travaux de fortification commencés par le capitaine Nordencreutz sur la redoute de Skenäs et Säterholmen. Son rôle, essentiellement technique et pratique, consistait à superviser la construction des ouvrages de terre et de maçonnerie.

Sources :
(A) Fr. Hertzman, Norrköpings historia och beskrifning : historisk-statistisk beskrifning öfver Norrköpings stad från äldre till nyare tider, Première partie, Norrköping, Fredrik Törnequist, 1866.
(B) Erik Gullberg, Norrköpings Historia — 8. Norrköpings kommunalstyrelse 1719–1862, Commission historique de la ville de Norrköping (Norrköpings stads historiekommission), dir. Björn Helmefrid et Salomon Kraft, Stockholm, 1968.
(C) Dossier documentaire sur Johan Kuhlman établit par l’auteur Etienne Laude— Actes de nomination et de promotion à la Compagnie d’Artillerie de Norrköping, 1767–1769 ; contexte historique des redoutes de Skänäs et Säterholmen ; archives municipales de Norrköping.
Référence annexe : Journal de la Société Sälskapet pour l’année 1788, n° 28 (cité in Source C, diapositive 15).

A la recherche de Rödmossen (1/4)

l’enigme
Dessin d’après Pehr Hörberg.

Johan Kuhlman (1738 – 1806), Citoyen et marchand de Norrköping, possédait une propriété sur Drottninggatan avec un pignon donnant sur Skolgatan. Cette propriété fut détruite lors de l’incendie de la ville en 1822. Johan Kuhlman s’intéressait à la littérature et à l’érudition. Dans la « Kuhlmanska gården », un cercle de personnes partageant les mêmes idées se réunissait autour de lui notamment le navigateur de la Compagnie des Indes Orientales Christoffer Henrik Braad, le peintre Pehr Hörberg et l’historien et professeur Johan Henrik Lidén, afin de cultiver des intérêts communs et de discuter des questions culturelles de l’époque. L’été, le cercle se réunissait plutôt dans la maison de campagne de Kuhlman, Rödmossen, à Kolmården. Un livre d’or de cette maison est conservé dans les archives de la ville de Norrköping. Les invités de Johan Kuhlman y ont écrit des vers, des pensées et leurs autographes. Le livre contient également une carte et quelques dessins.

Première page du livre d’Or de Rödmossen.

Retrouver l’emplacement de Rödmossen ne fut pas de tout repos. Il y a en effet plusieurs lieux en Suède portant ce même nom dont un dans la banlieue de Stockholm et j’ai longtemps pensé que ce lieu était le bon. C’est en traduisant le livre de Hjalmar Lundgren « Kuhlmans, Pastel d’un Empire Bourgeois » (Lundgren, Kuhlmans ; Pasteller från den borgeliga empiren , 1917), écrit en 1917, que je fus mis enfin sur la bonne piste. Lundgren y décrit, sous forme de roman léger, le quotidien de Johan Kuhlman entre sa ville de Norrköping avec ses amis et sa propriété de Rödmossen.

Un soir, il rejoint, après avoir travaillé toute la journée, sa ferme de Rödmossen, dans la paroisse de Qvilinge. Sur la route il laisse à droite après la sortie de la ville, Herstaberg, la vieille ferme des De Falck, puis longe bientôt le lac et entouré de peupliers bourdonnants et passe devant le vieux manoir des Ribbings à Loddby. Après la forêt à gauche, on aperçoit déjà la propriété de Lida et, comme toujours, il pensera à son ami vénéré et malade resté chez lui à Drottninggatan, Johan Henric Lidén. Puis la calèche roule sur la route en pente douce vers Åby, monte la courte élévation vers l’auberge, où l’aubergiste Glad se tient là au carrefour et lui tire son chapeau avec la plus profonde dévotion, et continue à travers la forêt sur les pentes de Kolmård...

