La famille Kuhlman traverse plus de 400 ans d'histoire européenne, de la Poméranie à l'Algérie, en passant par la Livonie, l'Ingrie et la Suède. En 1844, Josef Kuhlman, héritier de cette dynastie, devient l'un des premiers Courtiers Maritimes assermentés, puis Consul Général en 1873. Cette saga familiale est racontée par un descendant direct de Johan de Jamawitz.
Catégorie : Personnages
Rencontrez les figures marquantes qui ont façonné l’histoire de la famille Kuhlman à travers les siècles. Des officiers intrépides de la Guerre de Trente Ans aux érudits francs-maçons de la Suède Gustavienne, en passant par les diplomates en Afrique du Nord et les artistes inspirés, cette catégorie brosse le portrait d’hommes et de femmes aux destins singuliers. Découvrez leurs récits de vie, leurs ambitions et les traces qu’ils ont laissées dans les archives de l’Europe et du Maghreb
Parmi les personnages figurant dans l’album des Kuhlman, figure un grand nom d’Oran : Auguste Aucour, ingénieur et bâtisseur du port d’Oran.
Il y a des visages que l’histoire officielle a presque oublié. Celui dont je vais vous raconter l’histoire passa trente-six ans de sa vie à construire, pierre après pierre, bloc après bloc, le port d’Oran. Marie Antoine Eugène Auguste Aucour était ingénieur, bâtisseur et un enfant de Villefranche.
Un enfant du BeaujolaiS
Auguste Aucour (1814-1894). Collection personnelle de l’auteur.
Auguste Aucour naquit le 28 avril 1814 à Villefranche-sur-Saône. Son père était avoué au Tribunal Civil. Sa mère, Marie Cerisier, était la fille d’Antoine-Marie Cerisier – historien, publiciste et député du Tiers-État de la province des Dombes aux États généraux de 1789.
Au collège de Villefranche, il partagea ses bancs avec un certain Claude Bernard, le futur précurseur de la médecine expérimentale. Deux gamins du Beaujolais, côte à côte, dont l’un allait percer les mystères du corps humain et l’autre ceux des fonds marins et des jetées à construire d’Oran. Auguste poursuivit ses études à Lyon, entra à Polytechnique en 1833, puis à l’École des Ponts et Chaussées en 1835, sous la direction de Prony – Gaspard de Prony, le grand ingénieur, lui-même d’une famille beaujolaise.
Oran, 1837 : une ville à inventer
En 1837, à l’âge de vingt-trois ans, Auguste Aucour fut envoyé dans la province d’Oran comme ingénieur des Ponts et Chaussées. La France occupait la ville depuis sept ans à peine. Ce qui ressemblait à un port ne tenait que par la volonté de quelques hommes décidés à le construire contre les tempêtes du nord-ouest et le désintérêt des administrations parisiennes. Aucour fut l’un de ces hommes. Il ne quitta Oran qu’en 1873, après trente-six années données à cette ville.
Le décret de 1860 : son œuvre
Tout ce qu’Aucour avait fait à Oran convergeait vers un moment : le décret impérial du 28 juillet 1860. Ce jour-là, Napoléon III approuva le projet qu’Aucour avait conçu, défendu, chiffré : un bassin de 24 hectares, deux grandes jetées encadrant une passe de 80 mètres, une darse intérieure, un avant-port. Pour un budget de 9 millions de francs.
Il fallut trois décennies pour agrandir le port. Les tempêtes de 1869, 1876 et 1886 ravagèrent partiellement la grande jetée du large. Mais le bassin Aucour vit le jour et son nom resta gravé dans la géographie portuaire d’Oran.
Le port d’Oran, avant les travaux d’agrandissement, 1865. Le bassin « Aucour » en construction. Collection personnelle de l’auteur.
1867 : un courtier suédois débarqua sur les quais d’Aucour
C’est l’été 1867. Les travaux du port battaient leur plein. Et au milieu de tout ça, un jeune Suédois de trente-deux ans, fils du grand courtier Josef Kuhlman d’Alger, débarqua à Oran pour y ouvrir son propre bureau de courtage maritime.
Sigurd Kuhlman (1836-1899). Collection personnelle de l’auteur.
Sigurd Kuhlman arriva dans une ville-chantier. Le port que son père avait connu – un bassin modeste de quatre hectares où voiliers et felouques se serraient à l’étroit – se transformait sous les coups de bélier des dragues et des équipes d’enrochement. L’architecte de cette transformation ? Aucour.
Ils partagèrent l’Oran de la fin du Second Empire et des premières années de la République, de 1867 à 1873 – les six années où Sigurd posait les fondations de sa maison de courtage pendant qu’Aucour dirigeait les fondations du port.
La présence de la photographie, en format carte de visite de l’ingénieur Aucour dans l’album familial des Kuhlman, laisse à penser que les deux hommes se sont côtoyés et , fort probablement, très régulièrement.
Photographie originale montrant le bassin Aucour terminé, vers 1875. Collection personnelle de l’auteur.
