Comment l’itinéraire d’un frère oublié a permis d’en apprendre plus sur les origines de la famille Kuhlman
Avant-propos
Gerhard Kulemans n’apparaît pas dans la lettre d’anoblissement accordée par la Reine Christine de Suède en juillet 1649 à la famille Kuhlman et pour cause : il était mort douze ans plus tôt, à 28 ans, sans descendance. Ce frère oublié ne figure dans la plupart des généalogies publiées en ligne de la famille. La redécouverte de son sermon funèbre (Leichpredigt), imprimé à Vieux-Stettin en 1637 par le Docteur Christophorus Schultetus, constitue pourtant une avancée majeure : ce document révèle les origines livoniennes de la famille Kuhlman, les noms de ses grands-parents, et reconstitue un itinéraire européen remarquable qui éclaire d’un jour nouveau les premières décennies de cette lignée.




Ci-dessus un extrait du sermon funèbre de Gerhard Kuhlman, document qui comprend plus de soixante pages dont huit de curriculum vitae…
1609 – Naissance en Livonie
Gerhard Kulemans naît le 5 mars 1609 en Livonie, une région baltique sous domination suédoise depuis le début du XVIIe siècle. Sa famille est une vieille noblesse locale : son père Johann Kulemann est seigneur du domaine de Jamowitz (vraisemblablement Jannewitz, Kreis Schlawe en Poméranie), sa mère Hedwig née von Focken une noble livonienne. La lignée maternelle remonte à une grand-mère von der Hoghenhausen, famille chevaleresque de haute noblesse en Livonie, originaire de Hohenhausen en Lippe (Westphalie). Du côté paternel, le grand-père de Gerhard était Patricius de la ville libre impériale de Lübeck attestant d’un ancrage dans la grande bourgeoisie marchande hanséatique.
1622-1625 – Le Gymnasium de Hamburg (3 ans)
Après la mort de son père, sa mère l’envoie à l’Akademisches Gymnasium de Hamburg, l’une des institutions les plus prestigieuses de l’espace protestant nord-allemand. Il y étudie trois ans (environ 13 à 16 ans). Hamburg est un carrefour naturel pour les familles baltiques et hanséatiques, et le Gymnasium forme l’élite luthérienne et l’on y enseigne les langues, la rhétorique, l’arithmétique et autres arts libéraux. Le sermon funèbre est précis : Gerhard fut confié à « un homme éminent, sous la direction duquel il posa de bonnes bases de piété, acquit une connaissance suffisante de l’arithmétique pratique à l’italienne (Welßische Arithmeticam practicam) et de l’écriture ». Cette précision n’est pas anodine : il ne s’agit pas de l’arithmétique théorique du quadrivium classique, mais de l’arithmétique marchande développée dans les cités commerciales italiennes, calculs de proportions, changes, règle de trois, comptabilité en parties doubles. Une formation parfaitement adaptée au fils d’un Patricius de Lübeck issu d’une famille de tradition hanséatique, et qui s’avérera directement utile dans les missions diplomatiques et la logistique militaire. À l’issue de ses trois années, le sermon précise qu’il fut « recommendiret » c’est à dire recommandé par le Gymnasium lui-même à l’ambassadeur danois, ouvrant ainsi la voie à sa première carrière diplomatique.
1625-1628 – Page auprès d’un ambassadeur danois : Suède, Danemark, Moscou
À sa sortie du Gymnasium, Gerhard, qui a alors environ 16 ans, se place comme page auprès d’un ambassadeur du roi de Danemark, décrit dans le sermon comme étant « en grande considération à la Cour royale ». Il l’accompagne dans plusieurs légations en Suède, au Danemark et à Moscou, s’y acquittant de ses missions « avec tant d’éclat que rois, princes et seigneurs en eurent le plus grand contentement ».
Pourquoi le Danemark ? Hamburg se trouve dans la sphère d’influence danoise. Christian IV de Danemark (1577-1648) vient d’entrer dans la Guerre de Trente Ans (phase danoise, 1625-1629), cherchant à peser face aux Habsbourg.
Pourquoi Moscou ? Les missions diplomatiques danoises vers la Russie s’inscrivent dans une logique triple : commerce baltique, droits de douane du Sund (le Danemark taxait tous les navires passant entre la Mer du Nord et la Baltique, et cherchait à négocier des conditions favorables avec la Russie) et alliances stratégiques — le Danemark cherchant à s’assurer la neutralité, voire le soutien, du Tsar Michel I Romanov (1613-1645) dans son conflit contre les armées impériales catholiques.