Puis, c’est en étudiant deux documents intéressants que je compris où était localisée la maison de campagne de Johan et Margaretha. La lecture d’un rapport officiel de fouilles archéologiques préventives (1), commandé par l’agence suédoise des transports dans le cadre de la planification de la ligne ferroviaire à grande vitesse Ostlänken, devant relier Stockholm à Göteborg via Norrköping et Linköping présentait moult détails intéressants dont la mention d’une carte de la propriété et datant de 1791. Un autre document, l’encyclopédie historique et géographique de l’Östergötland (2), publiée à Stockholm en 1917 par l’érudit Anton Ridderstad décrit la province de l’Östergötland avec ses villes, ses paroisses rurales et toutes ses propriétés. Ridderstad y recense, paroisse par paroisse et domaine par domaine, toute la géographie, l’histoire, les familles nobles, les légendes et les traditions de la province. C’est une source primaire de référence pour qui veut comprendre l’Östergötland d’antan. Ce volume couvre notamment le comté de Bråbo — dans lequel se trouve la paroisse de Kvillinge, où est localisée Rödmossen.

J’avais à présent toutes les informations pour préparer enfin cette visite de Rödmossen, prévue à l’été 2022. Le chemin se dessinait enfin et nous allions pouvoir remonter le temps afin de trouver l’endroit où les Kuhlman passaient tous leurs étés à la fin du XVIIIe siècle. Mais que restait-il des lieux ? Qu’allions-nous pouvoir trouver comme restes de cette époque lointaine. Le GPS nous emmena à l’orée du bois, là où un hôtel de luxe moderne s’était installé depuis quelques années. L’adresse indiquait « Rödmossen » mais ce n’était pas Rödmossen car je ne reconnaissait pas les lieux… Il fallut laisser la voiture et parcourir encore environ deux kilomètres et six cent mètres restant à pied dans la forêt. Le chemin passait sous la route et, je le savais, la propriété allait se présenter à nous un peu plus loin, sur la gauche et après la fourche.

Rödmossen, juillet 2022. Etienne LAUDE
Rödmossen, juillet 2022. Etienne LAUDE
Rödmossen, juillet 2022. Etienne LAUDE
Rödmossen, juillet 2022. Etienne LAUDE

La suite dans un prochain numéro…

(1) Pia Nilsson et al., Ostlänken – Delsträckan kolmårdsbranten till länsgränsen (Östergötland–Södermanland), Rapport 2015:2, Riksantikvarieämbetet UV / Statens Historiska Museer, Linköping, 20 janvier 2015.

(2) Anton Ridderstad, Östergötlands Beskrivning med dess städer samt landsbygdens socknar och alla egendomar, Tome II, Première partie, P. A. Norstedt & Söners Förlag, Stockholm, 1917.

Norrköping, l’été des cendres (1/2)

Le sac de la ville par les Russes — juillet 1719

L’été 1719 fut sec, chaud, et fatal. La Grande Guerre du Nord entrait dans sa vingtième année sans que l’épuisement des deux camps eût encore produit la paix. Des négociations étaient en cours entre la Suède et la Russie, mais personne ne faisait véritablement confiance à l’adversaire. La Suède avait perdu ses possessions continentales et dilapidé ses forces ; elle conservait pourtant une marine de guerre non négligeable. Le tsar Pierre le Grand, lui, avait trouvé l’arme qui allait forcer la décision.

I. L’arme de Pierre le Grand

Cette arme était la galère. Indifférente aux vents contraires comme aux calmes plats, propulsée par des rangées de rameurs, facilement manœuvrable dans les archipels côtiers, elle pouvait déposer des milliers de soldats sur n’importe quel rivage. Pierre fit construire deux cents de ces bâtiments à partir de la forteresse de Nyenskans (1), transformée en base navale au bord de la Neva. La flotte rassemblée pour l’été 1719 était sans précédent : 132 galères, une centaine de petits bateaux, quelque 26 000 hommes sous le commandement de l’amiral Fiodor Apraksin (2). En juin, la flotte quitta la Finlande conquise et se concentra à Åland (3). Le tsar était à bord, mais il demeura dans l’archipel, qui servait de base à toute l’opération. L’ordre donné à Apraksin tenait en quelques mots : piller et brûler autant que possible. Il s’agissait de contraindre les négociateurs suédois — les pourparlers de paix se tenaient précisément à Åland — à céder, en ravageant méthodiquement leur côte orientale.