Villefranche, 1873–1894 : le retour du bâtisseur
En 1873, Auguste Aucour rentra à Villefranche. Il s’installa 49, rue de Thizy, devint Conseiller municipal, membre de la Commission de l’Hospice. Il mena la vie paisible d’un homme accompli qui n’avait plus rien à prouver. Il mourut en décembre 1894, sans descendance directe, laissant derrière lui des donations remarquables : 15 000 francs à l’Hospice, 20 000 francs aux Bureaux de bienfaisance, des legs à l’Hôtel-Dieu et à la Mutuelle des Instituteurs. « Le souvenir d’un savant et d’un homme de bien », dirent ses contemporains.
La fontaine, le médaillon et les lions disparus
À Oran, on ne l’oublia pas. Une fontaine monumentale fut érigée en son honneur sur la place de la République, ornée d’un médaillon à son profil. Ses statues de lions ailés disparurent un jour — volées, selon la tradition oranaise, pour orner la villa d’un notable peu scrupuleux — et furent remplacées par des hippocampes. La fontaine, elle, demeure place de la République, dans un état qui varie au gré des réhabilitations.
Le bassin Aucour a résisté à tout. Dans la configuration actuelle du port d’Oran, il reste l’un des bassins centraux, de 25 hectares et d’une profondeur allant jusqu’à 12 mètres.
Sources : Archives municipales de Villefranche (1D14, p. 301) ; Paul Lefrancq, « Un port à Oran », L’Afrique du Nord illustrée, 1934 ; kuhlmansaga.com.
Augusta Wilhelmina Maklin naît le 31 janvier 1811 à Stockholm. Elle est la quatrième et dernière fille de Gustaf Maklin et de Louise Marie Johanna Vegult (1782–1855), elle-même fille du Marquis Louis Frédéric de Vigeuil et de Charlotte Rebecka Hummelbaeck. Par sa grand-mère maternelle, Augusta est la petite-fille du Maître d’Écurie du Roi Louis XVI, une ascendance aristocratique française qui contraste singulièrement avec la vie discrète et solitaire qu’elle mènera. Augusta grandit dans une fratrie de quatre sœurs : Charlotta Kristina (1804–1887), Lovisa Amalia (1806–1893) et Sofia Magdalena (1808–1896).
Un mariage de circonstance
Le 9 janvier 1835, Augusta épouse Joseph Kuhlman (1809–1876) à Stockholm. Joseph y occupe alors la fonction de Secrétaire de la Chambre Royale de Commerce. Le contexte de cette union est révélateur : six jours seulement avant le mariage, le père de Joseph, Johan Peter Kuhlman, ouvre une école pour jeunes filles à Stockholm, école qui sera placée sous la direction de Louise Johanna de Vegult, la propre mère d’Augusta. Le fait que leur fils Sigurd naisse sept mois après le mariage laisse penser que cette union fut contractée pour « réparer un égarement », la création de l’école par Johan Peter faisant figure de compensation.
Joseph et Augusta ne vivront d’ailleurs probablement très peu de temps ensemble. Leur mariage ne sera marqué que par ce seul enfant.
Sigurd, leur fils unique
Sigurd Kuhlman naît en 1835 à Stockholm. Fils unique d’Augusta et Joseph, il partira rejoindre son père à Alger dès 1849, comme l’atteste son dossier de naturalisation de 1876, qui précise qu’il était en Algérie depuis cette date. Il deviendra pendant trente ans courtier maritime à Oran, loin de sa mère qui mourra seule, sans lui à ses côtés.
Une vie d’itinérances
La vie d’Augusta après son mariage est celle d’une femme seule, en mouvement constant. En 1838, elle quitte Stockholm pour la Finlande, rejoignant sa mère et sa sœur Charlotta Kristina. Un document de la paroisse Hedvig Eleonora de Stockholm, daté du 15 novembre 1838, confirme ce départ. Elle travaille alors de 1838 à 1839 à l’usine Fiskars, à Fiskari, dans la municipalité de Raseborg, sur la côte sud-ouest de la Finlande, une manufacture fondée en 1649, réputée pour ses outils et ses forges.
« Madame Augusta Wilhelmina Kuhlman, née Maklin, qui se déplace maintenant vers la Finlande, est née à Stockholm le 31 janvier 1811 et est pourvue d’une solide connaissance de la chrétienté, d’une pratique régulière [des sacrements], d’une conduite honorable, et est unie par les liens du mariage au Secrétaire de la Chambre Joseph Kuhlman. Stockholm, le 6 novembre 1838.Pehr Lindström, Pasteur à Hedvig Eleonora. »
« Madame Augusta Wilhelmina Kuhlman, née Macklin, qui est arrivée de Stockholm en 1838 et qui se déplace maintenant vers Helsingfors (Helsinki), est, selon l’attestation apportée avec elle, née à Stockholm le 31 janvier 1811, pourvue d’une solide connaissance de la chrétienté, d’une pratique régulière des sacrements et d’une conduite honorable, et est unie par les liens du mariage au Secrétaire de la Chambre Joseph Kuhlman. Porjo, le 17 avril 1839.Pour le Pasteur,Stadius, Pasteur adjoint »
En avril 1839, un certificat de déplacement de la paroisse de Porjo (Porvoo) atteste qu’elle s’apprête à partir pour Helsinki. Ce document souligne également ses bonnes connaissances de la foi chrétienne et rappelle sa qualité d’épouse du secrétaire consulaire Joseph Kuhlman. Elle s’installe ensuite à Porvoo (en suédois Borgå), ville historique de la côte sud de la Finlande, où elle vit de 1840 jusqu’au 6 août 1844, avant de retourner en Suède, dans la région de Stockholm, sur l’île de Munsö, au lieu-dit Lilla Norrby, sur le lac Mälaren. Sa sœur restera à l’adresse finlandaise jusqu’au 17 septembre 1847.
