Les premiers consistoires protestants d’Alger (1836–1872)

Une institution née dans une colonie naissante

I. Douze hommes autour d’une table

Lorsque le maréchal Valée réunit pour la première fois, le 13 décembre 1839, le Consistoire protestant officiellement institué par ordonnance royale, la scène frappe par sa diversité. Autour de la table se trouvent douze hommes que tout sépare : des Français de souche réformée, des Alsaciens luthériens, des négociants venus du Nord de l’Europe, un médecin, un fondeur, un garde du Génie. Certains se connaissent à peine. Ils n’ont en commun que leur foi protestante et le fait d’avoir choisi, ou subi, l’Algérie. C’est précisément cette diversité qui fait la singularité du Consistoire d’Alger. En France métropolitaine, les consistoires réformés et luthériens étaient des institutions séparées, avec leurs propres structures, leurs propres pasteurs, leurs propres fidèles. À Alger, le petit nombre de protestants et la variété de leurs origines rendaient une telle séparation absurde. L’ordonnance du 31 octobre 1839 en tira la conséquence logique en créant une institution unique, réunissant les deux confessions sous un même toit – modèle que la France métropolitaine ne connaîtrait jamais.

II. Avant l’ordonnance : les années officieuses

Il serait inexact de faire commencer l’histoire du consistoire en 1839. Dès décembre 1834, la communauté protestante d’Alger avait adressé une demande aux autorités coloniales pour obtenir un lieu de culte et un pasteur. La demande fut accordée : le gouverneur général Clauzel autorisa par arrêté la création d’une Église réformée libre, et un temple provisoire fut aménagé dans un bâtiment existant. Le 7 janvier 1836, un premier consistoire – officieux – fut constitué, avec à sa tête le pasteur Napoléon Roussel. Parmi les laïcs qui le composaient figurait le chef de bataillon Isaac Sol, vétéran de la prise d’Alger de 1830 et futur secrétaire général du Gouvernement général. C’est le premier nom civil dont l’appartenance à cette instance soit formellement attestée. En 1837, le pasteur genevois Jean-François Sautter prit la tête de la communauté. Il la dirigerait dix ans.

III. Le consistoire officiel et ses hommes

L’ordonnance de 1839 ne créa donc pas quelque chose de nouveau : elle donna un cadre légal à ce qui existait déjà. Les douze anciens nommés par le gouverneur général en décembre 1839 étaient pour la plupart déjà impliqués dans la vie de la communauté. Leurs professions reflétaient le tissu social de la colonie naissante : des propriétaires, des négociants, quelques hommes de métier, un médecin et un seul luthérien, d’origine alsacienne. La liste nominative complète de ces douze fondateurs est conservée aux Archives nationales d’outre-mer, dans le registre des délibérations du consistoire (ANOM 208 APOM/33), séance du 13 décembre 1839. Au fil des années, les renouvellements successifs allaient transformer progressivement la composition de l’institution. Dès 1841, deux nouveaux anciens entrèrent au consistoire et en changèrent le visage. L’un était Isaac Sol, que nous avons déjà rencontré. L’autre était un officier d’état-major d’origine suédoise, le baron Oscar d’Adelswärd et c’est lui qui nous intéresse particulièrement.

IV. Oscar d’Adelswärd et son frère : un fil qui traverse l’histoire

Oscar d’Adelswärd était né le 18 décembre 1811 à Longwy, en Moselle, d’un père suédois issu d’une famille anoblie. Élève de Saint-Cyr puis de l’École d’état-major, il avait servi en Algérie comme adjutant du général Baraguey d’Hilliers, futur maréchal de France. Il y avait été grièvement blessé, décoré de la Légion d’honneur, et avait atteint le grade de capitaine dans l’état-major général avant de quitter le service actif en 1844. Luthérien d’origine suédoise, il fut élu membre du consistoire protestant d’Alger le 10 octobre 1841 – second luthérien à siéger dans cette instance, après un Alsacien.

La présence d’Adelswärd dans le consistoire n’est pas seulement anecdotique. Elle illustre le fait que le protestantisme algérien était, dès ses origines, une affaire européenne au sens large, nourrie par des hommes qui apportaient avec eux leurs traditions nationales, leurs réseaux, leurs héritages familiaux. Car l’histoire d’Oscar d’Adelswärd ne s’arrête pas à Alger. Son frère, Georg Nikolaus d’Adelswärd, suivit une tout autre carrière : diplomate de haut rang, il fut nommé envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de Suède – d’abord en Russie, puis en France, où il représenta la Couronne suédoise à Paris. C’est en cette qualité que Georg Nikolaus signa les lettres de créance de Josef Kuhlman, nommé consul général de Suède et de Norvège à Alger. Ces deux noms – Adelswärd et Kuhlman – se croisent ainsi dans un acte diplomatique dont on mesure rétrospectivement tout le poids : le ministre à Paris qui signe, et le consul à Alger qui reçoit. Le même Kuhlman qui, des années plus tard, se présentera à la mairie d’Alger le 12 juillet 1875 pour déclarer la mort du jeune Norvégien Herman Rustad, et accompagnera le pasteur Charles Monod jusqu’au cimetière de Saint-Eugène.

V. Les membres connus par les renouvellements successifs

À partir de 1843, les renouvellements successifs firent entrer au consistoire des hommes venus d’horizons encore plus divers. Ce n’étaient plus seulement des colons français ou des officiers : c’était le personnel consulaire du bassin méditerranéen tout entier qui s’installait, prudemment, autour de la table protestante d’Alger.

En janvier 1843, cinq nouveaux anciens remplacèrent autant de démissionnaires. Hermann Hoskiaer, gérant du consulat de Danemark, apportait avec lui les réseaux nordiques de la ville ; Alexander Suttin, vice-consul d’Angleterre, y représentait la présence britannique. Thomas Brown, juge adjoint au tribunal d’Alger, allait quant à lui devenir l’une des figures les plus durables de l’institution, présent pendant trois décennies, co-fondateur de l’orphelinat de Dély-Ibrahim, chevalier de la Légion d’honneur. Jean Meyer, propriétaire à Dély-Ibrahim, et Schneider fils, brasseur à Oran, incarnaient pour leur part la colonie dans ce qu’elle avait de plus quotidien. En décembre de la même année entra Charles Wolters, médecin luthérien d’origine allemande, qui jouerait un rôle central dans la fondation de l’orphelinat et mourrait à Alger en 1875, la même année qu’Herman Rustad.