Pierre le Grand joua également sur la guerre psychologique. Il fit imprimer et distribuer dans les villages côtiers un manifeste rédigé en suédois, signé de sa propre main : Wi Peter den första med Guds Nåde Czaar — « Nous, Pierre Premier, par la grâce de Dieu, Tsar… » Il y affirmait que les souffrances du peuple n’étaient que la faute du gouvernement suédois, et promettait clémence et protection à qui se soumettrait. Le 10 juillet, Apraksin donna le signal. Dès le lendemain, les premières galères atteignaient l’archipel extérieur à Rådmansö. Leur progression vers le sud fut ponctuée par la lueur des feux d’avertissement et des fermes en flammes. Södertälje brûla le 21 juillet, Trosa le 22, Nyköping le 25. Chaque étape était un message de plus adressé à Stockholm. La prochaine cible était Norrköping.

II. Une ville livrée à elle-même

Après Stockholm, Norrköping était la ville la plus grande et la plus importante de la côte, centre d’une industrie de guerre significative. Ce fut aussi la plus mal défendue. En ces derniers jours de juillet, la ville sommeillait dans la chaleur. Le gouverneur de l’Östergötland, Gustaf Bonde, se trouvait à la station thermale de Medevi (4) et semblait d’une indifférence remarquable. Les troupes régulières avaient été concentrées sur Stockholm. Les fortifications de Johannisborg ne portaient aucun canon utilisable. Les redoutes gardant l’entrée de Bråviken manquaient d’armes et de personnel. Il n’existait ni plan de défense cohérent ni commandement clairement désigné. Dès la nouvelle du raid sur Nyköping, le magistrat avait bien écrit au gouverneur pour demander que des canons de la fonderie de Finspång fussent installés à Skenäs, là où Bråviken est le plus étroite. L’idée était juste. La réalité fut tout autre : quelques paysans armés de faux et de fléaux furent postés sur des redoutes en ruine. La garde bourgeoise patrouillait. Le gouverneur promit qu’« il n’y avait aucun danger ». On attendait des dragons venus de Småland avec le colonel von Düring. L’espoir tenait à peu de chose.

III. Les jours qui précédèrent (21—29 juillet)

Le 21 juillet, les Russes brûlèrent Södertälje. Le 22, Trosa. Le 25, le ciel au-dessus de Bråviken rougit de l’incendie de Nyköping. La peur s’installa dans les rues de Norrköping. Le 26 juillet, un officier arriva à cheval avec une poignée de soldats réguliers : le général Kristoffer Urbanowitz, envoyé pour organiser la résistance. Le 27, le gouverneur tenta de rassembler les paysans des alentours. Des milliers accoururent avec leurs fourches et leurs faux — las de la guerre, affamés, mécontents de tout. On les fit camper hors des murs pour éviter les troubles. Le 28, une fausse alerte mit la ville sens dessus dessous. Von Düring arriva enfin avec ses dragons : deux escadrons, à peine. Le 29, dans la nuit, des lueurs d’incendie apparurent à l’est, au-dessus de l’archipel. Une partie de la flotte russe était déjà dans Bråviken. Selon une information non confirmée, deux pilotes d’Arkösund auraient guidé les galères dans le chenal — trahison locale qui facilita considérablement l’approche. De nombreux habitants de l’archipel se cachèrent alors dans la forêt, tandis que les Russes incendiaient leurs fermes une à une. Méthodiquement, les galères débarquaient des soldats sur chaque rive, qui brûlaient tous les manoirs et châteaux à portée. De Lindö, on apercevait des colonnes de fumée dans toutes les directions. Händelö, Västerbyholm et Lindö elle-même s’embrasèrent.

Le village brûle », peinture de 1862 de Franciszek Kostrzewski.

