Le Jylland dans la rade d’Alger

Mardi 16 février 1869.

Quand l’héroïne de Heligoland saluait le consul du Danemark
Le Jylland. Peinture anonyme du XIXe siècle.

Le soir du 16 février 1869, une silhouette imposante franchit l’entrée du port d’Alger : trois mâts carrés, une coque de chêne doublée de cuivre, une cheminée qui trahit la machine à vapeur. La frégate danoise Jylland, que L’Akhbar francise nomme « Jutland » (transcription allemande), vient de Naples et entame l’une des escales de sa grande croisière d’instruction en Méditerranée. L’Akhbar du 18 février, dans sa rubrique « Journal de l’Algérie », en rend compte avec la concision des gazettes de l’époque :

« La frégate à vapeur de la marine royale danoise, Jutland, commandée par M. Schultz, capitaine de frégate, est entrée avant-hier soir dans notre port. Les saluts d’usage ont été échangés. Le Jutland est armé de 44 canons et a un équipage de 380 hommes. Ce navire vient de Naples. »

Une héroïne de guerre au mouillage
Journal l’Akhbar, jeudi 18 février 1869.

Ce navire de visite n’est pas un bâtiment ordinaire. Posée sur cale le 11 juin 1857 au chantier naval d’Holmen à Copenhague, conçue par le maître constructeur O.F. Suenson et dotée d’une machine Baumgarten & Burmeister due à l’ingénieur William Wain, la Jylland est lancée le 20 novembre 1860 et armée le 15 mai 1862. Première frégate danoise combinant dès l’origine la voile et la vapeur, dotée d’une hélice escamotable qui se relève dans un puits de coque pour naviguer à la voile sans traînée, elle incarne la transition audacieuse entre deux âges de la marine.

C’est au canon qu’elle s’est fait un nom. Le 9 mai 1864, pendant la guerre des Duchés, l’escadron danois auquel elle appartient engage à Heligoland une escadre austro-prussienne supérieure en nombre. Après deux heures de combat, la frégate autrichienne Schwarzenberg, navire amiral adverse, prend feu et se réfugie dans les eaux neutres de l’île. La Jylland, touchée à dix-huit reprises, tient bon : la victoire navale est danoise même si la guerre se perd ensuite sur terre. Quand elle entre dans la rade d’Alger en 1869, les Algérois ignorent sans doute qu’ils accueillent une glorieuse rescapée, devenue depuis la paix navire-école des cadets de la Marine royale danoise.

La visite du consul et la salve de neuf coups

Le lendemain de l’arrivée, le protocole fait son œuvre. L’Akhbar poursuit :

« Cette après-midi, à une heure, M. Rouget de Saint-Hermine, consul général de Danemark et de Suède et Norvège, s’est rendu à bord de la frégate. À son départ, il a été salué d’une salve de neuf coups de canon. »

Alger, 17 février 1869. — Le commandant Schultz, capitaine de frégate, accueille à bord du Jylland M. de Saint-Hermine, consul général, et M. Kuhlman, chancelier du consulat du Danemark. À son départ, le consul sera salué d’une salve de neuf coups de canon.

La salve de neuf coups est l’honneur protocolaire dû au représentant d’une nation amie : le commandant Schultz, dont la gazette relève scrupuleusement le rang de capitaine de frégate, honore ainsi le consulat le plus prestigieux du Danemark sur cette rive de la Méditerranée.

Pourquoi cette escale à Alger ?

L’escale s’inscrit dans la double vocation de la croisière méditerranéenne de 1869-1870 : former les cadets danois aux contraintes des ports étrangers et des eaux méditerranéennes, et montrer le pavillon dans les grands ports du bassin — Naples, puis Alger. La ville, chef-lieu de l’Algérie française depuis 1830, offre un port rénové et agrandi, capable d’accueillir les plus grandes unités de guerre : l’escale danoise y manifeste, devant la puissance française, la vitalité d’une petite marine qui a su conserver ses traditions tout en embrassant la vapeur.

Fredrik Rouget de Saint-Hermine (? – ?)