Les archives de la paroisse de Stockholm (Klara kyrkoarkiv) la mentionnent dans la capitale en 1843, 1845 et 1846, avec son fils Sigurd.
La séparation définitive (1849)
En novembre 1849, Augusta s’installe seule dans la paroisse de Västra Eneby, près de Kisa. Les registres paroissiaux ne mentionnent pas Sigurd à ses côtés. Croisé avec son dossier de naturalisation de 1876 attestant qu’il était en Algérie depuis 1849, cela permet de déduire que c’est à cette époque que le jeune homme, alors âgé de 14 ans, part rejoindre son père Joseph à Alger pour y apprendre le métier. La famille est désormais dispersée : Joseph en Algérie, Sigurd parti le rejoindre, Augusta seule en Suède.
Kisa, de nos jours.
Une femme d’initiative
Le 29 novembre 1851, Augusta publie une annonce dans le journal Westerwiks Weckoblad, journal de Västervik, comté de Kalmar :
« La soussignée a l’intention d’établir une pension pour jeunes femmes ; quiconque intéressé est prié de me contacter pour de plus amples informations. Augusta Kuhlman, née Mac-Lean. »
Ce projet témoigne d’une femme d’initiative, déterminée à construire son autonomie, seule, loin d’un mari absent installé à l’étranger.
La mort, seule à Kisa
Augusta Wilhelmina Maklin décède le 28 octobre 1853 à Kisa, emportée par la tuberculose (lungsot). Elle avait 42 ans. Les obsèques ont lieu le 6 novembre 1853.
« Mme Augusta Wilhemina Kuhlman née Nac Lean le 31 janvier 1811, est décédée à kisa le 28 octobre, pleurée par son fils et sa mère de 78 ans ».
Le registre civil des décès de Kisa est éloquent : Augusta ne vivait pas avec son mari, qui résidait à l’étranger. Elle n’avait pas d’enfant auprès d’elle, Sigurd étant en Algérie depuis 1849. Sa mère, quant à elle, vivait chez sa fille Sofia Magdalena à Leksand, dans le comté de Dalarna, à 200 km au nord-ouest de Stockholm. L’avis de décès publié dans le Post- och Inrikes Tidningar est sobre :
« Mme Augusta Wilhemina Kuhlman née Mac Lean le 31 janvier 1811, est décédée à Kisa le 28 octobre, pleurée par son fils et sa mère. »
Significativement, son mari n’est pas mentionné parmi les personnes en deuil. Augusta meurt véritablement seule, sans Joseph, sans Sigurd, sans sa mère. Elle est pleurée de loin, par un fils parti en Algérie et une mère qui lui survivra deux ans, mourant à son tour le 21 décembre 1855 à Leksand, chez sa fille Sofia Magdalena.
Une vie en pointillés
Augusta Wilhelmina Maklin laisse l’image d’une femme issue d’une lignée aristocratique franco-nordique, petite-fille d’un officier de la cour de Louis XVI, qui traversa sa vie dans une solitude discrète : un mariage sans partage, un fils parti loin, des déménagements répétés de Stockholm à la Finlande, de Munsö à Västervik, jusqu’à sa mort dans la campagne suédoise de Kisa. Par son fils Sigurd, elle est l’ancêtre directe de la branche Kuhlman qui s’enracinera durablement en Algérie.
Dans un prochain article, j’expliquerai comment, avec force de déduction, j’ai pu retrouver et identifier ce qui est peut-être la seule représentation photographique d’Augusta…
Sources : Archives paroissiales de Stockholm, Porvoo, Västra Eneby et Kisa ; registres d’état civil suédois et finlandais ; dossier de naturalisation de Sigurd Kuhlman (1876) ; Post- och Inrikes Tidningar (1853) ; Westerwiks Weckoblad (1851).
2. Alger, Les années fondatrices (1841-1849), printemps 1841
Alger, sur le chemin de la vallée des Consuls sur les hauteurs d’El Biar. Collection personnelle de l’auteur.
L’une des premières démarches de Josef, dès son arrivée, consista à se présenter au consulat de Suède et Norvège. Il loua une petite calèche et se fit conduire sur les hauteurs d’Alger, en direction de la vallée des Consuls, où la plupart des représentants diplomatiques avaient établi leur résidence. Le chemin longeait de magnifiques villas aux jardins ombragés, dont les grands portails ouverts laissaient deviner, derrière les frondaisons, des façades d’une élégance inattendue sous ce ciel africain. Le consul se trouvait dans son jardin lorsque Josef franchit le seuil de la propriété. Dans cette ville encore inconnue, le consul représentait à la fois un appui officiel, un guide et, peut-être, une porte d’entrée vers la communauté scandinave d’Alger.
Entrée de la Calomera, plus tard renommée « La villa des Oliviers ».