Dans la ville, le maire Jacob Ekbom prit la tête de la garde citoyenne, rejointe par un bataillon de volontaires venus de Holmen sous la conduite de l’artisan d’armes Anders Sjöman : cinq cents hommes en tout. Urbanowitz commandait huit cents soldats réguliers et les dragons allemands de von Düring. Les milliers de paysans levés à la hâte ne comptaient guère dans les plans militaires. Ce soir-là, les deux hommes débattirent de la conduite à tenir. Urbanowitz, rompu à la guérilla polonaise, préconisait d’incendier la ville avant que les Russes n’en tirassent profit. Ekbom voulait la défendre, muraille après muraille. Il rassembla la garde sur la place allemande et déclara que l’on défendrait la cité de son sang — à condition que soldats et paysans fissent leur devoir. Le soir, les tambours d’alarme battirent : les femmes, les enfants et les vieux devaient quitter la ville.

la suite dans un prochain numéro …

(1) Nyenskans — Forteresse historique située au confluent de la Neva et de l’Okhta ; le site correspond à l’actuelle Saint Pétersbourg.

(2) Le comte Fyodor Matveyevich Apraksin (7 décembre 1661 – 21 novembre 1728), fut l’un des premiers amiraux russes , gouverna l’Estonie et la Carélie de 1712 à 1723, fut nommé amiral général en 1708, présida l’ Amirauté russe de 1717 à 1728 et commanda la flotte de la Baltique à partir de 1723.

(3) Åland — Archipel de la mer Baltique, situé entre la Suède et la Finlande (aujourd’hui région autonome de Finlande).

(4) Medevi Brunn est la station thermale la plus ancienne de Scandinavie , située dans la municipalité de Motala, sur la rive est du lac Vättern , au nord-ouest de l’Östergötland , en Suède . Voir par ailleurs. Là où se rencontreront la première fois Kuhlman et Lidén.

Sources
  • Arne Malmberg, Stad i nöd och lust — Norrköping 600 år (ouvrage de référence principal)
  • Norrkopingprojekt (Projet Turist Norrköping / Lisbeth Dahm) : https://norrkopingprojekt.wordpress.com/historia/krigsar/dagar-i-juli-1719/
  • Magnus Ullman, Rysshärjningarna på Ostkusten sommaren 1719, Stockholm, 2006
  • Lars Ericson Wolke, Sjöslag och rysshärjningar, Norstedt, 2012
  • Sundelius (témoignage contemporain, XVIIIe siècle)
  • Franciszek Kostrzewski, Pożar na wsi (« Le village brûle »), 1862 — Wikimedia Commons, domaine public

La première ligne Oran – New York

Le jeudi 16 juillet 1891, le Journal Général de l’Algérie annonçait la création d’un service direct vers New York au départ d’Oran.

« M. Kuhlman (1), le sympathique agent de l’Anchor Line, a obtenu de sa compagnie l’installation d’un service de vapeurs direct entre notre port et New York. Ce service, dont tous les commerçants remercient M. Kuhlman de l’avoir établi, donnera une grande extension à notre commerce avec les États-Unis. Jusqu’à présent, les marchandises à destination de New York devaient être transbordées soit au Havre, soit à Marseille, le transport était relativement coûteux et le voyage durait environ six semaines. Le nouveau service direct, qui aura lieu toutes les trois semaines environ, effectuera la traversée en 15 jours, le prix du fret sera bien moins élevé, nos exportations d’Alfa, de marbres et de peaux augmenteront en conséquence dans des proportions notables. »

Les passagers ne sont pas oubliés :
« Quant aux passagers, ils pourront effectuer une traversée très courte sur de magnifiques vapeurs récemment construits, éclairés à la lumière électrique, et dotés de toutes les améliorations apportées ces derniers temps au confort et au luxe des navires. ». Les annonces publiées quelques semaines avant la date fatidique nous informent que « le magnifique paquebot anglais de première classe Bohemia » de 3 100 tonnes, construit en 1891, quittera Oran pour New York le mercredi 22 juillet. Pour le fret et le passage, s’adresser à M. Sigurd Kuhlman, courtier maritime à Oran.