Ces hommes ne se ressemblaient pas. Ce qui les réunissait, c’était moins une identité commune qu’une même façon de tenir leur place dans une colonie encore incertaine : avec sérieux, avec méthode, et avec ce sens du service qui caractérisait les milieux protestants de l’époque.

VI. Au-delà des membres élus : la communauté protestante d’Alger

Le consistoire ne résumait pas à lui seul la vie protestante d’Alger. Dans une lettre de 1861 à l’inspecteur ecclésiastique Meyer, le pasteur Dürr dressait un tableau plus large de la présence protestante dans la ville : des militaires, des hauts fonctionnaires, des magistrats, des médecins et un réseau consulaire d’une remarquable densité.

Parmi le personnel consulaire cité : Frédéric de Crusentolpe, consul général de Suède ; Henri de Stucklé, banquier et consul des Pays-Bas ; John Bell, consul adjoint d’Angleterre ; de Boismann, consul général de Russie. Parmi les militaires : les capitaines Garnier, Duvernoy, Liebich et Artopéus, ainsi que des officiers en retraite. Parmi les magistrats et fonctionnaires : M. Lauth, conseiller à la cour d’appel ; M. Ulrich, juge à Blida ; M. Lamouroux, conseiller de préfecture. Cette liste n’était pas celle des élus, mais celle des fidèles et des sympathisants – le cercle élargi d’une communauté bien plus vaste que son seul consistoire. Sans bruit ni ostentation, la présence protestante irriguait les élites de la colonie : administratives, militaires, diplomatiques et médicales. C’était aussi, dans cette discrétion même, une manière d’être au monde profondément protestante.

VII. Ce que faisait le consistoire

Au-delà de la gouvernance paroissiale (organisation des cultes, nomination des pasteurs, gestion du patrimoine), le Consistoire d’Alger exerçait une mission sociale que ses membres prenaient très au sérieux. Il gérait l’école protestante, dont la distribution des prix, le 1er août 1853, réunit autour du préfet Jaubert-Mézeray le recteur et l’inspecteur de l’Académie et le général Chabaud-Latour. Il finança et administra l’orphelinat de Dély-Ibrahim, fondé en 1852. Il organisait les secours aux protestants indigents, quelle que fût leur nationalité, et veillait à ce que les morts soient accompagnés dignement.

C’est dans ce cadre que le pasteur Charles Monod célébra, le 12 juillet 1875, les funérailles d’Herman Rustad, le jeune Norvégien de vingt-trois ans, mort la veille dans son appartement de la rue de Joinville, dont la succession ne contenait rien d’autre qu’une dette de quarante-trois francs et cinquante centimes…

VIII. L’héritage

Le Consistoire d’Alger demeura l’institution centrale du protestantisme algérien pendant toute la période coloniale, sous des présidences pastorales successives – Sautter, Guillaume Monod, Charles Monod et d’autres après eux. Pendant plus d’un siècle, il fut le point fixe d’une communauté qui n’avait rien d’évident : trop diverse pour être homogène, trop dispersée pour être visible, mais assez unie pour bâtir des écoles, administrer des orphelinats et faire vivre une presse. Sa dissolution, après l’indépendance algérienne de 1962, mit fin à cette aventure. Mais ses archives, éparpillées entre Aix-en-Provence, Stockholm, Oslo et Genève, continuent de livrer leurs secrets et de redonner des noms à des hommes que l’histoire avait oubliés.

Notices biographiques des membres cités

Jean-François Sautter (1791–1872) — né et mort à Genève. Pasteur à Marseille de 1817 à 1837, puis à Alger de 1837 à 1847. Naturalisé français en 1816. Chevalier de la Légion d’honneur. Premier pasteur officiel du Consistoire d’Alger, qu’il présida jusqu’à sa révocation en 1847.

Isaac Adolphe Paul Émile Sol — officier de carrière, aide de camp lors de la prise d’Alger en 1830. Secrétaire général du Gouvernement général de l’Algérie. Coopté comme membre du consistoire officieux dès 1836, élu ancien titulaire le 10 octobre 1841. Chevalier de la Légion d’honneur.

Renauld Casimir Oscar baron d’Adelswärd (1811–1898) — né le 18 décembre 1811 à Longwy (Moselle), d’un père suédois issu d’une famille anoblie. Élève de Saint-Cyr et de l’École d’état-major. Adjutant du général Baraguey d’Hilliers en Algérie. Capitaine d’état-major, blessé et décoré de la Légion d’honneur. Membre du consistoire protestant d’Alger d’octobre 1841 à son départ du service actif en 1844. Installé ensuite à Nancy, commandant de la Garde nationale. Élu à l’Assemblée constituante (1848) et législative (1849) pour la Meurthe. L’un des 233 députés ayant signé le décret de destitution de Louis-Napoléon lors du coup d’État de décembre 1851. Frère du diplomate Georg Nikolaus d’Adelswärd, ministre plénipotentiaire de Suède à Paris, qui délivra les lettres de créance de Josef Kuhlman comme consul général de Suède et de Norvège à Alger. Probablement, selon le Svenskt biografiskt lexikon, « le seul né d’un père suédois à avoir siégé dans une assemblée nationale française ». Mort à Saint-Hélier (Jersey) en 1898.

Hermann Hoskiaer — secrétaire du Consulat de Danemark à Alger. Élu ancien du consistoire le 31 janvier 1843. Ultérieurement nommé consul de Prusse.

Alexander Suttin — vice-consul d’Angleterre à Alger. Élu le 31 janvier 1843.

Thomas Brown — né à Bordeaux, d’une vieille famille écossaise protestante. Juge adjoint au tribunal d’Alger. Élu le 31 janvier 1843. Pilier du consistoire pendant trois décennies. Co-fondateur de l’orphelinat de Dély-Ibrahim en 1852 aux côtés de Guillaume Monod et du pasteur Dürr. Chevalier de la Légion d’honneur.

Charles Guillaume Ferdinand Théodore Wolters (1813–1875) — né à Brunswick (Allemagne). Médecin à Alger, confession luthérienne. Élu le 11 décembre 1843. Acteur central de la fondation de l’orphelinat de Dély-Ibrahim. Secrétaire du consistoire. Mort à Alger le 2 novembre 1875.

