11. Alger, les années fondatrices (1841-1849) – 13 février 1847

Le 13 février 1847, Johan Fredrik Schultze mourut rue de la Licorne, dans la maison consulaire qu’il occupait depuis onze ans. Il avait soixante-treize ans. Il était à Alger depuis trente-sept. Josef l’apprit tôt le matin.
Trente-sept ans
Schultze était arrivé à Alger en 1810, envoyé en mission par le gouvernement suédois. Le Dey régnait encore, les corsaires sillonnaient la Méditerranée, la ville était ottomane depuis trois siècles. Il avait construit la Salpêtrière pour le compte du Dey; les bâtiments existaient encore, utilisés maintenant comme caserne française. Il avait vu la conquête de 1830 depuis sa villa des hauteurs, à quelques centaines de mètres du champ de bataille. Il avait représenté la Suède, la Norvège, la Russie et la Prusse simultanément – quatre États dont il portait seul les intérêts sur cette côte d’Afrique (1). Il recevait au 12, rue de la Licorne depuis ans, accueillant officiers, artistes, savants et voyageurs de toutes nations.
Aucun Européen vivant à Alger en 1847 ne connaissait cette ville meux que lui.
Le temple de la rue de Chartres

Ses funérailles eurent lieu au temple protestant de la rue de Chartres, inauguré quatorze mois plus tôt, le 25 décembre 1845 (2). C’était le pasteur Jean-François Sautter qui officia, lui, le premier pasteur du consistoire protestant d’Alger, en poste depuis 1837 (3). Les obsèques eurent lieu en présence d’une nombreuse assistance (4). Il y avait tout les représentants des consulats étrangers présent dans le pays mais aussi des militaires en uniforme, dont le Colonel Marengo. Des commerçants également, des notables. Des gens qui avaient connu Schultze depuis l’époque de la Régence et le Comte Guyot pour représenter le Gouvernorat Général. Et Josef bien sûr…
Crusenstolpe prit la parole. Il n’avait pas vraiment préparé de discours; il n’en avait pas eu besoin. Il connaissait le parcours de Schultze mieux que personne, pour l’avoir observé depuis 1832, depuis le jour où il était arrivé à Alger comme secrétaire consulaire et avait trouvé en face de lui cet homme qu’on appelait déjà le patriarche.
Il parla de 1810, de la ville ottomane, du Dey, de la Salpêtrière. Il parla de 1830, de la conquête observée depuis les hauteurs, des batteries françaises installées sur le terrain du consulat, des dégâts occasionner que l’état n’avait jamais voulu indemniser. Il parla des quatre États représentés simultanément, de la confiance accordée par Stockholm, Saint-Pétersbourg, Berlin. Il parla de Kenney, du salon de la rue de la Licorne, de la Calorama et de sa terrasse sur la baie. Il parla d’un homme qui avait regardé cette ville changer pendant trente-sept ans sans jamais cesser de la servir. Josef écoutait.
Le carré des Consuls
Le cortège se forma devant le temple et remonta vers le cimetière de Saint-Eugène, sur les hauteurs de Bab-el-Oued. Une portion de terrain y avait été concédée au corps consulaire d’Alger deux ans auparavant, où furent furent transportés les restes des consuls enterrés jadis au cimetière des Chrétiens (5). Schultze était l’un des premiers à être inhumé directement dans cet endroit que l’on appellera bientôt « le carré des Consuls ».
Kenney se tenait droite, en noir, Crusenstolpe à ses côtés. Le pasteur Sautter lut quelques versets de la bible. La tombe était simple, formée d’une dalle de marbre blanc posée sur une base basse. On ne sut jamais qui avait fait ériger, bien des années plus tard, une colonne pour surmonter la tombe. L’ami voulu rester anonyme.
L’épitaphe, quand elle fut gravée, disait :
« Ici repose un patriarche, John Friderick Schultze, consul de Suède et de Norvège, chargé d’affaires de Russie et de Prusse, né près de Stockholm, 15 janvier 1774, décédé le 13 février 1847. Un ami fidèle à la religion du souvenir lui a élevé ce modeste monument sur la terre étrangère. » (6)
Le jour d’après
Crusenstolpe prit la charge officielle du consulat. Il avait les réseaux, l’expérience, connaissait bien le pays. Tout le monde était sûr qu’il tiendrait le poste dignement. Josef continua ses affaires au port. Les navires entraient en rade selon leur calendrier. Il continua de lire ses journaux chaque matin au Café de la Bourse. Il devint le courtier maritime que Schultze avait encouragé à devenir.
Mais une page venait de se refermer. La ville qu’il habitait depuis six ans était devenue bien différente de celle que Schultze avait connue trente-sept ans plus tôt. Une ville différente, aussi, de celle où lui-même avait débarqué en 1841. Alger se transformait trop vite.
Un ami fidèle à la religion du souvenir.
On ne sut jamais qui avait rédigé cette épitaphe.
Notes
(1) Johan Fredrik Schultze représentait simultanément quatre États à Alger : la Suède et la Norvège (réunies en union personnelle depuis 1814), la Russie et la Prusse. Ce cumul témoignait de son poids diplomatique exceptionnel. Lire aussi : Au 12 rue de la Licorne, sur ce même site.
(2) Le temple protestant d’Alger, rue de Chartres (aujourd’hui rue Amar El Kama), fut inauguré le 25 décembre 1845 en présence du comte Eugène Guyot, directeur général des Affaires civiles. Construit par l’architecte Pierre-Auguste Guiauchain, il accueillait environ 350 personnes et organisait deux cultes dominicaux — l’un en français, l’autre en allemand.
(3) Jean-François Sautter : premier pasteur officiel du consistoire protestant d’Alger, institué par ordonnance royale du 31 octobre 1839. Appelé du temple Grignan de Marseille, il quitta Alger en 1847, la même année que la mort de Schultze. Son successeur, Guillaume Monod, n’arriverait qu’en 1849, laissant la communauté protestante sans pasteur titulaire pendant deux ans.
(4) « Schultze mourut dans notre ville en 1847 et ses obsèques eurent lieu avec le concours d’une nombreuse assistance. » (Fayolle, Les Feuillets d’El-Djezaïr, volume 2, 1942.)
(5) « Au cimetière de Saint-Eugène, une petite portion de terrain a été tacitement concédée au corps consulaire d’Alger, et elle est connue sous la dénomination de Carré des Consuls ; c’est là que furent transportés, vers 1845, pour y être inhumés de nouveau, les restes des consuls enterrés jadis au cimetière des Chrétiens. » (Fayolle, ibid.)
(6) Épitaphe documentée par Fayolle (Les Feuillets d’El-Djezaïr, volume 2, 1942). L’identité de « l’ami fidèle » qui fit ériger le monument n’est pas connue. Kenney Bowen-Schultze repose à ses côtés. Son épitaphe : « Ici repose Kenney Bowen, veuve Schultze, décédée le 1er avril 1861, âgée de 51 ans. »

Sources : Les Feuillets d’El-Djezaïr, Th. Fayolle, volume 2, 1942 ; Konsulsstaten, Almquist, Stockholm 1914 ; Wikipedia, Temple protestant d’Alger.