La véritable histoire de la prise de la Smala

5.1 Alger, les années fondatrices (1841-1849) – 20 avril 1843

Note préliminaire : Ce qui suit s’appuie sur un document inédit, une lettre autographe du capitaine Alfred Durrieu, datée du 20 avril 1843, adressée au colonel Comman, commandant supérieur à Miliana, et retrouvée dans une collection particulière. Elle jette une lumière nouvelle sur les vingt-six jours qui précédèrent la prise de la Smala et sur le rôle de ceux qui la rendirent possible.

la prise de la Smala d'Abd el Kader par Horace Vernet 1843
La prise de la Smala par Horace Vernet.
Un document oublié depuis 183 ans

Il existe des documents oubliés qui peuvent changer la lecture d’un événement. Pas en le contredisant mais en l’éclairant d’un jour nouveau. La lettre que vous allez lire est de ceux-là.

Elle est datée du 20 avril 1843. Elle est signéedu capitaine Durrieu et adressée au colonel Comman, commandant supérieur à Miliana, ville de garnison française à cent kilomètres au sud-ouest d’Alger. Ecrite le soir, dans un lieu appelé Saneg, dans les Hauts Plateaux de l’Ouest algérien. Et elle précède de vingt-six jours exactement la prise de la Smala d’Abd el-Kader, le 16 mai 1843, l’événement dont tout Alger parla pendant des semaines, et dont Josef Kuhlman suivit les échos depuis les quais du port.

En avril 1843, Durrieu est encore capitaine. Un grade qu’il porte depuis 1840 et qu’il portera encore deux ans. Officier de terrain, homme de confiance du duc d’Aumale, il écrit cette lettre à la hâte, éclairé par une unique bougie soufflée par le vent du désert. C’est l’un des rares témoignages directs de ce qui se jouait dans les semaines précédant la capture de la capitale itinérante d’Abd el-Kader. Au moment où il écrit ce courrier, il se trouve à 117 km du lieu où sera capturé la Smala d’Abd-el-Kader. Une cavalerie légère en campagne couvre 25 à 35 km par jour : la distance est donc franchissable en 4 à 5 jours de marche forcée. Les 26 jours d’intervalle ne sont donc pas du tout du temps perdu, ce sont précisément les semaines de consolidation, de distribution du butin des Tahman chez les Douairs, de rassemblement des caïds, de collecte du renseignement qui va localiser la Smala.

Le Prince et ses hommes
Le Duc d’Aumale, 1870 à Londres. Collection personnelle de l’auteur.

Dans la correspondance militaire de l’époque algérienne, ce mot désignait sans ambiguïté Henri d’Orléans, duc d’Aumale, fils cadet de Louis-Philippe. Il avait vingt et un ans au printemps 1843, commandait une colonne légère de cavalerie dans l’Ouest algérien, et s’était déjà fait une réputation d’audace froide que les vétérans de Bugeaud, peu enclins à l’admiration facile, reconnaissaient volontiers. À ses côtés opérait Yusuf, ce général de brigade aux origines fabuleuses dont Josef, dans les cafés du port, entendait déjà prononcer le nom comme on prononce celui d’un personnage de légende. Alexandre Dumas, de passage à Alger, avait dit de lui : « À lui seul, c’est le conte entier des Mille et Une Nuits. » Yusuf et Aumale formaient un tandem redoutable : l’un apportait la légitimité dynastique et l’autorité de commandement, l’autre la connaissance du terrain, de la langue, de la mentalité des tribus.

Durrieu, lui, était l’homme de liaison, l’officier qui transmettait les ordres du Prince, rédigeait les dépêches, coordonnait la logistique avec les postes de garnison. C’est en cette qualité qu’il écrit au colonel Comman ce soir du 20 avril.

La lettre du 20 avril 1843

Mon colonel,

Le Prince me charge de vous informer qu’il a fait aujourd’hui sur la tribu des Tahman une ghazia très heureuse qui à mon estime peut se monter à 600 chameaux et 10 000 moutons plus un butin immense – demain nous nous dirigeons avec notre prise sur l’Oued Sidi Ameur (chez les Douairs) – là sera faite la répartition de nos immenses richesses. Veuillez faire immédiatement diriger sur ce point pour le compte de l’intendant

La marque des bœufs — W.