Jacques Timothée Dürr (1796–1876) — pasteur alsacien. Débarqué à Alger le 18 janvier 1844. Fonda les communautés protestantes de Dély-Ibrahim, Douéra et Blida. Co-fondateur de l’orphelinat de Dély-Ibrahim (1852). Mort à son domicile de l’Orangerie à Mustapha le 11 novembre 1876, une plume à la main, écrivant ses dernières lettres pour les pauvres. Surnommé « Apôtre de l’Algérie ».

Guillaume Monod (1800–1896) — né à Copenhague, fils du pasteur Jean Monod. Pasteur et président du Consistoire d’Alger de 1849 à 1853. Co-fondateur de l’orphelinat de Dély-Ibrahim. Auteur des Instructions adressées aux Protestants d’Afrique (1852). Mort à 96 ans.

Charles Monod (1850–1897) — fils d’Horace Monod, neveu de Guillaume Monod. Pasteur à Alger de 1873 à sa mort en 1897. Co-fondateur du Courrier du Dimanche. Officia aux funérailles d’Herman Rustad (12 juillet 1875) et prononça l’éloge funèbre du pasteur Dürr (13 novembre 1876).

Sources : Jean Volff, « Dix figures laïques du consistoire d’Alger (1839-1872) », Revue d’Histoire du Protestantisme, 2020 · Riksarkivet Stockholm (Svenskt biografiskt lexikon) · ANOM 208 APOM/33 (registres du consistoire)

L’Église de Novasolkka, histoire d’une paroisse d’Ingrie

Le village de Novasolkka
Evocation du petit village de Novasolkka, vers 1650.

Novasolkka (russe : Новосёлки / Novosjolki) est un village situé dans la municipalité d’Opolja, district de Jaama, oblast de Leningrad, Russie, à 2 km au nord-ouest d’Opolja, aux coordonnées 59°27’12″N, 28°48’27″E. Le village ne comptait plus que 8 habitants en 2010, vestige d’une communauté qui fut jadis bien plus vivante. La première mention connue remonte à 1499/1500 dans le livre fiscal de Vatya de Novgorod, sous le nom de Novoje. Selon Peter von Köppen, en 1848, le village abritait 63 Russes et 53 Finlandais de type Savak. Les paysans du village étaient serfs du propriétaire de la ferme jusqu’aux années 1860. En tant que municipalité de village, ils appartenaient au volost d’Opolja. En 1899, Novosolkka comptait 90 habitants : 41 Finlandais, 22 Estoniens, 21 Russes, 6 « mixtes », dont 62 luthériens.

Lien probable avec Johan Kuhlman et la famille Bornhagenhof

La proximité géographique entre les propriétés de Bornhagenhof (les villages de Radowitsa et Sirgnitza), accordés à Johan Kuhlman en 1641 et la paroisse luthérienne de Novasolkka est frappante : moins de 2 km séparent Opolja de Novasolkka, et les deux villages du domaine se trouvent dans la même zone géographique immédiate. La paroisse fut fondée à la fin des années 1670, soit une génération après la mort de Johan à Narva en 1649, mais il est tout à fait plausible que les ressources foncières des Kuhlman dans cette région, et peut-être la volonté de la veuve Gertrud van Sypesteyn ou de ses descendants, aient contribué à l’établissement de cette infrastructure religieuse luthérienne locale.

On distingue l’église de Novasolkka (orthographié Novoselka) sur cet extrait de carte intitulée « Regiones ad Sinum Finnicum Accuratissime Delineatae » datée de 1742. Source Gallica / BNF.

La Suède encourageait activement la noblesse qu’elle installait en Ingrie à soutenir et financer les paroisses luthériennes, afin d’ancrer culturellement et religieusement les colons dans ce territoire disputé, et de contrebalancer l’influence de l’Église orthodoxe. Pour les familles nobles établies dans la région, financer une paroisse locale était à la fois un acte de piété, un geste de prestige social et un investissement politique. Les archives suédoises de Stockholm pourraient contenir des documents complémentaires à ce sujet.

La paroisse luthérienne – origines et développement

La paroisse de Novasolkka fut fondée à la fin des années 1670, en remplacement de la paroisse abolie de Jaama. Elle englobait les pogostas d’Opolja et de Jastrebino dans le comté de Jaama. À la fin de l’ère suédoise, elle possédait une chapelle dans le village de Porečje, le long du Laukaanjoki.

L’Eglise de Novasolkka, dessin de 1703.

Après la reconquête russe, Novasolkka fut fusionnée avec Moloskovitsa. En 1759, elle retrouva son propre vicaire. À partir de 1825, les vicaires de Moloskovitsa et Kattila–Soikkola en assurèrent le sacerdoce, jusqu’à ce qu’en 1834 Novasolkka soit rattachée à la paroisse de Kattila, Soikkola et Novasolkka. En 1917, la paroisse comptait 1 635 membres et appartenait au décanat de Länsi-Inkeri.

L’église en bois – construction et splendeur

L’église en bois de 150 places de Novasolkka aurait été construite au XVIIIe siècle. Photographiée en 1911, puis en 1930, elle apparaît comme un édifice de bois à clocher pointu, sobre et typique de l’architecture luthérienne d’Ingrie : une nef unique, un porche d’entrée, un clocher élancé. À l’intérieur, les photographies de l’époque montrent un chœur orné d’une belle arcature en plein cintre, des stalles en bois, un autel simple mais soigné. L’intérieur de l’église avait été détruit pendant la Guerre d’Hiver lors d’une manifestation anti-finlandaise, un épisode parmi les nombreuses violences qui accompagnèrent la soviétisation forcée de la région.

L’Eglise de Novasolkka en 1930
l’Eglise de Novasolkka en 1943.
La fermeture, l’abandon, les ruines

En 1935, les services religieux cessèrent dans la paroisse de Novasolkka : les prêtres étaient officiellement interdits de séjour dans la zone frontalière. Deux ans plus tard, en 1937, l’église fut définitivement fermée par les autorités soviétiques. Elle subsistait encore, dans un état de délabrement avancé (toiture défoncée, charpente visible, murs de bois disjoints) pendant la Seconde Guerre mondiale, comme en témoigne la photographie de 1943. Après la guerre, on perdit toute trace de son sort.

Aujourd’hui, les ruines visibles dans la région ne sont plus celles de l’église en bois de Novasolkka, mais celles d’une autre église de briques dans les environs, les grandes arcades de pierre rouge et les échafaudages photographiés de nos jours témoignent d’un édifice d’une tout autre nature, plus tardif, probablement une église orthodoxe ou russo-luthérienne du XIXe siècle. L’église en bois originale de Novasolkka a, elle, vraisemblablement disparu, effondrée dans les décennies d’après-guerre.