Johan Fredrik Schultze (1), consul de Suède et Norvège à Alger depuis 1829, le reçut avec bienveillance dans sa villa mauresque sur les hauteurs d’Alger. Il connaissait Alger mieux que quiconque : arrivé dans la ville dès 1810, initialement en tant que « maître de poudre » (2) au service du Dey, le souverain ottoman de la régence, il avait ensuite occupé le poste de secrétaire consulaire à partir de 1816 avant d’être nommé consul en 1829. Il avait vu la ville se transformer radicalement, notamment depuis la conquête française de 1830. Ses trente et une années de présence à Alger lui donnaient une connaissance intime de tous les rouages du commerce local et des pièges qui guettaient les nouveaux venus.
Un villa sur le chemin de la vallée des consuls sur les hauteurs d’Alger. Photographie datant de 1860 environ. A l’époque de la photographie, c’était un ancien palais dénommé » Djenan Bey Rouhou » transformé plus tard en couvent, le couvent des Clarisses. Collection personnelle de l’auteur.
Monsieur Kuhlman, vous maîtrisez parfaitement le français, j’imagine ? C’est absolument indispensable ici. » Josef acquiesça : « Dans la famille, on parle français depuis au moins cent ans et mon père tenait à ce que nous le maîtrisions parfaitement. » « Excellent, répondit Schultze. Vous aurez là un avantage considérable. Cela vous permettra de traiter directement avec l’administration française, les négociants et les officiers de l’Amirauté (3). Mais ne négligez pas pour autant l’arabe. Si vous voulez vraiment réussir ici, vous devez aussi l’apprendre pour traiter avec les commerçants locaux, les porteurs, tous ceux qui contrôlent une partie importante du commerce traditionnel. » Le consul lui prodigua des conseils pratiques, fruits de plus de trois décennies d’expérience algéroise : les quartiers à privilégier pour le jour où il s’établirait à son compte, les formalités à accomplir auprès de l’administration française, les contacts à cultiver. Il lui parla aussi de la situation militaire, d’Abd el-Kader (4) et de l’instabilité persistante dans l’arrière-pays car, hormis Alger et quelques villes côtières, la situation était encore loin d’être totalement pacifiée.
Daguerréotype représentant Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe (1801-1882). Futur Consul de Suède et Norvège à Alger. Vers 1845.
« J’ai vécu ici toute la période ottomane jusqu’en 1830, puis toute la conquête française, raconta Schultze. Pour un homme d’affaires, il faut comprendre ces deux strates (5) : l’administration française qui contrôle tout officiellement, et les réseaux commerciaux traditionnels qui fonctionnent encore selon leurs propres codes. » Schultze lui présenta alors Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe (6), son secrétaire consulaire, en poste depuis 1832. Plus jeune que Schultze, Crusenstolpe n’avait connu qu’Alger sous domination française. C’était lui qui gérait au quotidien les formalités consulaires et connaissait tous les capitaines scandinaves faisant escale à Alger. Il tenait également à jour les registres des ressortissants suédois et norvégiens établis en Algérie.
« Monsieur Crusenstolpe vous sera d’une aide précieuse, expliqua le consul Schultze. N’hésitez pas à le consulter pour toute question pratique. Et c’est l’un des meilleurs arabophones d’Alger ! » Crusenstolpe, homme méticuleux et efficace, expliqua à Josef les procédures d’enregistrement, lui fournit des lettres d’introduction pour certains contacts commerciaux, et lui promit de le prévenir chaque fois qu’un navire suédois ou norvégien serait signalé en approche.
« La sécurité des routes terrestres reste aléatoire, reprit le consul Schultze. Cela signifie que presque tout le commerce se fait par voie maritime. Pour un courtier maritime, c’est une opportunité. Le cabotage(7) entre Alger et les autres ports français — Oran, Bône, Philippeville — représente une activité considérable. Et bien sûr, les liaisons avec Marseille et les ports méditerranéens. » Le consul mentionna enfin l’existence d’autres courtiers récemment établis : Gentilli, un Italien, et Lambert de Maupas, un Français, arrivés à peu près au même moment. Le milieu des courtiers restait restreint, mais le commerce était suffisamment vaste pour tous ceux qui travaillaient sérieusement.
Le consul Schultze, Josef Kuhlman et le secrétaire du consulat Crusenstolpe.
La suite dans un prochain numéro…
(1) Johan Fredrik Schultze né près de Stockholm, 15 janvier 1774, décédé 13 février 1847 à Alger, était un diplomate suédois qui a joué un rôle clé en tant que consul de Suède à Alger pendant une période de transformations majeures en Afrique du Nord. Schultze arrive à Alger en 1810, initialement en tant que “maître de poudre” (master of powder) au service du Dey d’Alger, le souverain ottoman de la régence. Ce poste impliquait probablement une expertise technique liée à la fabrication ou à la gestion de la poudre à canon, essentielle pour la défense et le commerce maritime de la régence. Par la suite, il est nommé consul de Suède, un rôle qu’il occupe jusqu’à sa mort en 1847. J’évoquerai dans un prochain article le Consul Schultze.
