Cet article constitue la suite de « La dernière lettre du Colonel Bohm » et de « Cornelia van Sypesteyn ».

Jacob Larsson Bohm est mort le 10 août 1643 à Marienfließ, terrassé par une blessure à l’estomac reçue lors d’un duel avec Balthasar Schwanenthal, secrétaire du général-major Wrangel. À peine avait-il eu le temps de dicter sa dernière lettre au chancelier Oxenstierna, suppliant ce dernier de protéger sa femme Cornelia et leurs enfants. Il fut inhumé dans le caveau de l’église de Saatzig – cette belle église reconstruite en 1598 par Joachim von Wedel et son épouse Cordula – avec son épée à ses côtés.
Cornelia van Sypesteyn se retrouvait veuve à quarante et un ans, endettée, avec quatre enfants à charge.
Une veuve qui n’oublie pas
Un mois après la mort de son mari, Cornelia écrit à Johann Oxenstierna pour implorer son aide matérielle. Mais elle ne se contente pas de lutter pour sa survie : elle choisit également d’honorer la mémoire de Jacob d’une manière durable et visible. Conformément à l’usage aristocratique et militaire du 17e siècle, elle commande un grand tableau votif – un Epitaphium – destiné à être accroché dans l’église de Saatzig, là même où repose le corps de son mari.
Ce type de tableau funéraire, courant dans les Pays-Bas et dans les régions protestantes de l’Empire, servait à la fois de mémorial personnel et d’affirmation publique du rang et de la piété du défunt. Il n’était pas rare que la famille du commanditaire y figure, agenouillée ou représentée dans les coins supérieurs, selon la tradition dite des « Stifterbildnisse », portraits des donateurs.
Le tableau : sujet, composition, inscription
Fritz Knack, dans son Festschrift « 600 Jahre Jacobshagen » publié en 1936, en donne une description précise :
« Le tableau représente en couleurs très vives le Christ dont les mains sont liées dans le dos. Il se penche vers sa mère Marie, qui s’est effondrée de douleur et est soutenue par deux femmes. Selon la coutume de l’époque, les deux coins supérieurs représentent la donatrice du tableau, la veuve Cornelia van Sypesteyn, et son mari défunt, le Burghauptmann Jacob Bohm, dans l’armure d’un officier de dragons suédois. »
L’inscription de l’épitaphe, en lettres rouges, était rédigée en latin :
Jacob Bhom – Reg. May. Svec. Chil. Obiit anno MDCXLIII. X. August, aetat. suae 42. anno
Que l’on peut traduire par : « Jacob Bhom, Chiliargue (Colonel) de Sa Majesté Royale de Suède, est mort en l’année 1643, le 10 août, à l’âge de 42 ans. »
Le titre latin de Chiliargue, commandant de mille hommes, souligne la volonté de Cornelia de fixer pour la postérité le rang exact de son mari. L’orthographe Bhom, qui diffère des variantes Boom, Baum, Bohm rencontrées dans les sources contemporaines, est ici définitivement arrêtée par la veuve elle-même sur la pierre et la toile.

Un maître hollandais du 17e siècle
Knack, qui a vu le tableau et le décrit avec précision, avoue ne pas savoir s’il fut peint par un maître allemand ou hollandais. Il penche pourtant pour la seconde hypothèse, notant que Cornelia pouvait naturellement faire appel à des artistes de son pays d’origine. Les images retrouvées confirment cette attribution. Le motif christologique représenté – le Christ aux mains liées se penchant vers sa mère effondrée – est un thème récurrent dans la peinture flamande et hollandaise du 17e siècle, que l’on retrouve notamment dans l’entourage des ateliers d’Anvers et d’Utrecht. La composition, ample et dramatique, s’inscrit pleinement dans cette tradition.
Ce tableau hollandais, commandé depuis la Poméranie profonde par une veuve d’origine néerlandaise pour honorer son mari suédois tombé en Allemagne, est à lui seul une image caractéristique de cette Europe des guerres de Religion où les destins s’entrecroisaient au fil des régiments.
Le tableau comme source iconographique : le portrait de Bohm
Le tableau a joué un rôle particulier dans la transmission de l’image de Jacob Larsson Bohm. Le coin supérieur droit du tableau, qui représente Bohm en officier de dragons suédois, est en effet la seule source connue d’un portrait du colonel. C’est ce détail qui a servi de modèle pour la réalisation du dessin reproduit dans le livret de Knack et sur ce site.


