Le scandale qui ferma les théâtres de Norrköping (1795).

C’est à l’occasion d’une récente visite à Strasbourg — ville où tout a commencé une nuit d’avril 1792 — que m’est venue l’idée de cet article. En marchant de la place Broglie à la rue de la Mésange, j’ai songé à ce chant de guerre né ici, à quelques kilomètres du front autrichien, et qui allait quelques années plus tard décider du destin des théâtres de Norrköping, la ville de Johan Kuhlman. Voici cette histoire, de Strasbourg au Saltängsteatern.
Un chant né à Strasbourg en une nuit par un Franc-Comtois
Celui qui allait écrire la Marseillaise n’était ni Alsacien ni Marseillais. Claude Joseph Rouget de Lisle est né à Lons-le-Saunier, dans le Jura, le 10 mai 1760. Fils d’avocat, formé à l’École du génie de Mézières, c’est un ingénieur des fortifications, capitaine du génie, envoyé en garnison à Strasbourg en mai 1791.
Car c’est là que se joue la guerre qui vient : Strasbourg commande le passage du Rhin face aux possessions des Habsbourg, et le 20 avril 1792, la France déclare la guerre à l’Autriche. La place forte devient le point de départ de l’armée du Rhin, commandée par le maréchal Luckner. Le soir du 25 avril, le maire de Strasbourg, le baron de Dietrich — savant, industriel, franc-maçon, figure des Lumières alsaciennes — reçoit à dîner les officiers de l’armée : Luckner, les futurs Kléber et Desaix. On y déplore l’absence d’un chant pour « rallier nos soldats et défendre la patrie en danger ». Le jeune capitaine rentre à pied chez lui, rue de la Mésange, et compose en une nuit le Chant de guerre pour l’armée du Rhin. Le dimanche 29 avril, il retentit pour la première fois en public sur la place d’Armes.

Emporté par les volontaires marseillais montant vers Paris, il devient « la Marseillaise » — un nom que son auteur, qui n’a jamais mis les pieds à Marseille, ne choisit pas : c’est Paris qui le lui donne, le 30 juillet 1792, à l’arrivée des fédérés. Il est déclaré chant national le 14 juillet 1795 — et s’échappe des frontières.
Une mélodie séditieuse en Suède gustavienne
En Suède, rien ne va plus : le roi Gustave III vient d’être assassiné à un bal masqué de l’opéra de Stockholm (mars 1792), et la régence qui gouverne le pays voit dans la chanson révolutionnaire française une menace directe. La mélodie y circule pourtant — signe de la fascination qu’exerce déjà l’air de Rouget de Lisle. La chanter, la jouer, devient un acte politique.
Le scandale du Egges teater (1795)
Le Egges teater, première salle de Norrköping, est à cette époque une « grange-théâtre » en bois proche du pont de Saltäng, où se produisent les troupes itinérantes — dont la célèbre Seuerlingska Comoedie-Truppen, fidèle de la ville depuis 1762. À sa tête se trouve alors l’acteur et directeur Johan Peter Lewenhagen.

C’est là que tout bascule : pendant les entractes, Lewenhagen fait jouer La Marseillaise pour le public — et va jusqu’à composer sur la même mélodie une chanson royaliste. Provocation trop visible : les autorités le menacent du retrait de sa licence. Lui et l’auteur de la pièce, un pauvre prêtre, sont expulsés de la ville, et les deux théâtres de Norrköping, le Egges teater et le Dahlbergska teatern, sont fermés pour plusieurs années.
« Voici notre Bonaparte ! »
La Suède offrit d’autres mésaventures de ce genre à la Marseillaise. Lors de l’émeute du pain à Linköping en 1799, la foule chanta l’hymne français dans la cave de la ville, en présence du dramaturge et ancien acteur Didrik Gabriel Björn — acclamé par la foule comme « notre Bonaparte ! ». Il passa plusieurs mois en prison pour sédition. Ironie de l’histoire : ses pièces remplirent ensuite l’affiche du théâtre de Norrköping, presque chaque semaine, de 1800 à 1810.

Trois ans sans théâtre et un Kuhlman relève la scène
Norrköping, ville théâtrale s’il en fut, reste privée de scène de 1795 à 1798. C’est alors qu’un groupe de notables — Johan Kuhlman (1738-1806), Peter Lindahl, Christian Eberstein et l’avocat Johannes « John » Swartz l’Ancien — prend l’initiative de bâtir une salle neuve sur Slottsgatan, au nord de Saltängstorget, sur un terrain loué à l’église Hedvig : le Saltängsteatern, actif de 1798 à 1850.
Ainsi, sans le savoir, un chant de guerre composé une nuit à Strasbourg venait de décider de l’histoire théâtrale de Norrköping et d’offrir à Johan Kuhlman l’occasion d’inscrire son nom dans la vie culturelle de la ville.
➔ Pour la suite de l’histoire : Le Saltängsteatern
Didrik Gabriel Björn, lui, réapparaîtra prochainement dans ces pages : j’y consacrerai un article dédié à l’acteur dramaturge, qui laissa lui aussi un texte dans le « Livre d’Or de Rödmossen ».
Sources
- Arthur Nordén, Norrköpings äldre teatrar. Saltängsteatern 1798-1850
- Birger Schöldström, Seuerling och hans « comædietroupp », Stockholm, 1889 (runeberg.org/sbseuerl)
- Élysée, « La Marseillaise de Rouget de Lisle » ; Assemblée nationale, « La Marseillaise, hymne national »
- Wikipédia (sv) : « Egges teater », « Johan Peter Lewenhagen », « Didrik Gabriel Björn » ; Wikipédia (en) : « Margareta Seuerling »