Une église en ruine, région de Novasolkka et Sirgonitza, de nos jours.

Le cousin suédois

Svante Nylund (1855-1899)
Svante Nylund, vers 1880 à Oran. Collection personnelle de l’auteur.

Dans l’album de famille des Kuhlman, album que j’ai nommé « l’Album de Sigurd », figurent quelques photographies de personnages apparemment proches des Kuhlman d’Alger, mais qui sont restées longtemps sans explication. Étaient-ce des amis, de proches parents ?

Le hasard a voulu que je rentre en contact, grâce au miracle des sites généalogiques, avec un lointain descendant d’une branche familiale restée en Scandinavie. Avec ce cousin éloigné, Dag Lundqvist, nous avons commencé à échanger il y a une quinzaine d’années, à comparer nos documents et photographies et à élucider un certain nombre de mystères. Un des mystères résidait dans la présence d’un personnage figurant dans l’album, non seulement sous forme de photographie au format carte de visite, comme cela se faisait à l’époque, mais également sur une photographie familiale des Kuhlman d’Alger. Quel pouvait bien être ce personnage à droite sur l’image ci-dessous ?

La famille Kuhlman à Alger, vers 1875. Collection personnelle de l’auteur.

Dag avait lui aussi des photographies, miroirs de celles d’Algérie et avec des informations manquantes ou imprécises. D’après lui, la famille suédoise connaissait le nom de Svante et pensait qu’il avait émigré un temps à Oman. Il s’agissait bien sûr d’Oran. Nos photos concordaient et l’énigme de ce personnage inconnu fut résolue. Svante était le cousin germain de Sigurd. Sa mère, Amalia, était la sœur d’Augusta Maklin. En 1866, suite à la visite des Kuhlman en Algérie pour la cérémonie en l’honneur de Joseph recevant l’Ordre de Wasa, Svante rejoignit l’Algérie où lui aussi apprit le métier de courtier maritime. En 1886, son nom apparut dans l’annuaire de la Colonie, il est vrai avec une orthographe approximative. Il rentra un peu plus tard en Suède où il mourut célibataire.

Almanach National de 1886. Svante apparait comme courtier maritime aux côtés de son cousin Sigurd Kuhlman. Notez l’orthographe approximative. Source BNF.

De fil en aiguille, cette découverte me fit identifier précisément une autre photographie ancienne présentant Svante avec sa mère et sa sœur, Fernanda.

Fernanda, Amalia et Svante Nylund, Nykoping, vers 1860. Collection personnelle de l’auteur.
Svante Nylund, vers 1872. Collection personnelle de l’auteur.
Svante Nylund, vers 1895 à Oran. Recto d’une carte photo envoyée à sa mère. Collection de Dag Lundqvist.

J’évoquerai prochainement l’histoire de Fernanda qui se maria avec Arvid Ludvig Trafvenfelt (1849-1900). Une histoire où il sera question d’un bijou de la Reine Marie-Antoinette…

Johan Kuhlman et ses terres d’Ingrie

Un colon suédois aux confins de l’Empire.

Je tiens à remercier chaleureusement le Dr Alexandre Vladislavovitch Dmitriev, maître de conférences à l’Université Polytechnique Pierre le Grand de Saint-Pétersbourg et chercheur senior à l’Institut de Recherches Linguistiques de l’Académie des Sciences de Russie. Ses recherches sur la localisation de Bornhagen ont permis de confirmer l’emplacement de la propriété des Kuhlman en Ingrie.

Evocation de la famille Kuhlman en Ingrie. Gertrud, née van Sypesteyn, vers 1650 avec ses enfants. A gauche, Herink (Heinrich) 11 ans. Bornhagenhof en Ingrie.
I. La terre que Johan Kuhlman reçut en récompense

En octobre 1641, la reine Christine de Suède accorde à Johan Kuhlman (vers 1600-1649) deux villages dans ce que les textes suédois appellent le comté de Pemo et Opolie (aujourd’hui la municipalité d’Opolja), dans le district de Jaama, oblast de Leningrad. Ces deux propriétés, confirmées par une seconde lettre royale datée du 10 août 1646, constituent la récompense d’une vie au service des armes.

Extrait de la carte « Ducatuum Livoniae et Curlandiae cum vicinis insulis nova exhibitio geographica » établie par Homann, Johann Baptist (1663-1724). On distingue les deux villages à droite, certes dans une orthographe différentes. Iamagorod = Jaama.

Le premier village, Ragowitza, que l’on trouve aussi orthographié Ragoditsa, Raditska, Radowitsa ou encore Radisko en Russe sur la carte ci-dessus, représentait une superficie de 9 et 1/15 Obser, soit environ 54 à 90 hectares de terres arables. Le second, Sirgonitza (Sergovitsa ou Sirgnitza dans d’autres transcriptions) couvrait 4 et 3/5 Obser, soit environ 28 à 46 hectares. L’unité de mesure, l’Obser (ou Haken, du germanique Haken, « crochet de charrue »), est la mesure cadastrale en usage dans toutes les provinces baltes de la couronne suédoise : elle évalue la capacité productive d’un domaine, et non sa surface géographique stricto sensu, raison pour laquelle la conversion en hectares varie selon la qualité des sols, entre 6 et 10 hectares par Obser selon les sources historiques. Au total, le domaine de Bornhagenhof (ou Bornhagenhoff) représentait donc entre 80 et 140 hectares de terres arables, auxquels s’ajoutaient des forêts et des pâturages étendus, portant vraisemblablement la surface totale du domaine à plusieurs centaines d’hectares. C’était une propriété substantielle et généreuse, bien au-dessus d’un fief ordinaire, correspondant à une récompense remarquable pour un officier méritant.

Trouvée au départ par déduction et à partir de la lecture de la lettre de la Reine Christine datée de 1641, la localisation du domaine a été confirmée par le Professeur Alexandre Dmitriev (2025), qui a croisé trois cartes historiques suédoises du XVIIe siècle : la carte Faber (1667), la carte EIL (1682) et la carte Dahlbergh (1683). Selon son analyse, Bornhagenhof se trouvait sur la rive de la rivière Solka, précisément au sud-est du domaine de Kerstovo, aux coordonnées approximatives 59°29′51″N 28°49′46″E, soit l’actuel établissement rural d’Opolyevskoye, dans le district de Kingisepp.