Le nom de cet ambassadeur n’est pas précisé dans le sermon, mais la recherche de ce personnage est en cours…
1628-1630 – Espagne et Italie
Animé d’un « vif désir de voir le monde et d’en apprendre les langues », Gerhard voyage ensuite en Espagne et en Italie pendant environ deux ans. Cette étape relève du Grand Tour aristocratique : formation humaine, langues, réseaux, découverte des cultures méditerranéennes.
1630-1631 – En Hollande dans l’armée du Prince Frederik Hendrik
Gerhard se rend en Hollande avec l’intention de s’embarquer pour les Indes orientales, c’est-à-dire de rejoindre la VOC, la Compagnie hollandaise des Indes orientales, puissance commerciale la plus dynamique du monde en 1630. Des « personnes de qualité » l’en dissuadent. Il reste plus d’un an en Hollande et sert dans l’armée du Prince Frederik Hendrik d’Orange (1584-1647), Stathouder des Provinces-Unies. Cette armée ne combat pas dans la Guerre de Trente Ans à proprement parler, mais dans la Guerre de Quatre-Vingts Ans contre l’Espagne, la guerre d’indépendance des Provinces-Unies (1568-1648). L’ennemi est le même (les Habsbourg), mais le front est différent. La grande victoire de cette période est la prise de ‘s-Hertogenbosch (14 septembre 1629).
Qui sont ces « personnes de qualité » ? L’hypothèse la plus plausible pointe vers la famille van Sypesteyn de Hillegom, pour des raisons de réseaux et de chronologie :
La sœur aînée de Gertrud et Cornelia van Sypesteyn, Beatrix (1589-1663), est l’épouse de Jacob van der Does (1575-1630), conseiller et secrétaire particulier du Prince Frederik Hendrik, plaçant les van Sypesteyn au cœur de l’armée du Prince. Par ailleurs, l’oncle maternel de Gertrud et Cornelia, Cornelis van Nijenrode (†1633), est précisément à ce moment le chef du comptoir VOC à Hirado, Japon, l’un des postes les plus importants de la Compagnie en Asie. En connaissant de l’intérieur les réalités et les risques des Indes orientales, la famille van Sypesteyn était idéalement placée pour dissuader Gerhard de cette aventure et l’orienter vers l’armée du Prince.
Une question demeure : est-ce Johan Friedrich, frère aîné de Gerhard, qui épousera plus tard Gertrud van Sypesteyn, qui a introduit son frère auprès de cette famille lors de son propre passage en Hollande ? Ou est-ce au contraire Gerhard qui a ouvert la voie, permettant à Johan Friedrich de rencontrer Gertrud ultérieurement ? Les documents ne permettent pas, à ce stade, de trancher. La date du mariage de Johan Friedrich et Gertrud van Sypesteyn n’est pas connue et sa recherche dans les archives néerlandaises (Nationaal Archief, Den Haag) pourrait apporter une réponse décisive.
Fin 1631 – Frankfurt-sur-l’Oder : rejoint son frère dans l’armée suédoise
Lorsque la nouvelle de la victoire suédoise de Breitenfeld (17 septembre 1631) se répand dans toute l’Europe protestante, Gerhard quitte la Hollande pour rejoindre l’armée royale suédoise à Frankfurt-sur-l’Oder, ville capturée par les Suédois le 13 avril 1631. Son frère Johan Friedrich Kulemans y sert déjà comme Lieutenant dans le Régiment Duwaltischen sous le Colonel Jacob Bohm¹. Gerhard arrive vraisemblablement à l’automne 1631, à 22 ans, dans l’élan de Breitenfeld, moment où des centaines de nobles protestants d’Europe rejoignent la cause suédoise.
1631-1636 – Campagnes de Silésie
Gerhard s’illustre rapidement :
- Prise de la redoute de Stein en Silésie : 400 prisonniers
- Défense héroïque du Sandt devant Breslau : six semaines de siège complet sans ravitaillement, forçant le retrait de l’ennemi. Ce succès militaire lui vaudra une Promotion au grade de Lieutenant-Colonel par le Général Duwall.
Le 24 juin 1636, il épouse Barbara von Eichstädten, fille du seigneur des domaines de Küssow en Poméranie, une famille noble poméranienne attestée par le dictionnaire nobiliaire Kneschke.