(2) source : « Le Cimetière de Saint-Eugène et quelques-unes de ses anciennes tombes » par Thierry Fayolle et publié dans « Les Feuillets d’El-Djezaïr » en 1942. Cette source constitue la seule trace de la date de naissance du Consul Schultze retrouvée jusqu’à présent.
(3) Amirauté : Administration maritime chargée de la gestion des ports, de la marine et de la navigation.
(4) Abd el-Kader : Chef religieux et militaire algérien qui mena la résistance contre la conquête française de l’Algérie de 1832 à 1847.
(5) Strates : Ici, couches ou niveaux d’organisation sociale et administrative qui se superposent.
(6) Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe , né le 25 août 1801 et mort le 23 juillet 1882 à Stockholm , était un fonctionnaire , auteur et orientaliste suédois. Crusenstolpe devint enseigne en 1818 et lieutenant en 1824 au sein du Second Régiment de la Garde . En 1825, il démissionna et rejoignit la Grèce pour la guerre d’indépendance , où il combattit l’Empire ottoman sous les ordres du général Fabvier . Il occupa ensuite des postes aux consulats généraux de Suède à Tripoli, au Brésil et au Maroc, et fut nommé consul général au Maroc en 1842. En 1847, il devint consul par intérim, puis consul général à Alger en 1858. En 1860, il fut nommé chargé d’affaires et consul général à Lisbonne , puis ministre résident dans cette même ville en 1866. Crusenstolpe réalisa la première traduction intégrale du Coran en suédois , publiée en 1843 par les éditions P.A. Norstedt & Söner à Stockholm. Il mourut lors d’un court séjour à Stockholm et repose au cimetière de Norra, près de Stockholm.
(7) Cabotage : Navigation marchande le long des côtes, de port en port, sans s’éloigner des terres.
Note complémentaire : Certains textes et non des moindres tels que la biographie du Consul Crusenstolpe écrite par Arvid Ugla et inscrite dans le registre du Riksarkivet, les archives Suédoises semblent en contradiction avec l’historique des Consulats Suédois des origines à 1914 (Kommerskollegium och Riksens Ständers Manufakturkontor samt Konsulsstaten de Almquist et publié à Stockholm en 1914). Dans cet historique des consulats suédois, Crusentolpe n’apparait pas en tant que secrétaire du consul à Tanger mais bien à Alger. Ce document étant un document officiel et non un texte écrit plus tard, j’ai fait le choix de cette hypothèse. Il est fort probable que l’affectation officielle de Crusenstolpe ait été Alger mais qu’il soit régulièrement intervenu en soutien du consulat de Tanger et particulièrement pendant les négociations du Traité de Larache début 1845 (voir par ailleurs).
Consuls de Suède et Norvège à Alger de 1729 à 1914.
Secrétaires consulaires à Alger de 1729 à 1914.
Consuls et secrétaires consulaires au Maroc de 1762 à 1892.
À partir de l’automne 1875, les lettres de Kuhlman changent de ton. Il ne s’agit plus seulement de vendre du bois ou de couvrir des traites, il s’agit de récupérer une dette qui grossit depuis des mois, dans une ville de l’est algérien où une société refuse de payer, et que la Grande Dépression de 1873 a plongé dans une insolvabilité dont elle ne peut plus sortir.
Les débiteurs de Philippeville
La maison Barbaroux & de Marqué est établie à Philippeville, port de commerce à 350 kilomètres à l’est d’Alger. Elle doit à Almquist (Stockholm) et à Astrup & Co. (Christiania, Norvège) une somme qui avoisine les 200 000 à 226 000 francs, une dette massive, représentant approximativement un million d’euros actuels. Kuhlman revient sur l’affaire dans sa lettre du 6 janvier 1876, avec un bilan amer des créances en souffrance et des promesses non tenues. Son ton a changé de manière irréversible. La lettre de janvier 1876 se clôt sur une résolution que la maladie et les mois d’attente ont durcie en principe de conduite :
« Je ne traiterai qu’avec des maisons de premier ordre dont le risque n’est pas à craindre. »
C’est la leçon tirée non seulement de Barbaroux & de Marqué, mais aussi du chargement catastrophique de Nordmaling, une autre créance en souffrance, datée du 17 avril 1875, dont la mémoire colore tout ce qu’il écrit désormais.
Maître Calendini et ses conseils
Il choisit un avocat installé à Philippeville même : Maître Charles Noël Robert Calendini, 33 ans, avocat-défenseur et suppléant juge de paix. Un homme de terrain, d’origine corse – son père était greffier à Mostaganem – qui connaît les usages du tribunal de commerce local de l’intérieur, dans ce petit port où tout le monde se connaît (1).
La lettre de Calendini du 6 mai 1876 révèle deux informations décisives que Kuhlman transmet aussitôt à Almquist : d’abord, Barbaroux & de Marqué sont en négociation pour vendre une mine à Djijelli à des acheteurs anglais ; ensuite, ils attendent un paiement de 205 000 francs du gouvernement — dont le montant couvrirait à lui seul la quasi-totalité de la dette nordique. Calendini pose la question stratégique avec une clarté professionnelle qui impressionne :
« Si la Faillite est déclarée, M. de Marqué perdra toute influence et je ne sais quel sort sera réservé à ces deux Affaires qui peuvent réussir si M. de Marqué reste debout. »
En termes modernes : la valeur de continuation est supérieure à la valeur de liquidation. Kuhlman avait lui-même pressenti cette logique depuis mars, la lettre de Calendini lui apporte la confirmation indépendante qu’il attendait.