Le nom est d’origine allemande : Born (= source, puits, eau vive) + Hagen (= enclos, haie de clôture). Il existe un village du même nom en Thuringe, mentionné dès le XIVe siècle. La première occurrence du nom dans une résidence chevaleresque (Bornhof) date du XVIe siècle. Johan Kuhlman, originaire de Poméranie germanophone, a vraisemblablement nommé son domaine ingrien d’après un lieu ou une image familière de son pays natal (source : Prof Dmitriev).

Les comtés et pogosts d’Ingrie sous la domination Suédoise.
Carte basée sur l’essai de Kirkinen, 1991 p52.

Pour donner un point de comparaison : une ferme suédoise ordinaire (hemman) représentait 5 à 20 hectares ; un petit fief ingrien accordé à un sous-officier modeste couvrait 1 à 5 Obser (6 à 30 hectares). Johan, avec ses 13,7 Obser au total, se situait dans le tiers supérieur des donations militaires de la reine Christine.

Distance entre les deux propriétés et leur Environnement immédiat

Les villages de Radowitsa et de Sirgnitza appartiennent tous deux au même pogosta d’Opolja, la même circonscription administrative locale héritée du système russe d’avant la conquête suédoise. Ils se trouvent dans les hautes terres de Länsi-Inker (les plateaux de l’Ingrie occidentale), un plateau ondulé qui s’élève à une altitude modeste de 50 à 80 mètres, ce qui en fait l’un des rares reliefs de toute la région, tranchant sur les vastes plaines marécageuses environnantes. Les deux hameaux étaient proches l’un de l’autre, probablement à 5 à 8 km à vol d’oiseau, intégrés dans le même bassin agricole. La ville la plus proche est Opolja (aujourd’hui Opolye), à quelques kilomètres du domaine.

Novasolkka, la paroisse luthérienne dont Johan aurait pu être un mécène, se trouve à seulement 2 km au nord-ouest d’Opolja, soit à une distance infime du domaine de Bornhagenhof. À pied, cela représente moins d’une demi-heure de marche. Les gens du domaine fréquentaient certainement cette église comme lieu de culte naturel.

II. La route vers Narva : comment rejoindre la capitale

La géographie du chemin

Narva, ou plus exactement Ivangorod, sa jumelle sur la rive russe, est la ville garnison et le centre administratif de la région. C’est là que Johan Kuhlman sera enterré, grâce à une donation de 100 riksdalers du colonel Frans Johnstone pour sa sépulture dans l’église du château.

Narva en 1650.Merian, Matthäus (1593-1650). Cartographe. Gallica.

Le trajet depuis les propriétés de Bornhagenhof jusqu’à Narva se décomposait en deux étapes naturelles : de Opolja à Jama (aujourd’hui Kingisepp) : environ 12 à 15 km par la route forestière. Jama, appelée Yamburg plus tard sous les Russes, est le chef-lieu du comté, doté d’une forteresse, d’une église luthérienne et d’un marché. C’est l’arrêt administratif incontournable pour tout habitant de la région. Puis de Jama à Narva/Ivangorod : environ 27 à 30 km par la route principale, qui longe partiellement la rivière Luga avant de bifurquer vers l’ouest en direction de la Narva. Au total, le trajet de Bornhagenhof à Narva représentait environ 40 à 45 km par route, soit une distance à vol d’oiseau de 34 à 35 km.

Deux cartes militaires suédoises de 1688, conservées aux Archives de Guerre de Stockholm (Krigsarkivet), décrivent précisément cet axe : la Charta Öfver Landswägen igenom Iwangorods Lähn (carte de la route à travers le Comté d’Ivangorod) et la Charta Öfver Landswägen igenom Jahmo Lähn (route du Comté de Jama). Cette dernière mentionne également une route parallèle dite « Blekens » ou « Coporie road », qui longeait les terres des Bleken, voisins des Kuhlman sur la rivière Solka. (source : Prof. Dmitriev)

Durée du voyage au XVIIe siècle

Dans l’Ingrie suédoise des années 1640, les routes n’étaient que des chemins de terre, souvent à peine défrichés, traversant une forêt dense de bouleaux, d’épicéas et de pins. En été, la boue rendait les ornières profondes ; en hiver, la neige pouvait paradoxalement faciliter le voyage en traîneaux (kälke), mode de transport très répandu dans la région. À cheval, en trottant régulièrement sur une piste connue : 6 à 8 heures pour le trajet complet, en une seule journée. En chariot attelé (transport de marchandises, de grain, de bois) : avec une vitesse de marche de 3 à 4 km/h sur terrain inégal, il fallait compter une journée et demie, avec une nuit sur place à Jama. À pied : un paysan marchant à 4-5 km/h comptait généralement deux jours pour ne pas arriver épuisé. En hiver, en traîneau : la neige compactée sur les chemins permettait des vitesses supérieures, et le trajet pouvait se faire en 4 à 5 heures, ce qui explique pourquoi l’hiver était souvent la meilleure période pour les déplacements importants.

III. Les lacs, les rivières, les lieux notables

La région autour des propriétés de Johan est structurée par plusieurs éléments géographiques remarquables.

Les cours d’eau : la rivière Luga (353 km), navigable sur 182 km à partir de son embouchure dans le golfe de Finlande, constitue l’artère principale du sud de l’Ingrie. Elle coule à une vingtaine de kilomètres au sud des propriétés. Son affluent, la Laukaanjoki (appelée aussi Rossona par les Russes), coule plus près d’Opolja et était utilisée pour alimenter les moulins à eau des hameaux de la région — dont la paroisse de Novasolkka possédait une chapelle en bord de rive. La rivière Narva, au nord-est, draine le lac Peïpous et constitue une frontière naturelle imposante.

La rivière Luga

Les lacs : le terrain des hautes terres de Länsi-Inker est parsemé de petits lacs glaciaires, dont plusieurs figurent dans les cartes suédoises du XVIIe siècle. Le plus proche et le plus significatif de la région est le lac Smolkino, situé à quelques kilomètres d’Opolja. Plus au sud, à environ 80 km, le grand lac Peïpous (Чудское озеро) marque la frontière russo-suédoise, une zone stratégique et souvent disputée.

