Le consulat vacant

La succession de Fredrik Rouget de Saint-Hermine au Consulat Général de Suède et Norvège à Alger. Octobre 1872 à décembre 1873.

Comment Josef Kuhlman est devenu Consul Général de Suède et Norvège en Algérie (1872-1873). D’après la correspondance Kuhlman / Almquist conservée aux archives Nationales de Suède.

Une série en sept articles

Josef Kuhlman (1809-1876). Collection personnelle de l’auteur.

Je me suis toujours demandé comment Josef Kuhlman, présent en Algérie depuis 1841, est devenu courtier maritime assermenté en 1844. Comment a-t-il obtenu ce poste diplomatique d’importance en 1873?

Cette nomination qui, après coup, paraissait naturelle compte tenu de la longue expérience de Josef dans la colonie avait-elle été vraiment simple à obtenir?

N’avait-il pas été contraint de défendre ses intérêts ? Et de repousser des intrigants, qu’ils soient Français ou Suédois?

L’analyse des lettres contenues dans la collection Almquist à Stockholm nous apporte la réponse.

Première partie – Le Consulat vacant

« Quant à la recommandation de Rouget de St. Hermine (1): je n’ai jamais pu la lui demander directement — il ne m’avait rien promis avant son départ d’Alger, car ignorant qu’il avait l’intention de chercher un autre poste, je ne lui avais rien demandé. » — Josef Kuhlman à Bernhard Almquist, Alger, 13 février 1873 (lettre N°19)

Lettre à Bernhard Almquist datée du 13 février 1873. Collection Almquist aux archives Nationales de Suède.
Le consul de Suède Frederik Rouget de St-Hermine. Collection personnelle de l’auteur.

Le 18 octobre 1872, Rouget de Saint-Hermine quitte Alger. Consul général de Suède depuis le 21 juin 1861 et déjà intérimaire depuis octobre 1860, il était aussi consul du Danemark : en partant pour Helsinki comme consul général, il laissait vacant non pas un poste, mais les deux consulats scandinaves d’Alger.

Josef Kuhlman, quant à lui, est arrivé à Alger en 1841, à l’âge de trente-deux ans. Nommé courtier maritime assermenté en décembre 1844, il a bâti près de trente ans de métier.

Il écrira, fin 1873, qu’il ne veut pas perdre les fruits de 30 années d’activité. Ainsi, c’est à toutes ces années-là qu’il pensera.

Lorsque Rouget de Saint-Hermine quitte Alger pour prendre ses fonctions de Consul Général à Helsinki, Josef est son chancelier. Josef est son chancelier au consulat du Danemark depuis 1848.

Mais la succession ne lui est pas ouverte naturellement. Le 13 février 1873, dans la première lettre traitant de cette affaire, à son ami et correspondant en affaires à Stockholm Bernhardt Almquist, Josef revient sur la recommandation de Saint-Hermine. Celui-ci lui avait bien écrit, avant son départ d’Alger, pour le recommander, croyant qu’aucun autre candidat ne se présenterait.

Mais dans sa dernière lettre, il retire sa promesse : « En tous points, je regrette ce que j’ai dit dans ma dernière lettre. » écrit-il. Le consul regrette aussi de s’être engagé envers Warot (2), et souhaite « se dégager également de la recommandation envers lui. ». A cette époque, Joseph Warot est de plus déjà dans la place en tant que vice-consul de Suède et de Norvège ! Toujours est-il que la recommandation du consul partant allait de soi : c’est son propre vice-consul qu’il voyait pour lui succéder avant qu’il ne se ravise et encourage Kuhlman : le candidat du dehors contre le candidat du dedans, l’homme d’expérience contre un jeune homme ambitieux de trente ans.

Une précision s’impose : dans toute la correspondance, il n’est question que du consulat de Suède. Le consulat du Danemark, que Saint-Hermine laissait également vacant en partant, n’y apparaît jamais ; il reviendra à Joseph Warot en octobre 1873, mais c’est là une autre histoire, que l’on racontera par ailleurs.