Le Dar el-Bey de Constantine
Face à la pression judiciaire qui monte depuis Alger, Barbaroux & de Marqué tentent une ultime manœuvre. Ils écrivent directement à Almquist à Stockholm, court-circuitant délibérément Kuhlman, pour lui proposer un plan de remboursement dont la pièce centrale est la délégation des loyers d’un bâtiment appartenant à de Marqué à Constantine :
« Ce bâtiment situé dans Constantine est connu sous le nom de Dar el-Bey et rapporte une somme supérieure au chiffre annuellement délégué : 16 000 francs par an. »
À 16 000 francs par an pour une dette de 200 000 à 226 000 francs, le remboursement intégral prendrait douze à quatorze ans. À Constantine, les dour el-bey étaient les grandes demeures des anciens gouverneurs ottomans. Après le siège de 1837, ces propriétés avaient été confisquées ou revendues à des notables coloniaux bien introduits, et que de Marqué en possède une dit quelque chose sur l’ancienneté de son implantation dans la bourgeoisie constantinoise. La proposition sera transmise à Almquist mais restera sans dénouement visible dans les archives disponibles.
le Dar el-Bey mentionné dans les lettres de Kuhlman n’est pas nécessairement le célèbre Palais Ahmed Bey (le plus grand, devenu hôpital puis caserne française après 1837). Il s’agit vraisemblablement d’une des nombreuses demeures beylicales de Constantine; les dour el-bey désignaient toute résidence liée à l’autorité ottomane dans la ville.
L’affaire Barbaroux & de Marqué : contexte et protagonistes
Philippeville, port de commerce à 350 kilomètres à l’est d’Alger, est alors une ville jeune et prospère, fondée en 1838 sur les ruines romaines de Rusicade, mais durement frappée par la Grande Dépression de 1873. La crise y est particulièrement virulente : l’historien André Nouschi, dans son étude « La crise commerciale et financière de 1875 en Algérie et dans le Constantinois », documente les faillites en cascade qui ravagent le commerce philippevillois, dont celle d’un seul banquier local atteignant 600 000 francs. C’est dans ce contexte d’insolvabilité généralisée que la maison Barbaroux & de Marqué se retrouve dans l’incapacité d’honorer une dette de 200 000 à 226 000 francs due aux maisons Almquist de Stockholm et Astrup & Co. de Christiania.
Les deux familles sont parmi les plus anciennes de Philippeville. Les Barbaroux comptent parmi les tout premiers pionniers européens de la ville, présents dès 1839. Les de Marqué sont une véritable dynastie fondatrice : le premier d’entre eux, Léon de Marqué, capitaine de corvette et officier de la Légion d’honneur, siégeait au conseil municipal dès 1858 et avait présenté un projet de port pour la ville en 1857 ; à sa mort en 1860, la ville lui rendit hommage en baptisant de son nom sa plus belle place — la Place Marqué, vaste esplanade en terrasse sur la Méditerranée, bordée de palmiers et d’une balustrade en marbre. Le de Marqué de 1875 est l’héritier de ce nom illustre — et, à ce titre, propriétaire à Constantine d’un Dar el-Bey, grande demeure de l’ancienne aristocratie ottomane rapportant 16 000 francs de loyers annuels, vestige d’une position sociale élevée que la crise menaçait de faire s’effondrer.
Calendini connaissait les usages du tribunal local de l’intérieur. C’est lui qui, dans sa lettre du 6 mai 1876, posa la question stratégique centrale : valait-il mieux forcer la faillite et liquider, ou laisser de Marqué « rester debout » pour récupérer le paiement attendu du gouvernement (205 000 francs) et le produit de la vente d’une mine à Djijelli à des acheteurs anglais ? Calendini mourut prématurément en 1887, à l’âge de 44 ans, sans avoir vu le dénouement de l’affaire. Il était alors, brièvement, maire de Philippeville.
Glossaire et géographie
Philippeville (Skikda) : Port de l’est algérien fondé en 1838, débouché maritime naturel de l’arrière-pays constantinois.
Constantine : Capitale de l’est algérien, perchée sur un rocher ceinturé par les gorges du Rhummel, à 640 mètres d’altitude. Prise par les Français le 13 octobre 1837.
Dar el-Bey : Littéralement « maison du bey » en arabe dialectal algérien. Ces grandes résidences palatiales des gouverneurs ottomans furent après la conquête française confisquées ou rachetées par des colons et des négociants.
Djijelli (Jijel) : Port à 100 km à l’ouest de Philippeville. La région est riche en gisements de fer et de plomb, convoités par des investisseurs britanniques dans les années 1870.
L’Astrolabe de Christopher Henrik Braad, cabinet des curiosités de la bibliothèque de Linköping.