La mer : le golfe de Finlande et la baie de Narva sont à environ 52 km à vol d’oiseau au nord-ouest des propriétés. Narva, positionnée à l’embouchure de la rivière du même nom sur cette baie, était le port d’exportation naturel de toute la région. Les bois de construction et les matériaux de charpente produits dans les forêts d’Ingrie y étaient chargés sur des navires à destination d’Amsterdam, de Stockholm et de Lübeck.

Les lieux notables proches : à quelques kilomètres au nord-est d’Opolja se trouvait Kerstova (Kerstovo), un village dont le domaine seigneurial abrita plus tard une grande église en pierre. À l’ouest, Jama (aujourd’hui Kingisepp) était le bourg fortifié le plus proche, jouant le rôle de marché régional, de poste de garnison et de siège de la justice locale.

IV. Ce qu’était Saint-Pétersbourg en 1641, quand Johan arrive en Ingrie

Lorsque Johan Kuhlman reçoit ses terres d’Ingrie en 1641, Saint-Pétersbourg n’existe pas encore. À la place, sur les berges marécageuses et brumeuses du delta de la Neva, se trouve une modeste bourgade suédoise : Nyen (ou Nevanlinna en finnois), construite autour de la forteresse de Nyenschantz, érigée en 1611 à la confluence de la Neva et de l’Okhta. En 1641, Nyen est en pleine croissance. Elle vient d’être élevée au rang de ville en 1632, et obtiendra le statut de capitale administrative de l’Ingrie suédoise en 1642, soit un an seulement après la donation faite à Johan. La population tourne alors autour de 2 000 habitants, essentiellement des Finlandais, des Suédois et des marchands allemands ou baltes-germaniques. Nyen est avant tout un nœud commercial : le transit des marchandises russes (fourrures, chanvre, lin, bois) vers l’Europe de l’Ouest y passe, dans le cadre de la grande politique économique suédoise dite Derivationspolitik, visant à détourner le commerce russo-européen des routes d’Arkhangelsk au profit des ports suédois.

Gravure de l’artiste hollandais Peter Pikart «Petersburg. 1704″

Pour Johan et ses contemporains, Nyen est la grande ville de référence de l’est ingrien, mais elle est distante d’environ 100 à 110 km à vol d’oiseau des propriétés de Bornhagenhof : un voyage de plusieurs jours. Narva, à 35 km, était bien plus accessible au quotidien. Les deux villes constituaient les deux pôles de la vie suédoise en Ingrie : Narva pour les affaires militaires et administratives, Nyen pour le commerce et le négoce international.

Lorsque Pierre le Grand prendra Nyenschantz en mai 1703 et fondera Saint-Pétersbourg sur ces marécages, les descendants de Johan Kuhlman auront depuis longtemps quitté l’Ingrie.

V. La vie des colons suédois en Ingrie, immersion dans le quotidien de Bornhagenhof
Un « Far East » suédois

Les contemporains appelaient déjà l’Ingrie la « province difficile » (den besvärliga provinsen). Le gouverneur général Göran Sperling la décrivait comme peuplée de gens « rusés et féroces », difficiles à discipliner. Les historiens modernes ont parlé de la « Sibérie suédoise », tant la région servait de destination pour les aventuriers militaires et les indésirables fiscaux. Pour un officier comme Johan Kuhlman, qui reçoit des terres en récompense de services militaires, l’Ingrie est pourtant une opportunité réelle. Elle représente la possibilité d’accéder à une noblesse et à un patrimoine foncier inaccessibles dans le cœur du royaume suédois, déjà saturé.

La composition de la population

L’Ingrie des années 1640 est une mosaïque ethnique et confessionnelle sans équivalent en Europe du Nord. Les villages autour d’Opolja mélangent :

  • Des Votes (Vatjalaiset) et des Izhoriens, les populations finno-ougriennes autochtones, orthodoxes, pratiquant une agriculture de subsistance sur ces terres depuis des siècles.
  • Des paysans finlandais (Savakot, les « Savakko ») immigrés de Carélie et de Savolax depuis les années 1620, luthériens, amenés par les autorités suédoises pour repeupler les campagnes dévastées par la guerre ingro-russe de 1610-1617.
  • Des Russes, notamment dans les villages comme Novasolkka où, en 1848 encore, on comptait 63 Russes pour 53 Finlandais.
  • Une noblesse suédoise et germano-baltique – les propriétaires comme Johan – installée dans les manoirs, souvent absente, gérant ses terres par des régisseurs (inspecteur ou hopman) locaux.
Le domaine de Bornhagenhof: ce que Johan y possédait

Un domaine ingrien de l’époque n’est pas un château de la Loire. C’est une ferme seigneuriale en bois (hov en suédois, hof en allemand), entourée de champs cultivés par des paysans astreints à la corvée (dagsverke). Le système féodal ingrien se situe à mi-chemin entre le modèle suédois, où les paysans sont libres en droit, et le modèle baltique-germanique, où la pratique dite « livländskt sätt » (à la manière livonienne) autorise les propriétaires à traiter leurs paysans avec une dureté proche du servage. L’agriculture sur le plateau de Länsi-Inker reposait essentiellement sur le seigle, l’orge et l’avoine, cultivés en rotation dans les défrichements forestiers. Les forêts mixtes (bouleaux, épicéas, pins) couvraient la majeure partie du territoire et fournissaient le bois de construction, le bois de chauffage, les matériaux pour les clôtures et les traîneaux. La chasse aux cerfs, élans, ours, lièvres et la pêche dans les rivières et les petits lacs complétaient l’alimentation du manoir.

Les tensions avec la population orthodoxe

L’une des plaies permanentes de la vie seigneuriale en Ingrie était la résistance religieuse des paysans orthodoxes. La couronne suédoise cherchait à convertir Votes et Izhoriens au luthéranisme, en vain. Les prêtres orthodoxes continuaient officieusement leur ministère, et les paysans fuyaient régulièrement vers la Russie toute proche lorsque la pression devenait insupportable. Pour les nobles comme Johan, dont les terres dépendaient du travail de ces paysans, la désertion était une menace économique directe.

L’église de Novasolkka, fondée à la fin des années 1670, soit une génération après Johan, est précisément l’outil institutionnel par lequel la couronne et la noblesse luthérienne tentaient de fixer cette population mouvante : en lui offrant une paroisse locale, des sacrements, un calendrier communautaire, on espérait enraciner les Finlandais luthériens et marginaliser doucement les fidèles orthodoxes.