1637 – La fin
Le 10 mai 1637, Gerhardt est blessé à la cuisse droite devant Saatzig, lors d’une opération sous le Feld-Maréchal Herman Wrangel. il décède le 29 mai 1637 à Alt-Stettin dix-neuf jours après sa blessure, à 22h, à l’âge de 28 ans. Il est inhumé en l’église Saint-Jacques de Vieux-Stettin le 9 juin.
Le Docteur Christophorus Schultetus prononce le sermon funèbre, le même pasteur qui avait célébré son mariage cinq mois plus tôt, le 2 janvier 1637. Gerhard avait exprimé le vœu, lors de ce mariage, que son union soit « un lien si indissoluble que même la mort ne puisse le rompre ». La mort ne lui laissa que 21 semaines de mariage.
La vie de Gerhard Kuhlman en résumé :
| Date | Événement | Source |
|---|---|---|
| 5 mars 1609 | Naissance en Livonie, de Johann Kulemann, seigneur de Jamowitz, et Hedwig née von Focken | Sermon funèbre |
| Avant 1622 | Mort du père | Sermon funèbre |
| ~1622 | La mère l’envoie au Gymnasium de Hamburg (~13 ans) | Sermon funèbre |
| 1622-1625 | Académisches Gymnasium de Hamburg (3 ans) : arithmétique marchande italienne, écriture, piété | Sermon funèbre |
| 1625 | Recommandé par le Gymnasium auprès d’un éminent ambassadeur du roi de Danemark | Sermon funèbre |
| 1625-1628 | Page et secrétaire diplomatique de l’ambassadeur danois (vraisemblablement Jakob Ulfeldt, Rigskansler 1609-1630), légations en Suède, Danemark et Moscou | Sermon funèbre |
| 1628-1630 | Voyages en Espagne et en Italie | Sermon funèbre |
| 1630-1631 | Hollande : souhaite rejoindre la VOC, en est dissuadé, sert ~1 an dans l’armée du Prince Frederik Hendrik d’Orange | Sermon funèbre |
| 1631 | Rejoint l’armée suédoise à Frankfurt-sur-l’Oder – son frère Johan Friedrich lui remet le drapeau et le nomme Enseigne (aspirant) | Sermon funèbre |
| 1631-1632 | Sert comme Enseigne ~1 an, « non sans gloire particulière » | Sermon funèbre |
| ~1632 | Promu Lieutenant par le Général Duwall | Sermon funèbre |
| 9 août 1632 | Steinau-sur-l’Oder : avec 60 mousquetaires, assaut de la Steinische Schanze, 396 prisonniers | Chemnitz Vol. 1 + sermon funèbre |
| ~1632 | Promu Capitaine après l’exploit de Steinau | Sermon funèbre |
| 1634 | Commande le Sand devant Breslau, six semaines de siège, sans ravitaillement | Sermon funèbre |
| ~1634 | Promu Lieutenant-Colonel par le Général Douwall (avant la mort de Douwall, 28 avril/9 mai 1634) | Sermon funèbre |
| 24 juin 1636 | Épouse Barbara von Eichstädten, fille du seigneur des domaines de Küssow en Poméranie | Sermon funèbre |
| 10 mai 1637 | Blessé à la cuisse droite devant Saatzig, sous Wrangel | Chemnitz + sermon funèbre |
| 29 mai 1637 | Décède à Alt-Stettin, à 22h, 19 jours après sa blessure, à 28 ans | Sermon funèbre |
| 9 juin 1637 | Inhumé en l’église Saint-Jacques de Alt-Stettin | Sermon funèbre |
Ce sermon et le CV qui l’accompagne vont faire l’objet de plusieurs articles dans lesquels je reviendrai sur certains passages afin d’en extraire les informations clés.
Note
¹ Jacob Bhom (Bohm), overste (colonel) d’un régiment d’infanterie au service du Roi de Suède, est attesté par la documentation du musée van Sypesteyn et par son épitaphe à l’église de Saatzig. Il mourut le 10 août 1643 à l’âge de 42 ans, des suites d’un duel. Son épouse Cornelia van Sypesteyn était la sœur de Gertrud van Sypesteyn, future épouse de Johan Friedrich Kulemans, faisant de Bohm et Johan Friedrich des beaux-frères, ce qui explique le lien militaire étroit entre les deux hommes et l’intégration de Gerhard dans ce régiment.
Sources : Sermon funèbre (Leichpredigt) par Christophorus Schultetus, Alt-Stettin, 1637 ; Sermon de mariage (Trawpredigt) par le même, Alt-Stettin, 1637 (HAB Wolfenbüttel, cote xb-7781) ; Documentation du musée van Sypesteyn (Pays-Bas) ; kuhlmansaga.com.