La petite marque des moutons — w.

de plus faire confectionner immédiatement des nouvelles petites marques à moutons W. qui seront dirigées par vos soins après confection sur l’Oued Sidi Ameur.

Le Prince a également besoin (toujours au même point) de Amonda (caïd ouameri) ben Chobah (caïd vayara). Si Mansour (caïd Douars) bel Abbas bou Chenafa — le caïd des Hassins ben Aly — Seïd gardien des troupeaux du beylite (comme du nakheur) — Veuillez avoir la bonté de faire diriger tous ces agents arabes sur l’Oued Sidi Ameur (Douairs).

Je suis et nous sommes trop fatigués. Je vous prie d’excuser mon laconisme, du reste le vent violent qu’il fait éteint ma bougie et me force au repos, notre ghazia vous sera écrite je pense dans ses détails par le Prince. Je ne veux pas lui enlever ce plaisir.

Mille amitiés respectueuses et Recevez mes respects affectueux que je vous prie d’agréer.

Durrieu

Lettre autographe du Capitaine Durrieu, datée du 23 avril 1843. Collection personnelle de l’auteur.
Ce que la lettre révèle

La ghazia sur les Tahman est un coup de filet considérable : 600 chameaux, 10 000 moutons, un butin immense. Durrieu parle de « nos immenses richesses » . La formule est celle d’un soldat soulagé, presque étonné de sa propre chance, qui mesure en même temps ce que cette prise représente comme coup porté aux réseaux de ravitaillement d’Abd el-Kader. Bugeaud avait fait de cette méthode une doctrine : priver l’adversaire de ses ressources jusqu’à l’asphyxie. Ce soir du 20 avril, la doctrine fonctionnait. Mais ce qui rend ce document précieux, c’est ce qu’il révèle en creux sur les mécanismes qui allaient produire la prise de la Smala vingt-six jours plus tard. Et où l’on découvre qu’avant d’être capturée, la Smala d’Abd-el-Kader fut privée quelques semaines auparavant de ses ressources de ravitaillement.

Le mode opératoire est identique. Une colonne légère, rapide, conduite sans attendre les renforts. Une frappe surprise sur un objectif localisé grâce au renseignement. Une exploitation immédiate du succès avant que l’adversaire ne se ressaisisse. Ce que Durrieu décrit le 20 avril, c’est l’entraînement quotidien qui rendit l’exploit du 16 mai possible et presque logique.

Les Douairs sont au cœur du dispositif. La colonne se dirige après la ghazia vers l’Oued Sidi Ameur, chez les Douairs, ces tribus alliées des Français qui constituaient la principale source de renseignement humain dans l’Ouest algérien. C’est précisément via ce réseau de tribus auxiliaires que la localisation exacte de la Smala sera révélée à Aumale quelques semaines plus tard. La liste des caïds convoqués par Durrieu au même point de rassemblement : Amonda, Ben Chobah, Si Mansour, Bel Abbas, Ben Aly, Seïd et représente exactement ce réseau humain, activé et entretenu dans les semaines décisives.

L’usage du terme « ghazia » mérite une attention particulière. Durrieu n’écrit pas « razzia » – le mot français courant – mais le terme arabe lui-même, avec sa graphie orientale. Ce n’est pas un détail anodin : il trahit l’acculturation profonde de ces officiers de l’armée d’Afrique, qui avaient appris à penser la guerre dans les catégories de leurs adversaires. C’est dans cet espace mental partagé que Yusuf excella toute sa carrière et c’est probablement ce qui rapprocha durablement les deux hommes.

Le ton de la fin de lettre est aussi révélateur que son contenu. Durrieu s’excuse de sa brièveté : « excusez mon laconisme » , sa bougie, l’unique qui lui restait, soufflée par le vent. Mais il y a dans cette note finale quelque chose d’autre : une affection à peine dissimulée, presque tendre. « Notre ghazia vous sera écrite dans ses détails par le Prince, je ne veux pas lui enlever ce plaisir. » Durrieu lui laisse la plume.