Parmi les objets conservés au cabinet de curiosités de Linköping, il en est un qui semble, plus que tout autre, ouvrir une fenêtre sur le vaste monde des voyages : un astrolabe du XVIIe siècle, donné en 1839 par un membre de la famille Kuhlman de Norrköping. À première vue, l’objet appartient au domaine des instruments savants, de ceux que l’on rangeait autrefois dans les bibliothèques ou les cabinets d’étude. A y regarder de plus près, il pourrait aussi être le témoin silencieux d’une histoire maritime, familiale et commerciale, reliant les Kuhlman à Christopher Henrik Braad, à la Compagnie Suédoise des Indes orientales, la Svenska Ostindiska Companiet en suédois, et à l’un des plus grands noms de la cartographie européenne : Willem Janszoon Blaeu.
Il s’agit d’un astrolabe daté d’environ 1630, d’un diamètre de 31 centimètres, composé de deux gravures sur cuivre collées sur les deux faces d’une planche de bois plane. L’une des faces est munie de graduations métalliques mobiles. Sur une cartouche en saillie, destiné à suspendre l’instrument, apparaissent deux inscriptions qui donnent tout son intérêt à l’objet : « Amstelodami Prostant apud Guiljemum Blaeuw A° 1624 » et « Delineavit et excudit Guiljemus Blaeuw A° 1628 ». Autrement dit, l’instrument fut dessiné, édité ou vendu à Amsterdam par Willem Janszoon Blaeu, dans les années 1620 à 1630.
Le donateur indiqué est Nils Johan Gustav Kuhlman (1780-1847), commerçant à Norrköping et fils de Johan (1738-1806). L’objet était donc encore en possession de la famille Kuhlman au XIXe siècle, avant d’entrer dans les collections du Kuriositetskabinettet de Linköping. Mais son origine familiale pourrait être plus ancienne. Il y a en effet de bonnes raisons de penser que cet astrolabe a du appartenir à Christopher Henrik Braad, navigateur suédois, né en 1728 et mort en 1781, beau-frère de Johan Kuhlman. Si cette hypothèse se confirme, l’objet ne serait pas seulement une curiosité scientifique : il deviendrait une relique de la navigation au long cours et un rare vestige matériel de l’ouverture des familles marchandes suédoises sur le monde.
Un instrument pour lire le ciel
L’astrolabe est l’un des plus anciens instruments astronomiques. Son principe repose sur une idée aussi simple que géniale : représenter la voûte céleste sur une surface plane. Grâce à cette projection, il devient possible de repérer la position des astres, de mesurer leur hauteur au-dessus de l’horizon, de déterminer l’heure, d’effectuer certains calculs astronomiques, et, dans le contexte de la navigation, d’aider à se situer en mer. Pendant des siècles, l’astrolabe fut à la fois un outil scientifique, un instrument pédagogique et un symbole de savoir. Il appartenait au monde des astronomes, des mathématiciens, des navigateurs et des savants. Certains astrolabes étaient de robustes instruments métalliques, faits pour résister à l’usage. D’autres, plus raffinés, étaient conçus pour l’étude, la démonstration ou la collection. Celui de Linköping semble appartenir à cette seconde famille : il n’est pas simplement un objet de bord, mais un instrument imprimé et monté, associant gravure, bois et éléments mobiles.
L’exemplaire en question est issu des ateliers d’un grand éditeur-cartographe d’Amsterdam. Il témoigne de cette époque où les frontières entre l’astronomie, la cartographie, la navigation et l’édition étaient encore très poreuses. Pour tracer une carte, il fallait connaître le ciel ; pour naviguer, il fallait savoir lire les astres ; pour former les pilotes, il fallait diffuser des instruments, des tables, des globes et des cartes.
Willem Janszoon Blaeu, de Tycho Brahe à Amsterdam
Portrait du cartographe et fabricant de globes néerlandais Willem Jansz. Blaeu. Vers 1655-1670
La signature de Willem Janszoon Blaeu donne à l’astrolabe une valeur particulière. Blaeu n’est pas un simple graveur ou marchand d’instruments. Né à Alkmaar en 1571, il devint l’un des grands cartographes et éditeurs scientifiques de l’Europe du XVIIe siècle. Avant d’établir son atelier à Amsterdam, il séjourna auprès de Tycho Brahe, le célèbre astronome danois, sur l’île de Ven. Là, il se forma à l’astronomie, à l’observation céleste et à la fabrication d’instruments.
De retour aux Pays-Bas, il fonde à Amsterdam une maison qui devient rapidement l’une des plus prestigieuses d’Europe. Il produit des cartes, des atlas, des globes terrestres et célestes, ainsi que divers instruments scientifiques. Amsterdam est alors l’un des centres du monde maritime. Les navires hollandais sillonnent l’Atlantique, l’océan Indien et les mers d’Asie. Les compagnies commerciales ont besoin de cartes, de pilotes, d’instruments et de savoirs géographiques. Dans ce contexte, un instrument signé Blaeu n’est pas un simple objet décoratif. Il appartient à la culture technique qui rend possible l’expansion maritime européenne.
Un objet plus ancien que Braad
L’astrolabe de Linköping date des années 1620, tandis que Christopher Henrik Braad naît en 1728. Un siècle les sépare. Cela n’empêche nullement que l’objet ait pu lui appartenir. Cette distance chronologique rend l’hypothèse encore plus intéressante.