Le navire Bohemia de la Anchor Line en 1891. National Museum Liverpool (réf. MCR/5/21).
Le SS Bohemia : un navire tout juste sorti des chantiers

Le paquebot qui inaugure la ligne est le SS Bohemia, construit par les chantiers D. & W. Henderson & Co. à Glasgow pour le compte de l’Anchor Line — compagnie maritime écossaise fondée en 1855 à Glasgow par Thomas Henderson, réputée pour ses navires élégants et son confort à prix abordable. Lancé le 26 mars 1891, soit à peine quatre mois avant son voyage inaugural depuis Oran, le navire affiche une jauge réelle de 3 190 tonneaux bruts, des dimensions de 320 pieds × 43 pieds, et est propulsé par un moteur à triple expansion.

Le port d’Oran en 1891 : premier port commercial d’Algérie

Cette initiative s’inscrit dans un contexte de fort développement du port d’Oran, qui traitait alors près de 700 000 tonnes de marchandises à l’import-export par an, au service d’un département de 870 000 habitants. Jusqu’à cette date, les liaisons transatlantiques depuis l’Algérie étaient dominées par la Compagnie Générale Transatlantique au départ de Marseille. L’ouverture de la ligne directe par l’Anchor Line représentait une rupture significative, permettant pour la première fois aux commerçants oranais d’accéder aux marchés américains sans passer par les ports métropolitains français.

Le port d’Oran en 1895. Photographie anonyme. Collection personnelle de l’auteur.
Le SS Bohemia était-il vraiment capable de traverser l’Atlantique ?

La question mérite d’être posée : un navire de 3 190 tonneaux pouvait-il réellement traverser l’Atlantique en toute sécurité en 1891 ? La réponse est oui, sans aucun doute et les archives le confirment.

Un gabarit standard pour l’époque

En 1891, l’Anchor Line opérait des liaisons Glasgow–New York depuis 35 ans déjà (depuis 1856), avec des navires souvent plus petits. Les tout premiers vapeurs transatlantiques des années 1840 ne dépassaient pas les 1 000 tonneaux. Le Bohemia, avec ses 3 190 GRT, représentait un navire de taille intermédiaire, parfaitement adapté aux lignes cargo-mixte de l’Atlantique.

La clé technologique de cette traversée est le moteur à triple expansion, introduit dans les années 1880. Beaucoup plus économe en charbon que les machines précédentes, il permettait de couvrir les quelque 4 500 milles nautiques séparant Oran de New York sans problème d’autonomie. À une vitesse de croisière de 12 à 13 nœuds, la traversée en 15 jours annoncée dans le Journal Général de l’Algérie était tout à fait réaliste.

Si la faisabilité technique ne faisait pas de doute, les conditions à bord restaient exigeantes : Le confort des passagers était très relatif : par gros temps atlantique, le roulis et le tangage d’un navire de cette taille pouvaient être sévères. Les normes de sécurité de 1891 étaient bien inférieures aux standards modernes : pas de radio, peu de canots de sauvetage en proportion du nombre de passagers. Enfin la capacité en marchandises était limitée par la quantité de charbon embarquée pour assurer l’autonomie

Pour aller plus loin
  • Le Naufrage du Mayumba — Recueil de nouvelles écrit par Etienne Laude, Prix Spécial du Jury du CDHA (Centre de Documentation pour l’Histoire de l’Algérie) en 2023.
  • NARA Microfilm M237 — Listes d’arrivées de passagers à New York, 1820-1891.
  • Clyde Ships database — Registres de la flotte Henderson Brothers / Anchor Line.
  • National Museum Liverpool — Archives maritimes, photographie originale du SS Bohemia (réf. MCR/5/21).

(1) Sigurd Kuhlman (1835-1899) est le fils de Joseph Kuhlman (1809-1876). Né à Stockholm, il était arrivé à Alger en 1849 comme l’atteste son dossier de naturalisation de septembre 1876. Sigurd apprend le métier de courtier maritime auprès de son père et du Consul de Suède Rouget de Saint-Hermine. Il s’installe à Oran en 1867 pour y ouvrir son propre bureau de courtage maritime, et devient en 1876 le premier membre de la famille Kuhlman à être naturalisé français. Il décède le 22 novembre 1899 à Saint-Cloud d’Algérie.