Le froid, l’isolement, la guerre

Il faut imaginer les hivers. L’Ingrie est soumise à un climat continental humide, avec des températures pouvant descendre à -20 °C ou -25 °C en janvier-février. La neige s’accumule dès novembre. Les nuits durent 18 heures. Les routes disparaissent sous les congères. Les loups rôdent près des hameaux. Pour les familles de colons suédois, pour Gertrud van Sypesteyn, l’épouse de Johan, qui restera veuve en Ingrie après 1649, la vie quotidienne est faite d’un isolement profond, tempéré par la solidarité des autres familles nobles de la région et les rares passages de marchands ou de courriers militaires.

La fin d’une aventure

Johan mourra à Narva en 1649, loin de sa Poméranie natale d’où il était originaire, au service du roi de Suède. Il sera anobli à titre posthume et inhumé dans l’église du château de Narva, grâce à la généreuse donation de 100 riksdalers du colonel Frans Johnstone. Sa veuve Gertrud van Sypesteyn et ses descendants restèrent vraisemblablement propriétaires de Bornhagenhof jusqu’à la Grande Réduction de Charles XI (1683), qui confisqua la majeure partie des terres nobles ingriennes au profit de la couronne — mettant fin à l’aventure foncière des Kuhlman en Ingrie, à quelque 100 km de l’endroit qui, soixante ans plus tard, deviendrait Saint-Pétersbourg.

Référence bibliographique : Dmitriev, A. V. (2025). Deanthroponymic and Deappellative Models in Swedish Toponymy of 17th-century Ingermanland: Comparative-Historical Aspect. Voprosy Onomastiki, 22(3), 206–238. https://doi.org/10.15826/vopr_onom.2025.22.3.034

Les premiers temples protestants d’Algérie

Une histoire plus ancienne qu’on ne le croit

On a longtemps tenu pour acquis que le temple protestant de la rue de Chartres, inauguré le jour de Noël 1845, était le premier lieu de culte protestant d’Alger et donc d’Algérie. Cette idée largement répandue est inexacte. Avant ce temple construit de toutes pièces par l’architecte Guiauchain, il y en avait eu d’autres : des lieux provisoires mais officiels, un oratoire aménagé dans une maison de banlieue, une communauté qui avait su s’organiser bien avant que la première pierre fût posée. Pour comprendre ce que fut le premier temple protestant d’Algérie, il faut remonter non pas à 1845, mais à 1835.

Avant 1830, des protestants vivaient à Alger, captifs pour la plupart, mais aussi consuls et marchands des puissances du Nord. Ils représentaient, avec les orthodoxes, près d’un tiers des esclaves chrétiens de la Régence, selon Jean Volff, mais ils étaient, précise-t-il, « spirituellement abandonnés » : les missions catholiques qui géraient les hôpitaux et les chapelles de prison ne s’étendaient pas à eux. Les protestants libres, rattachés au consulat britannique, disposaient selon les traités de 1662 d’un droit à prier, que le consul exerçait dans sa propre résidence. Il n’y avait ni temple, ni pasteur, ni communauté organisée. C’est cette absence que la demande de décembre 1834 allait, pour la première fois, chercher à combler.

Lorsque les troupes françaises débarquent à Alger en juin 1830, la question religieuse ne tarde pas à se poser. Parmi les officiers, les chirurgiens et les administrateurs qui accompagnent l’expédition, nombre d’entre eux sont protestants. Français réformés, Alsaciens luthériens et Suisses des deux confessions font partie de l’armée expéditionnaire. La Légion étrangère, créée en mars 1831 pour absorber les volontaires étrangers, grossit encore cette communauté de centaines d’Allemands, de Scandinaves, d’Européens du Nord. S’y ajoutent bientôt les premiers colons civils, les négociants, les artisans, les interprètes, et en marge de tout cela, les attachés consulaires de Suède, de Norvège, du Danemark, de Prusse et d’Angleterre. Pendant cinq ans, cette communauté dispersée n’a ni pasteur ni lieu de culte propre. Les réunions de prière se tenaient dans des maisons particulières, parfois animées par des missionnaires anglais de passage.

En décembre 1834, la communauté protestante d’Alger adresse une demande officielle aux autorités coloniales : elle veut un lieu de culte et un pasteur. La demande est accordée. Le Gouverneur général Clauzel autorise par arrêté la création d’une Église réformée libre et un temple provisoire est aménagé dans un bâtiment existant. Le 7 janvier 1836, le premier Consistoire protestant d’Alger est constitué, encore officieux mais déjà reconnu. Parmi les laïcs qui le composent figure le chef de bataillon Isaac Sol, aide de camp vétéran de la prise d’Alger, dont le nom est le premier à apparaître dans les archives de cette institution naissante.

Ce temple provisoire, dont l’adresse exacte reste à ce jour inconnue, sera le lieu de culte de la communauté pendant neuf ans. On ignore à quoi il ressemblait, dans quel quartier il était situé, s’il avait une façade reconnaissable ou s’il se fondait dans la masse des bâtiments environnants. Mais son existence est attestée sans ambiguïté par un document d’une clarté remarquable. Le 28 avril 1838, le Moniteur Algérien publie le programme officiel de la Fête du Roi, célébrée le 1er mai en l’honneur de Louis-Philippe. Parmi les festivités prévues à midi, on lit : « Prières publiques dans l’église catholique, le temple protestant, les mosquées et les synagogues. » Le temple protestant y figure aux côtés de l’église catholique, des mosquées et des synagogues, l’un des quatre lieux de culte officiellement reconnus à Alger, sept ans avant la construction de la rue de Chartres. Ce n’était pas un lieu improvisé ni une réunion privée tolérée : c’était une institution.

Le 31 octobre 1839, une ordonnance royale donne au protestantisme algérien son assise juridique définitive, en créant l’Église consistoriale pour le culte protestant d’Alger. Sa particularité, unique en France, est de réunir luthériens et réformés sous une même institution – distinction impossible à maintenir dans une communauté aussi petite et aussi mêlée. Le premier pasteur officiel, Jean-François Sautter, genevois né en 1791, préside cette assemblée jusqu’en 1847. Le Consistoire d’Alger tient ses séances et ses bureaux dans des locaux proches de l’emplacement qui accueillera bientôt le temple de la rue de Chartres. L’Alger pratique de 1863 signale d’ailleurs que le « Consistoire central protestant » était domicilié rue Palma, n°2 — l’artère qui longeait le futur temple sur son côté.