Un navigateur du XVIIIe siècle pouvait posséder un instrument plus ancien pour plusieurs raisons. Il pouvait s’agir d’un objet hérité, d’un instrument de collection, d’un souvenir professionnel ou d’un symbole de statut. Les marins instruits, les officiers, les cartographes et les capitaines accordaient une grande valeur aux instruments anciens, surtout lorsqu’ils portaient la signature d’un nom aussi prestigieux que Blaeu. Un astrolabe de cette qualité pouvait très bien être conservé non pour son seul usage pratique, mais comme un objet de savoir, un marqueur de culture maritime, voire un souvenir de carrière.
Il faut donc rester prudent. Rien ne permet, à ce stade, d’affirmer définitivement que l’astrolabe a appartenu à Braad. Mais le chemin de transmission est fort plausible. L’objet est donné en 1839 par un Kuhlman de Norrköping. Braad était le beau-frère de Johan Kuhlman. Si l’astrolabe a circulé dans le cercle familial, il a pu passer de Braad aux Kuhlman, puis être conservé pendant plusieurs décennies avant d’être remis au cabinet de curiosités de Linköping.
Christopher Henrik Braad, un navigateur dans la parenté Kuhlman
Christopher Henrik Braad occupe une place singulière dans cette histoire. Né en 1728, mort en 1781, il appartient à cette génération d’hommes du XVIIIe siècle dont la vie fut marquée par les routes maritimes, les compagnies commerciales et les circulations entre l’Europe du Nord et les mondes lointains. Son lien avec la famille Kuhlman vient de son mariage avec la sœur de Johan Kuhlman, Sara-Margaretha, faisant de lui le beau-frère de ce dernier.
Ce mariage n’est pas un détail secondaire. Dans les familles marchandes, les alliances matrimoniales formaient souvent des réseaux économiques, sociaux et culturels. Elles unissaient des négociants, des armateurs, des officiers, des pasteurs, des administrateurs ou des voyageurs. Par son mariage, Braad entre dans l’univers familial des Kuhlman, et l’astrolabe pourrait être l’un des objets ayant suivi cette circulation familiale.
Il faut imaginer ce que représentait un tel instrument dans une maison de Norrköping ou dans une collection familiale. Ce n’était pas seulement un objet technique. C’était une preuve tangible d’un rapport au monde. Il évoquait les voyages, les longitudes incertaines, les latitudes calculées au soleil, les ports d’escale, les cartes ouvertes sur une table, les récits rapportés d’Asie ou d’Afrique, et toute cette culture maritime qui fascinait les contemporains.
La SOIC et le monde des routes maritimes
Évoquer Braad, c’est aussi évoquer la Compagnie suédoise des Indes orientales, la célèbre SOIC (Svenska Ostindiska Companiet), fondée en 1731. Pendant plus d’un siècle, elle fut le principal instrument de l’expansion commerciale suédoise vers l’Asie. Ses navires quittaient Göteborg pour rallier la Chine, l’Inde et les comptoirs d’Extrême-Orient, chargés au retour de soieries, de porcelaines, de thé et d’épices. Elle ne fut pas seulement une entreprise commerciale, mais aussi le symbole d’une ambition maritime nationale, à une époque où la Suède cherchait à s’affirmer sur les routes du grand commerce mondial. La navigation de la SOIC reposait sur une accumulation extraordinaire de savoirs pratiques. Pour atteindre l’Asie, il fallait maîtriser les vents, les courants, les saisons, les routes, les récifs, les mouillages et les latitudes. Les cartes et les instruments étaient donc au cœur de cette aventure. Ils n’abolissaient pas le danger, mais ils permettaient de l’affronter avec méthode. Un astrolabe, un quadrant, un compas, des cartes marines, des tables astronomiques et l’expérience du pilote formaient ensemble l’outillage mental et matériel du navigateur. L’astrolabe de Linköping, même s’il est antérieur à la carrière de Braad, s’inscrit dans cet univers. Il rappelle que la navigation au long cours ne fut jamais seulement une affaire de courage ou d’audace. Elle fut aussi une science appliquée, fondée sur l’observation du ciel, la géométrie, la mesure du temps et la représentation de l’espace.
L’astrolabe de Linköping, même s’il est antérieur à la carrière de Braad, s’inscrit dans cet univers. Il rappelle que la navigation au long cours ne fut jamais seulement une affaire de courage ou d’audace. Elle fut aussi une science appliquée, fondée sur l’observation du ciel, la géométrie, la mesure du temps et la représentation de l’espace.
Une relique familiale et maritime
Si l’astrolabe a bien appartenu à Christopher Henrik Braad, il constitue un objet exceptionnel pour l’histoire des Kuhlman. Peu de familles conservent des traces aussi concrètes de leurs liens avec la navigation et les compagnies commerciales. Les archives conservent des noms, des dates, des mariages et des filiations. Les objets, eux, marquent une présence.
C’est peut-être cela qui rend l’objet si précieux. Il n’est pas seulement beau ou ancien. Il est à la croisée des histoires. Entre la science et la mer, entre Amsterdam et la Suède, entre la SOIC et Norrköping, entre un navigateur et une famille de commerçants, il a traversé les siècles en silence. Le regarder aujourd’hui, c’est voir dans un disque de bois, de papier et de métal toute une géographie oubliée.