Ce qu’Alger en sut

Josef était à Alger, à son bureau du consulat de la rue de la Licorne, ou peut-être sur les quais, à recenser les arrivées du soir. Il ne connaissait pas encore Durrieu. Il ne savait pas que quelque part dans les Hauts Plateaux, à trois jours de chevauchée vers le sud-ouest, un capitaine épuisé rédigeait à sa dernière bougie une dépêche qui préfigurait le coup d’éclat dont toute la ville allait parler.

La nouvelle de la Smala parvint à Alger le 19 mai au matin. Elle avait voyagé par courrier express depuis Taguin depuis trois jours. Et le port, d’un seul coup, changea de visage. Les conversations sur les quais, dans les cafés de la Marine, dans les bureaux des négociants, ne portèrent plus que sur une seule chose : le duc d’Aumale, 21 ans, 600 cavaliers, des dizaines de milliers d’âmes capturées. Le trésor d’Abd el-Kader. Ses archives. Sa famille.

Crusenstolpe, ce soir-là, avait obtenu quelques détails supplémentaires d’un officier de passage. Il posa son verre sur le comptoir du café Valentin et dit simplement, dans le suédois qu’il réservait aux moments importants : « C’est terminé. Pas Abd el-Kader, lui, n’était pas présent. Mais c’est terminé pour la guerre telle qu’elle était. »

Ce que l’histoire retint, et ce qu’elle oublia

L’histoire officielle retint le duc d’Aumale, le geste héroïque, la charge de cavalerie, le tableau monumental de Horace Vernet, 21 mètres de toile commandée par Louis-Philippe pour le musée de Versailles, où la bataille devient épopée dynastique. Elle retint Yusuf, figure de légende, les Mille et Une Nuits en personne.

Le Général Durrieu, vers 1870. Collection personnelle de l’auteur.

Elle sembla un temps négliger Durrieu, capitaine épuisé, bougie soufflée, convoquant des caïds dans le désert pendant que le Prince s’apprêtait à signer sa gloire. Mais Durrieu était de ceux que l’Algérie ne lâcha pas. Progressivement, avec la méthodique patience des hommes qui savent où ils vont, il gravit les échelons : chef d’escadron aux spahis dès 1845, l’arme même que Yusuf avait créée et façonnée, puis lieutenant-colonel en 1849, colonel en 1851, et enfin général de brigade en 1854, onze ans après la lettre écrite à la bougie.

Ce rapprochement avec les spahis ne fut pas une coïncidence administrative. Il est probable que c’est précisément dans les semaines de cette campagne du printemps 1843, dans les chevauchées communes, les nuits de bivouac et les ghazias partagées, que Durrieu et Yusuf nouèrent ce qui deviendrait une amitié durable. Durrieu apprit de Yusuf ce que nul manuel de cavalerie n’enseignait : la lecture du terrain, la psychologie des tribus, la guerre à l’arabe. Et Yusuf reconnut en Durrieu l’étoffe d’un homme de l’Algérie, pas seulement un officier de passage.

La suite leur donna raison à tous deux. Général de division en 1859, Durrieu devint ensuite pendant neuf ans sous-gouverneur de l’Algérie, l’homme qui faisait tourner la machine pendant que les gouverneurs se succédaient. Et enfin, en juillet 1870, dans les heures chaotiques qui suivirent la déclaration de guerre à la Prusse, gouverneur général de l’Algérie, le titre le plus élevé de la colonie. L’homme qui écrivait à sa dernière bougie dans le vent du désert était devenu, vingt-sept ans plus tard, le maître de ce même territoire.

Yusuf, lui, ne vit pas cette consécration. Il était mort en mars 1866 à Cannes, grand-croix de la Légion d’honneur, dans un litn ce qui, pour un homme de sa trempe, avait quelque chose d’un peu ironique. Durrieu avait alors 54 ans et était sous-gouverneur depuis cinq ans. Il est raisonnable de penser qu’il était au nombre de ceux qui le pleurèrent sincèrement.

Quant aux Douairs, aux caïds, aux informateurs anonymes sans lesquels aucune colonne légère n’aurait jamais su où chercher la Smal, eux, l’histoire ne les retint pas. C’est le destin ordinaire de ceux qui rendent les victoires possibles.

La suite dans le prochain article : Josef obtient son brevet de Courtier Maritime (décembre 1844).

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