Pendant ce temps, loin du centre d’Alger, un autre lieu de culte protestant prend forme à l’ouest. Par ordonnance du 10 juillet 1842, les autorités créent un poste pastoral luthérien destiné à la communauté germanique et alsacienne installée à Dély-Ibrahim, alors petit village agricole à une heure de marche de la ville. Le pasteur Jacques Timothée Dürr, alsacien d’origine, débarqua à Alger le 18 janvier 1844 avec sa femme et ses sept enfants, et prit ses fonctions trois jours plus tard. Sa paroisse n’avait pas de temple : il officiait dans une grande maison louée par le Gouvernement général pour 3 000 francs annuels, dont le rez-de-chaussée avait été converti en salle de culte. Ce dispositif portait le nom modeste d’oratoire, mais c’était, dans la réalité, une Église à part entière, avec ses fidèles, ses cérémonies, sa vie propre. Dürr n’allait pas s’en tenir là : il parcourait le territoire avec une énergie remarquable, fondant successivement les communautés de Douéra et de Blida, avant d’être nommé à Alger en 1850, puis d’étendre son action jusqu’à la province de Constantine. Le Mobacher du 15 novembre 1876 lui décerna, à l’heure de ses funérailles, le titre que ses coreligionnaires lui avaient donné de son vivant : « Apôtre de l’Algérie ». Le pasteur Charles Monod, dans son éloge funèbre, le dit en une phrase : « De La Calle à Oran, d’Alger à Biskra, aucun groupe de coreligionnaires ne s’est trouvé en dehors du cercle de sa bienfaisante activité. »

L’orphelinat de Delly Ibrahim.

C’est dans ce contexte – une communauté organisée de longue date, un consistoire en place depuis six ans, plusieurs lieux de culte existants – que l’architecte Guiauchain construisit, entre 1844 et 1845, le premier temple protestant spécialement édifié à cet usage en Algérie. Le bâtiment s’élevait à l’angle de la rue de Chartres et de la rue Palma, dans un quartier central d’Alger alors en pleine construction car les maisons voisines ne dataient elles-mêmes que de 1843. La façade s’inspirait de l’église de la rue Grignan à Marseille. Marcel Paviot, qui en fit la description en 1951 dans L’Écho d’Alger, l’évoquait comme une Madeleine de Paris en miniature : un portique à quatre colonnes cannelées d’ordre toscan, un fronton sobre portant les mots gravés « Au Christ rédempteur ». L’ensemble disait sans emphase ce qu’il était : un lieu de prière, pas un monument. L’intérieur, aux lignes sévères, pouvait recevoir 350 fidèles, et une galerie haute était réservée aux chantres qui, chaque dimanche, donnaient à la cérémonie sa couleur musicale.

Le temple fut inauguré le jour de Noël 1845 par le comte Eugène Guyot, directeur des affaires civiles d’Algérie. La cérémonie était à l’image de la communauté : bilingue, biculturelle, délibérément inclusive. Deux cultes se tinrent simultanément — l’un en français, présidé par le pasteur Sautter, l’autre en allemand, présidé par le pasteur Dürr. Sur la table de communion avait été déposée une Bible offerte par la Duchesse d’Orléans, épouse du fils de Louis-Philippe, que le gouverneur général Jonnart fera ultérieurement classer comme pièce historique. L’entrée principale donnait sur la rue de Chartres. L’entrée annexe et la loge du concierge se trouvaient la rue de Palma, au n°1 adresse que l’on retrouve dans L’Akhbar du 21 décembre 1848, qui invitait les protestants d’Alger à venir s’inscrire sur le registre électoral du consistoire « chez le concierge du Temple, rue Palma, n°1 ». Les bureaux administratifs occupaient le n°2 de la même rue. Le temple et le consistoire formaient ainsi un seul ensemble, tournant ses deux façades vers deux rues parallèles.

La rue de Chartres posait ses propres difficultés. Artère étroite et souvent encombrée, elle était le dimanche matin un vrai parcours d’obstacles. Le pasteur Chatonney, dans un rapport conservé par les archives de la paroisse, en fit un tableau sans ménagement : « Située jadis dans le quartier aisé de la vieille ville française, l’église de la rue de Chartres disparaît aujourd’hui dans une véritable cour des miracles et, le dimanche, il faut presque jouer des coudes pour atteindre le porche encombré par les mendiants et les marchands ambulants. » On avait fini par protéger l’entrée d’une grille de fer. Les grandes cérémonies n’en succédèrent pas moins aux cérémonies ordinaires. Le 1er août 1853 s’y tint la distribution des prix de l’école protestante, présidée par le préfet Jaubert-Mézeray en présence de M. Duval, inspecteur d’Académie, et du général Chabot-Latour. Des décennies plus tard, le même temple accueillit les obsèques du Premier ministre malgache Rainilaiarivony (17 juillet 1896), de la princesse Rasindranoro (9 décembre 1901) et de la reine Ranavalo (24 mai 1917) – rappel que le protestantisme en Algérie au XIXe siècle touchait aussi, par les accidents de l’exil et les hasards de la politique coloniale, aux rives lointaines de l’Océan Indien. Sur les murs de l’intérieur, des plaques commémoratives rappelaient les noms des grands bienfaiteurs de l’Église : le pasteur Sautter, qui avait fondé les premières structures pastorales algériennes ; le pasteur Dür – ainsi orthographié dans l’article de Paviot – qui avait levé des fonds en Europe pour l’orphelinat de Dély-Ibrahim ; et le pasteur Caron, aumônier militaire tombé pendant la guerre de 1939-1945.

Après l’indépendance algérienne, le temple fut désaffecté, puis occupé par l’Organisation nationale des aveugles algériens, avant de se dégrader lentement. La rue de Chartres était devenue rue du Docteur Charles-Aboulker, puis rue Amar El Kama. Au n°15 de cette rue, les quatre colonnes toscanes et le fronton portant l’inscription « Au Christ rédempteur » sont encore debout.

Sources : Moniteur Algérien, 28 avril 1838 · L’Akhbar, 21 décembre 1848 · L’Écho d’Alger, 14 novembre 1951 (Marcel Paviot) · Jean Volff, Revue d’Histoire du Protestantisme · Le Mobacher, 15 novembre 1876 · Judaicalgeria.com · temples.free.fr