Fredrik Rouget de Saint-Hermine (Stockholm, ?–?) était un diplomate suédois qui fit une longue carrière consulaire en Méditerranée. Nommé consul de Suède et de Norvège à Alger le 20 octobre 1860, il y demeura plus d’une décennie, jusqu’au 18 octobre 1872, exerçant également les fonctions de consul du Danemark, un cumul alors courant pour l’époque. C’est à ce titre qu’il se rendit à bord de la frégate Jylland le 17 février 1869, représentant à la fois les couronnes de Stockholm et de Copenhague.

Son épouse, Anna Charlotta Löfling, lui donna une fille, Anastasia Charlotta Teresia, née le 4 février 1831 à Stockholm et décédée le 29 avril 1916 dans la même ville. Les liens de la famille avec Alger furent durables : le 31 août 1867, Saint-Hermine offrit à Sigurd Kuhlman, fils de son chancelier Josef, alors âgé de trente-deux ans et sur le point de quitter Alger pour s’établir à Oran, une carte-de-visite photographique du studio Alary & Geiser portant cette dédicace manuscrite : « Souvenir affectueux à M. S. Kuhlman, Alger le 31 août 1867 ». Un geste révélateur de la chaleur des relations qui unissaient les deux familles.

À la fin de sa mission algéroise, Saint-Hermine fut nommé consul général de Suède et de Norvège à Helsinki, couronnant ainsi une carrière diplomatique distinguée. Il était officier de la Légion d’honneur française, grand officier de la Légion d’honneur ottomane et chevalier de l’ordre de l’Étoile Polaire de Suède. Son successeur à Alger fut son propre chancelier, Josef Kuhlman.

A ma connaissance il n’existe pas de portrait du Consul de Saint-Hermine consultable sur internet. Mais, son visage est parvenu jusqu’à nous car sa photographie, en format carte de visite et qui plus est réalisée par le plus célèbre que premiers strudios d’Alger : Alary & Geiser, « Photographie algérienne », au 1, rue Neuve Mahon : un homme dans la force de l’âge, en uniforme, épaulettes et décorations en évidence. Et le verso de cette carte raconte une autre histoire, plus intime.

Fredrik Rouget de Saint-Hermine. Collection personnelle de l’auteur.
Au verso de la carte-photo, une dédicace à Sigurd Kuhlman, fils de Josef. Sigurd ouvra en 1867 un bureau de courtage maritime à Oran avec son cousin Svante.

L’histoire ne s’arrête d’ailleurs pas là : quelques années après l’escale du Jylland, c’est Josef Kuhlman lui-même qui ceint l’uniforme consulaire. En 1872, il devient consul général du Danemark ; en 1873, il ajoute le consulat général de Suède et de Norvège, succédant à Rouget de Saint-Hermine dont il avait été le chancelier.

Épilogue : de la rade d’Alger au musée d’Ebeltoft

Le Jylland poursuivra une longue carrière : yacht royal de Christian IX en 1874 — le conduisant aux Féroé, en Islande et jusqu’à Saint-Pétersbourg —, croisières lointaines aux Antilles danoises sous des commandants de marque comme le prince Karl, futur roi Haakon VII de Norvège, puis désarmement en 1887 et long crépuscule. Sauvée in extremis de la démolition, restaurée de 1984 à 1994, la frégate est aujourd’hui le plus grand navire de guerre en bois conservé au monde, museau au vent dans son musée à ciel ouvert d’Ebeltoft, sur le Jutland même dont elle porte le nom.

De cette longue vie, il ne reste à Alger qu’une trace de papier : quelques lignes dans L’Akhbar et une salve de neuf coups de canon.

Notes :

  1. L’Akhbar, 18 février 1869, rubrique « Journal de l’Algérie » — l’expression « avant-hier » situe l’arrivée au soir du 16 février.
  2. Rapport du médecin-chef H.F. Bronniche, « Rapport du médecin de la frégate Jylland lors de la croisière en Méditerranée, 1869-70 », archives danoises, réf. n° 215.
  3. Archives familiales des Kuhlman.

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