Le coin gauche, quant à lui, représente Cornelia elle-même. On peut y distinguer une dame dont le visage, bien qu’altéré par le temps et les conditions de conservation de la photographie, correspond aux traits que l’on connaît par son portrait séparé, lui aussi reproduit dans le Festschrift.


300 ans dans l’église de Saatzig
Durant près de trois siècles, ce tableau est demeuré dans l’église de Saatzig. Knack, écrivant en 1936, ne cache pas son inquiétude : il adresse aux habitants de Jacobshagen un avertissement solennel :
« Saatziger ! Protégez ce précieux ornement de votre église de tous les amis des sciences qui voudraient vous l’enlever d’une façon quelconque ! »
Cette mise en garde n’était pas anodine. En 1936, les tableaux anciens des petites églises de Poméranie faisaient l’objet de convoitises de la part de collectionneurs et de musées. Knack savait que l’œuvre avait une valeur artistique et documentaire considérable.
Un tableau aujourd’hui perdu
La mise en garde de Knack n’aura pas suffi. Le tableau a disparu. D’après le professeur Marcin Majewski, directeur du Musée de Stargard et spécialiste de l’histoire de la Poméranie, nul ne sait ce qu’il est devenu. Il fut probablement détruit lors de la Seconde Guerre mondiale, dans les combats ou les incendies qui ravagèrent la région entre 1944 et 1945. En 2007, lors d’une conférence sur l’héritage suédois en Poméranie, un des exposés portait spécifiquement sur Jacob Larsson Bohm, beau-frère de Johan Kuhlman. C’est dans ce cadre que des photographies anciennes du tableau ont été présentées et analysées. Ces images en noir et blanc – les seules qui subsistent – ont depuis été améliorées informatiquement, permettant de restituer partiellement les couleurs et la composition originales de l’œuvre.
Un objet à l’intersection de plusieurs histoires
Ce tableau est bien plus qu’une simple œuvre d’art religieuse. Il est le témoignage d’une femme qui, dans le chaos de la guerre de Trente Ans, a voulu inscrire le nom de son mari dans la durée. Il est aussi la preuve d’une solidarité familiale et culturelle : Cornelia van Sypesteyn, fille d’un meesterknaap hollandais, mariée à un colonel suédois, enterrée en Poméranie allemande, a fait appel à un peintre de sa patrie pour immortaliser un homme mort au service d’un roi étranger.
Cornelia était la sœur de Gertrud van Sypesteyn, épouse de Johan Kuhlman, mon ancêtre direct. Ces deux femmes hollandaises, unies par le sang, avaient suivi leurs maris dans les armées suédoises à travers une Europe en feu. L’une a perdu son mari en 1643, l’autre en 1648. Chacune à sa manière a veillé à ce que la mémoire de ces hommes ne s’efface pas.
Le tableau de Saatzig est à présent perdu. Mais la lettre de Cornelia, la dernière lettre de Bohm, les archives du Riksarkivet de Stockholm, et ce « Festschrift » de 1936 – document lui-même porteur d’une histoire troublante que j’ai raconté dans les articles cités en introduction – ont traversé les siècles jusqu’à nous.
Sources : Professeur Marcin Majewski (Musée de Stargard) · Fritz Knack (Festschrift 600 Jahre Jacobshagen, 1936) · Riksarkivet de Stockholm · Conférence sur l’héritage suédois en Poméranie, 2007 · Etienne Laude-Kuhlman (La véritable saga des Kuhlman)