Saint-Hermine s’était aussi trompé sur un point plus personnel. Une gêne passagère en 1870, huit cargaisons invendues, ainsi que des frais de transport importants encore à régler, lui avait laissé l’image d’un homme, Josef Kuhlman, pas si à l’aise financièrement que l’on pourrait y penser. Josef sur ce point lui répondit avec la précision d’un homme qui tient ses comptes :

« Je ne suis pas riche, mais je possède au moins 8 000 francs et seulement 1 800 d’hypothèque sur ma propriété foncière. (3)»

Saint-Hermine, dans la lettre que Kuhlman cite, l’encourage pourtant : « Cherche ce poste et tourne toi vers tes relations parmi les marchands de Stockholm, car cette recommandation peut être d’une grande utilité pour toi. En ce qui me concerne, je ne peux rien faire tant qu’il n’est pas décidé qu’un Suédois aura le Consulat. »

Kuhlman prend la lettre au mot. Son relais sera Bernhard Almquist, son correspondant de Stockholm, à qui il demande d’écrire en son nom au Président de la Chambre de Commerce d’Alger, M. Henri, pour lui poser trois questions : sa moralité, sa manière de remplir ses obligations de courtier ainsi que l’estime dont il jouit sur la place d’Alger.

Pourquoi ce détour par Stockholm ? Parce que le candidat ne peut pas solliciter lui-même la Chambre : Warot père, de la maison rivale, y siège tout comme au Tribunal de commerce. C’est donc à Almquist, l’homme de Stockholm, d’écrire ; à Alger, Kuhlman reste le courtier qui ne se recommande pas lui-même.

Et pourquoi M. Henri ? Parce que l’attestation vise le sommet de l’institution. Joseph Alexandre Henri, né en 1816 à Auriol (Bouches-du-Rhône), établi à Alger où il meurt en 1891, est négociant, directeur dans cette ville de la Compagnie de Navigation Mixte, la grande ligne marseillaise fondée en 1850 qui domine le trafic entre la France et l’Algérie, administrateur de la Banque de l’Algérie et chevalier de la Légion d’honneur. Et c’est un homme qui connaît Kuhlman par le métier même : les navires de la Navigation Mixte accostent au port où le Suédois exerce son courtage depuis 1844. Cette attestation signée du président de la Chambre, directeur de la première compagnie du port ne pouvait être pas plus autorisée.

Reste, en post-scriptum, la demande à son ami Almquist, aveu qui mesure les trente années écoulées : Kuhlman a oublié « à quelle autorité la demande doit être soumise et sous quelle forme elle doit être faite ». La Suède était bien loin.

(1) Frederik Rouget de Saint-Hermine (1804-1883). Prédécesseur de Josef Kuhlman en tant que Consul Général de Suède et Norvège en Algérie. Biographie à venir dans un prochain article.

(2) Simon François Joseph Warot, dit Joseph (1842-1924). Né le 1er novembre 1842 à Alger (acte n° 569 du 11 novembre 1842) de Médard Louis Joseph Marot (1809-1883), entrepreneur du génie et marchand de bois, et de Maria Buonaventura Frau. Négociant en bois (maison « Warot & fils », place d’Isly. Marié le 29 décembre 1870 à Marguerite Catherine Flaguer ; cinq enfants, dont Eugène (1871-1929). Chevalier de la Légion d’honneur (qualité : président de la Chambre de commerce d’Alger), président honoraire de cette Chambre, administrateur délégué honoraire du Crédit Foncier d’Algérie et de Tunisie, administrateur de la Compagnie de Navigation Mixte. Décédé le 26 novembre 1924 à Alger, à 82 ans, inhumé au cimetière de Saint-Eugène.

(3) Josef Kuhlman n’héritera de la fortune de son grand-oncle Johan Kuhlman (1738-1806) qu’en 1875, un an avant sa mort…

La suite dans un prochain épisode…

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